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Qui
d'autres que Brian Cook et Tony
Frewin étaient mieux placés pour s'attaquer à un
sujet aussi rocambolesque que le portrait de cet homme singulier, Alan
Conway, parfait inconnu qui se fit passer pour Stanley Kubrick pendant
plusieurs années ? En effet, le premier, réalisateur du
film, fut l'assistant-réalisateur de Maître K sur Barry
Lyndon, Shining et Eyes Wide Shut, quant au second,
il débuta comme coursier sur 2001, Odyssée de l'espace
avant de devenir l'assistant personnel de Kubrick sur la plupart
de ses films.
Ayant eu vent de cet étrange énergumène et commençant
à en subir les méfaits (de nombreuses personnes avaient
été dupées, escroquées et lui réclamaient
des comptes), Stanley Kubrick demanda à son fidèle collaborateur
Tony Frewin de mener l'enquête. C'est ainsi que ce dernier eu
l'idée d'en écrire un scénario et de le proposer
à Brian Cook. John Malkovich se glissa dans la peau de Alan Conway
qui se glissa dans la peau de Stanley Kubrick.
L'intérêt du film repose essentiellement sur le numéro
d'acteur de John Malkovich. De nouveau un rôle idéal pour
le comédien américain, celui d'un personnage décalé,
exubérant, aux accents multiples et outranciés et à
la démarche gondolante. Une sorte de caméléon qui
change de costume et de visage selon son environnement, du club heavy
metal aux salons chics d'un night club londonien. Une nouvelle occasion
pour Malko de déployer toute l'envergure de son talent et d'apporter
une certaine humanité à ce personnage parfois proche de
la caricature de l'homosexuel excentrique.
Naviguant entre mélancolie et un
goût certain pour le jeu, Alan Conway gagne la sympathie du spectateur
malgré l'immoralité de ses actes et fait montre d'une
incroyable capacité à fuir les codes de bonne conduite
et sa propre vie misérable pour embellir son existence.
Il est une sorte de papillon de nuit qui le jour
redevient un malheureux ver de terre.
Laurent Devanne
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Quand avez-vous entendu parler d'Alan Conway pour la première
fois ?
J'avais lu un article à son sujet dans Vanity Fair et j'avais
été fasciné. L'histoire de cette usurpation d'identité,
le fait qu'elle touche une personnalité aussi forte que celle
de Stanley Kubrick était vraiment incroyable. Ce n'était
pas le côté malhonnête que je retenais le plus, mais
plutôt l'aspect iconoclaste et très emblématique
de cette affaire. Chaque élément, chaque protagoniste
en faisant une histoire idéale à raconter.
Qu'avez-vous pensé du scénario ?
Le scénario d'Anthony Frewin était un parfait équilibre
entre la réalité et une exigence de narration adaptée
au cinéma. On gardait l'essence de la situation et on suivait
une excellente comédie. Je l'ai trouvé drôle, et
d'une portée symbolique d'autant plus forte qu'elle s'inspire
de faits réels. C'est cet ensemble qui m'a donné envie
de m'impliquer assez tôt dans la préparation du film. Le
travail d'Anthony était remarquable, et hormis quelques petits
ajustages, nous avons peu retouché le script. J'aime beaucoup
l'idée qu'un homme se fasse passer pour Stanley Kubrick, en ayant
tout le monde à ses pieds alors qu'il ne s'est même pas
donné la peine de se documenter ou même de voir ses films…
Si cette histoire avait été imaginée dans un roman,
on l'aurait déjà trouvée surprenante, pétillante,
brillante - ce qu'elle est - mais elle est en plus rigoureusement authentique
! Cela lui apporte une dimension encore plus importante. On est face
à une de ces histoires impossibles que seule la réalité
peut engendrer.
Vous êtes-vous impliqué dans le choix des incroyables
costumes ?
Oui, et avec beaucoup de plaisir ! C'est effectivement l'un des changements
les plus importants par rapport à la réalité. Il
est né de la collaboration avec Victoria Russell, la chef costumière.
J'avais peut-être été influencé par les images
d'Alan Conway qui le montraient habillé de façon tout
à fait quelconque, mais Victoria Russell s'était fait
une tout autre idée, et ce n'était pas pour me déplaire.
Lorsque j'ai rencontré Victoria, elle m'a présenté
une fabuleuse collection de vêtements exubérants, hilarants.
Nous avons ensuite travaillé pour définir une garde-robe
qui pourrait refléter le « glamour » selon Conway.
Il n'avait aucun style, il était sur ce point-là aussi
très changeant. D'un jour à l'autre, il pouvait s'habiller
soit comme un comptable, soit comme Michael Jackson ! Certains vêtements
sont franchement kitsch, comme la petite jupe que je continue de porter
aujourd'hui ! Je suis moi-même allé chercher deux ou trois
bizarreries dans des boutiques de Londres. C'était assez réjouissant.
Le pyjama de Conway, son soutien-gorge façon Jean-Paul Gaultier,
ses manteaux de fourrure et la tenue qu'il met pour faire le ménage
ne sont pas mal non plus…
Et l'idée de lui faire prendre plein d'accents ?
C'est en écoutant une interview d'époque de Conway que
j'en ai eu envie. On lui demandait sur quoi reposait son imposture et,
très sérieusement, il expliquait alors qu'il changeait
radicalement d'accent lorsqu'il se faisait passer pour Kubrick. Avec
une prétention incroyable, il faisait une démonstration
ridicule. Je crois que dans sa tête, il avait un peu l'impression
de parler comme Orson Welles, comme un seigneur et en fait, il avait
la voix d'une vieille rock star défoncée… Il n'arrivait
même pas à tenir son accent. Il pouvait démarrer
avec un accent américain caricatural qui en plus, allait disparaître
sans raison au bout de quelques phrases pour se transformer en quelque
chose d'informe. Il n'était vraiment pas doué. Et le plus
impressionnant, c'est que personne ne lui a jamais rien dit. Alors je
suis allé aussi dans cette direction. J'ai multiplié les
accents, tous outrés, changeants d'une scène à
l'autre. J'ai travaillé avec un magnétophone pour les
mettre au point et puis, en jouant, je me laissais aller à mon
inspiration du moment comme Conway.
Pensez-vous que ce genre d'usurpation soit encore possible aujourd'hui
?
L'usurpation physique est nettement plus complexe parce que la plupart
des célébrités voient leur tête étalée
partout. On en est même arrivé à un point où
le fait d'avoir sa photo partout peut faire de n'importe qui une personnalité.
La médiatisation semble être devenue une fin en soi. Alors
forcément, aujourd'hui, se faire passer pour une vedette est
sûrement plus compliqué qu'avec Stanley Kubrick qui se
montrait peu. Mais pour ce qui est de l'usurpation, qu'il s'agisse de
fraudes à la carte de crédit, des fausses déclarations
sur internet ou dans la presse, elle ne s'est jamais aussi bien portée.
Les intentions ne sont pas les mêmes. À côté,
Conway était un artisan.
Comment avez-vous travaillé avec Brian Cook ?
Brian réalise ici son premier film et il s'en est remarquablement
sorti. Je l'avais déjà rencontré lorsqu'il était
assistant réalisateur, et il m'avait beaucoup impressionné.
J'ai été à ses côtés dès le
départ. Avec Brian, nous avons peaufiné le scénario,
il m'a aussi demandé mon avis sur le casting. C'est quelqu'un
de très ouvert. Il n'est pas du genre à se poser des questions
existentielles et sait parfaitement comment faire un film. (…)
Dans votre impressionnante carrière, savez-vous quelle place
aura ce film ?
Ce fut une expérience vraiment excellente. Le rôle était
captivant, l'équipe était motivée et concernée
par le sujet, mes compagnons de jeu ont tous été formidables
et nous avions des scènes vraiment jubilatoires à jouer.
Le tournage n'a duré que huit semaines mais tout s'est passé
naturellement, avec une harmonie entre le sujet et tous ceux qui souhaitaient
le raconter. Pour moi, ce personnage était une occasion de me
lâcher, de jouer encore autre chose, et c'est ce que j'aime le
plus dans mon métier : varier, essayer, rester curieux et travailler
en équipe au service d'une bonne histoire.
Si vous deviez retenir un enseignement de toute cette histoire,
quel serait-il ?
C'est une fable, édifiante, drôle et authentique, ce qui
est - surtout pour les deux derniers points - assez rare pour une fable
! Conway a fini dans l'une des plus célèbres cliniques
privées d'Angleterre. La Sécurité Sociale payait
ses factures d'hébergement et même ses soins du visage…
Il avait vue sur une piscine où nageaient de jeunes hommes, souvent
mannequins, en cure de désintoxication… C'est une étrange
leçon pour une fable !
(notes de production) |
Le film
est tiré d'un fait réel. C'est parce que Stanley Kubrick
s'était retiré presque en ermite dans son manoir du Hertfordshire
que l'imposteur Alan Conway a pu se faire passer pour lui auprès
de nombreuses personnalités du show biz anglais. Alan Conway
est né Eddie Alan Jablowsky en 1934, prétendant être
un Juif polonais rescapé de l'occupation des nazis alors qu'il
vient en fait de Whitechapel. A 13 ans il change de nom et devient Alan
Conn, puis Alan Conway. Il part avec son épouse en Afrique du
Sud puis rentre en Angleterre pour y fonder une agence de voyage dans
laquelle il travaillera toute sa vie. Puis il quittera sa femme, prendra
un amant, sombrera dans l'alcoolisme. Les services sociaux durent lui
ôter la garde de son fils Martin dont il abusait sexuellement.
C'est alors qu'il commença à se faire passer pour le fameux
réalisateur américain, s'invitant en son nom dans les
restaurants chics et les clubs de la capitale anglaise. Il trompa pendant
plusieurs années des personnes crédules pensant avoir
affaire au cinéaste, en réalité exilé depuis
vingt ans dans son manoir de Childwickbury, près de la petite
ville de Saint-Albans. Lorsque celui-ci apprit l'existence d'un menteur
compulsif isurpant son identité, il en fut soi-disant très
amusé. Alan Conway est décédé le 5 décembre
1998, précédant de quelques mois à peine la mort
de son "double" Stanley Kubrick.
(sources:AlloCiné) |