| Ultime
réalisation d’Ernest B. Schoedsack, Mighty Joe Young,
est qu’il le veuille ou non le testament filmique de l’auteur
culte de trois chefs d’œuvres incontestés : Chang
(1927), The Most Dangerous Game (Les Chasses du Comte Zaroff-1932)
et surtout l’inoubliable King Kong (1933) … Réalisé
seize années après la sortie du King Kong original,
Mighty Joe Young pâtit toujours de la comparaison (plus
le temps passera et plus ce sera vrai), ce qui n’en fait pas pour
autant un mauvais film mais pose surtout des questions sur l’évolution
du cinéma hollywoodien…
L’histoire se veut plus complexe que celle de King Kong mais
intéresse moins, essentiellement par son absence de poésie
ou d’implications politiques : Jill Young est une fillette blanche
d’environ 7 ans qui s’ennuie fermement dans une Afrique
noire… Elle décide de troquer, à des hommes qui
passent, la longue lampe torche de son père (n’y voyez
point de symbole phallique !) contre un bébé gorille dont
elle tombe sous le charme et le baptise Joe. Le père qui ne peut
rien lui refuser accepte naïvement le nouveau venu pensant que
ce grand singe anthropoïde servira de compagnon de jeu à
sa Jill adorée, ne voyant en lui qu’une poupée un
peu hirsute.
Douze ans plus tard, Jill est orpheline et n’a plus dans sa vie
que Joe (environ 3 mètres de muscles) qui lui répond au
doigt et à l’œil. Elle croise le chemin de Max O’Hara
(Robert Armstrong) un patron de spectacles en quête d’animaux
sauvages pour un show grandiose qu’il organisera sur la Côte
Ouest et surtout son fidèle cowboy en chef, le fringant et ténèbreux
Gregg (Ben Johnson) dont Jill doit selon la logique des scénarios
de l’époque obligatoirement tomber amoureuse. Cette jeune
femme intelligente se laisse convaincre qu’il serait bien mieux
pour le bien de tous d’enchaîner Joe, le jeter dans la cale
d’un bateau, traverser les océans… O’Hara transforme
Joe en servile animal de cirque et conçoit des numéros
lénifiants que Jill et son gorille apprivoisé donneront
en couple (exit les troublantes relations « la belle et la bête
» de King Kong), pour un public en recherche d’exotisme
et de frissons faciles.
Le spectacle est un succès formidable, mais Joe est encagé
tous les soirs et Jill tombe de plus en plus amoureuse de Gregg. Un
soir, trois ivrognes décident de faire boire Joe qui se libère
de sa cage et sème la panique dans la salle de spectacle qu’il
détruit et terrorise le public… Après l’intervention
de la police, un procès décide de sa mise à mort
pour la paix publique… Jill, Gregg et O’Hara organisent
donc la fuite de Joe au nez et à la barbe de la police…
Course poursuite improbable… Sur le chemin de la liberté,
les fuyards voient un orphelinat en proie à des flammes déchaînées
et décident de sauver les pauvres enfants au risque de rater
le navire de la liberté…
Evidemment, comme on s’y attendait, grâce à sa force
et son courage surhumains, Joe est le seul capable de venir en aide
aux incendiés et sauve au péril de sa propre vie une gamine.
Signe que Mighty Joe Young est un film d’un autre temps,
cette scène est teintée en un superbe rouge carmin pour
figurer le feu –comme du temps du cinéma muet. Gracié,
Joe est autorisé à repartir en Afrique avec Jill et Gregg
qui vivront heureux et auront de nombreux enfants.
Si la narration n’offre aucune surprise peut-être le jeu
d’acteur aura-t-il une truculence, des sous-entendus lubitschiens
habituels dans le cinéma de l’époque ? Malheureusement
non. Les acteurs sont comme mis au second plan –les effets spéciaux
qui mélangent acteurs et animations du gorille l’imposaient
sans doute- aussi leur jeu est souvent superficiel et gauche à
commencer par celui de l’actrice principale, Terry Moore dont
on dit qu’elle obtint le rôle principal en gagnant une course
de vitesse à travers les studios –en effet elle a de bien
belles jambes ! Même Ben Johnson (Gregg), acteur reconnu qui aura
une carrière exemplaire venait de jouer dans un western mystique
Three Godfathers (Le Fils du désert-1948) et allait
tourner dans l’inoubliable et épique She Wore a Yellow
Ribbon (La Charge Héroïque-1949), tous deux réalisés
par John Ford qui co-produit Mighty Joe Young. Ben Johnson
interprète son rôle avec une affèterie mêlée
de gaucherie qui ne lui sont pas habituelles. Comme si les acteurs importaient
moins que les effets spéciaux et qu’ils avaient été
abandonnés à eux-mêmes… Ils remplissent d’ailleurs
le cadre non pas par leurs corps mais des jacasseries interminables.
Reste donc les effets spéciaux conçus par Willis O’Brien
auquel on doit les animations image-par-image (stop-motion en anglais)
de The Lost World (Le Monde Perdu-1925-Harry O. Hoyt)
ou de King Kong. Ce pionnier de l’effet spécial
fut secondé sur Mighty Joe Young par le jeune Ray Harryhaussen
dont on sait maintenant qu’il réalisa en réalité
près de 80% des trucages. C’est le même génie
aux poupées articulées plus qu’humaines qui créa
les effets spéciaux hallucinants du The Seventh Voyage of
Sinbad (Le Septième voyage de Sinbad–1958-Nathan Juran)
et les envoûtants squelettes escrimeurs de Jason and the Argonauts
(Jason et les argonautes-1963-Don Chaffey). Les effets spéciaux
(qui technologiquement évoluent plus vite que la mise en scène
ou le jeu d’acteurs) sont souvent époustouflants dans Mighty
Joe Young par leur dynamisme et leur réalisme –comme
dans le King Kong de 1933… Evolution notable, les animations
image-par-image combinent action et mouvement de caméra et par
le fait constituent le chaînon manquant entre des films magiques
comme King Kong et Jason et les argonautes. Mais ils
sont presque parfaits –trop technologiques- mais sont trop souvent
dépourvus de la moindre poésie.
Guère de merveilleux, de folie, d’audace ou de monde intérieur…
c’est l’absence de magie qui est le principal défaut
de Mighty Joe Young qui reste un bon film d’action plutôt
destiné à un jeune public. De plus, le film n’ose
jamais insinuer, contrairement à King Kong, qu’il
pourrait exister des relations ambiguës sexuelles entre la femme
blanche et l’homme noir/gorille… À quoi Jill peut-elle
s’amuser toute la journée avec son gorille –mystère.
Pourquoi est-elle si attachée à une brute poilue, violente
et grogneuse ? Encore moins de suggestion d’un trio amoureux entre
Jill, Joe et Gregg. Ce dernier ayant jeté en prison Joe pour
se débarrasser de son concurrent et rival amoureux…
Mighty Joe Young touche déjà au politiquement
correct qui sera de mise dans les années suivantes à Hollywood
avec la fin de l’Age d’Or. D’ailleurs, comme d’un
aveu d’échec ou d’une découverte de la métamorphose
d’Hollywood, Ernest B. Schoedsack termine son film par un message
filmé du trio en Afrique qu’ils envoient à O’Hara.
Projetés sur un écran, les trois protagonistes saluent
en silence alors que O’Hara articule sentencieusement : «
Ils sont enfin chez eux » ! Il parle peut-être
des héros d’un cinéma audacieux d’un autre
temps (=King Kong, par exemple) qui sont partis pour ne plus
revenir et ne reviendront plus dans un cinéma de la logique du
happy-end.
Nachiketas Wignesan
|










|
|