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Navajo
Joe et Far West Story sont deux des 541 « westerns
spaghetti » répertoriés entre 1960 et 1976. Depuis
peu, on préfère les expressions moins péjoratives
de « westerns italiens » ou plus précisément
de « westerns européens » puisque ces westerns non-américains
furent très souvent des coproductions italo-germano-espagnoles
tournées pour le marché européen. Il est à
regretter l’abandon progressif de la particule –très
noble- « spaghetti » car elle donne en effet l’origine
mais aussi une idée de l’esprit de ces films : une recette
simple (difficilement ratable) et un plaisir évident à
s’éclabousser de sauce tomate ou de sang en les voyant
ou en les dévorant. Le plaisir était bien-sûr aussi
dans la transgression… Malgré la pléthore de films et de réalisateurs, le grand public n’a retenu que le nom de Sergio Leone, réalisateur, entre autres, du Bon, la brute et le Truand (1966) qui a donné ses lettres de noblesse à un genre souvent sans ambition –à part commerciale- tout en le popularisant. Sans l’apport de Leone le genre n’aurait pas connu une telle longévité : ses westerns, la trilogie de l’Homme sans nom comme Il était une fois dans l’Ouest étaient largement supérieurs à leurs prédécesseurs et créèrent une émulation qui repoussa dans leurs derniers retranchements artistiques des réalisateurs qui tenteront d’égaler ou simplement imiter Leone. Parmi eux, citons Sergio Sollima (Saludos Hombre, Le dernier face à face), Damiano Damiani (El Chuncho), Enzo Castellari (Keoma) ou Sergio Corbucci que les dernières sorties DVD tentent de réhabiliter, voire poser comme l’égal de Sergio Leone. Corbucci est l’auteur de westerns très réputés tels que Django (1966) et Le Grand Silence (1968) qui renouvelèrent chacun le genre et le mythe déclinant du western spaghetti en vampirisant des genres comme le « film noir ». Django présentait un tueur, Franco Nero, incarnant la Mort traînant un cercueil cachant une mitrailleuse particulièrement mortelle dont l’esprit fut repris par Robert Rodriguez dans son Desperado ou tout dernièrement par Takashi Miike dans son très baroque Sukiyaki Western Django. Le Grand Silence suit un tueur muet, Jean-Louis Trintignant, qui crie son désir de vengeance dans le plus terrible des silences. Parmi la grosse dizaine de westerns qu’il réalisera entre 1964 et 1975, les fanatiques du genre nous reprocherons d’oublier les incontournables Le Spécialiste (1969) avec Johnny Hallyday ou Companeros (1970) avec Tomas Milian, Franco Nero, Jack Palance… Malheureusement, les nombreux autres westerns de Corbucci sont loin d’être aussi intéressants… Pour aller très vite, disons que Navajo Joe est une curiosité avec des limites très claires par contre Far West Story est raté voire même irritant. Pour s’en donner une idée, il suffit de rappeler que le grand public connaît mieux Sergio Corbucci comme le triste auteur des navrants Pair et impair (1978) ou Salut l'ami, adieu le trésor (1981) avec le couple Terence Hill et Bud Spencer ! Certes, ce ne sont pas des westerns (Corbucci donnera le meilleur de lui-même dans ce genre) mais ils sont entachés de ses tentatives d’humour grossier bien loin de la Commedia Dell’Arte qui pu être présente chez Leone. Ses deux films hésitent souvent entre grossier et grotesque avec l’absence de second degré qui caractérisait les réussites de Leone. De même, la conscience politique d’extrême gauche d’une grande partie des scénaristes italiens sur fond de troubles sociaux et de terrorisme endémique dans les années 60-70 accoucha de films hautement politiques : pertes des valeurs (disparition de la limite entre les bons, les brutes et les truands…), appel à la révolution des péons mexicains masquant à peine la condition de l’ouvrier italien (comme le dénoncera plus directement Elio Petri -en 1971- avec La classe ouvrière va au paradis interprété par Gian Maria Volontè). La violence des répressions policières ou des attentats politiques étaient transfigurés par les habituelles scènes de tueries (les « dirty westerns » de Sam Peckinpah furent eux aussi une dénonciation de la guerre du Viet Nam). La désespérance et la peur en l’avenir de l’Italie étaient stigmatisées par la quasi-absence de happy-ends. L’Italie des brigades rouges où avait disparu l’ordre et la loi n’était rien d’autre qu’un reflet à peine déformé de ce Far West où tout était encore à construire à commencer par la loi… De tout cela, Navajo Joe & Far West Story, ne gardent que des traces parfois caricaturales. Alors pourquoi s’imposer de tels films ? Voir ces oeuvres ratées permet de mieux apprécier les « westerns spaghetti » réussis ! Navajo Joe Navajo Joe est une réaction aux succès de Leone par un producteur avisé à la recherche de l’air du temps, Dino de Laurentiis (La Strada, Guerre et Paix, Danger: Diabolik!, King Kong de 1976, L'oeuf du serpent, Conan le Barbare, mais aussi Dead Zone, Dune, Blue Velvet, etc). Il engage un acteur américain inconnu au cinéma, Burt Reynolds qui traîne depuis 6 années sa carcasse dégingandée dans une trentaine de séries télé différentes dont le classique du western Gunsmoke, à l’image d’un Clint Eastwood qui n’avait jamais tourné au cinéma mais seulement dans la série télé western, Rawhide avant Pour une poignée de dollars et ses suites à succès de Leone. La légende veut que Burt Reynolds n’ai accepté le rôle de Navajo Joe (pour l’anecdote il est en partie Cherokee) que parce qu’il avait compris que Sergio Leone en serait le réalisateur, le confondant avec l’inconnu Corbucci. Une méprise qu’il dit n’avoir réalisée que le premier jour de tournage ! Navajo Joe explore une dimension rare dans les westerns spaghetti : la civilisation indienne et son rejet par les nouveaux arrivants. Le pragmatisme nous explique pourquoi : les figurants espagnols trouvés à Almeria (pour les extérieurs) ou italiens à CineCittà (pour les intérieurs) auraient été peu crédibles en amérindiens… Voilà pourquoi ces films s’intéressaient plutôt au sort des mexicains. L’histoire très peu développée et improbable présente Duncan (Aldo Sambrell, un des seconds rôles de Leone), un métis indien qui rejette sa part indienne, qui prend un plaisir délectable à massacrer des villages entiers d’indiens et vit de la vente des scalps. Parallèlement, il décide de détourner un train avec sa bande de pistoleros, mais il en est empêché par Navajo Joe qui veut se venger du massacre de sa famille par Duncan. Il rend l’argent à ses propriétaires et attend Duncan et ses hommes n’attaquent la ville pour le tuer et récupérer le magot… Inutile de se demander pourquoi il ne les a pas tués au lieu de voler le train… Il demande aux villageois de lui décerner l’étoile de shérif puisqu’il est plus américain qu’eux. Voilà pour la dimension politique du film ! La justice rendue, son cheval blanc ramène seul l’argent aux villageois qui ont appris à aimer ou respecter les Indiens. À la toute fin, dans une scène qui se veut emphatique on renvoie le cheval dans les collines désertes pour qu’il retrouve Joe devenu un esprit immortel –dans une sorte d’hommage maladroit et irritant à la toute fin de ¡Viva Zapata ! (1952) d’Elia Kazan. Rien que cet épilogue mériterait de détester Navajo Joe … Malheureusement il ne faut pas attendre la fin pour prendre le film en grippe. Les personnages n’ont guère de profondeur psychologique et leurs dialogues pompeux, explicites et donc inutiles sont de pénibles tentatives désespérées de les rendre crédibles… Il faut attendre les trop rares moments où Corbucci laisse ses personnages seuls dans les superbes décors sauvages d’Almeria pour qu’ils commencent à exister, à prendre corps et laisser les spectateurs leur imaginer un passé ou des pulsions. Il faut dire que Navajo Joe est d’une laideur plastique assez rare dans les westerns spaghetti de la même époque. Les décors sont trop propres tout comme les personnages. En général ce sont les seconds rôles « pittoresques » qui créent l’ambiance qui ne dépasse rarement le niveau d’une pièce de boulevard. Nous ne sommes jamais loin du théâtre filmé. Mais la volonté de faire un duel à distance entre les deux protagonistes principaux du film dilue toute tension dramatique. Mais Navajo Joe réussit à marquer paradoxalement l’esprit… La musique composée par un certain Leo Nichols hante longtemps le spectateur. Il faut préciser que le compositeur n’est autre que Ennio Morricone, qui avait déjà rencontré la gloire et la reconnaissance mondiale avec les films de Leone. Pourquoi tenait-il à rester caché derrière un patronyme américain comme c’était l’habitude au début du western spaghetti ? Est-ce par désaveu du film ? Possible… Est-ce plutôt par rejet se sa propre composition qui est des plus baroques ? Certainement ! Et pourtant elle habille tellement ce film si vide et nu. La musique n’est guère « noble » avec ces voix qui crient à tue-tête « Navajo Joe, Navajo Joe » sur tous les tons humainement possibles. Mais elle devient une litanie enivrante qui camoufle la pauvreté du film. Et que dire de ce morceau crescendo au piano et cordes qui sert à créer des climax absents du scénario qui glacent le sang ? Ils sont si efficaces que Quentin Tarantino les reprendra dans son Kill Bill : Volume 2 (2004) pour annoncer le duel entre Elle Driver et The Bride. Une preuve comme une autre que les westerns spaghetti sont des opéras sur la mort indissociables et construits sur leurs bandes originales. Far West Story Tous les points négatifs relevés pour Navajo Joe sont présents dans cet autre western de Corbucci –largement plus raté- malgré la présence d’un acteur de qualité comme Tomas Milian, formé à l’Actor’s Studio et qui fut une des stars du western spaghetti. Il fait ici une démonstration de ses capacités à passer d’un registre à l’autre sans prévenir et c’est ce qui agace. D’ailleurs tout le film est à l’avenant de cet exercice de cabotinage : nul ne suspecte jamais où le film va ou tente de nous amener. Il débute comme une sorte de Robin des bois qui devient sans crier garde une sorte de Bonnie & Clyde (version d’Arthur Penn de 1967). Tomas Milian incarne Jed un voleur au grand cœur et Susan George est Sonny son amante et partenaire criminelle qui embrasse cette carrière par amour et l’envie de perdre sa virginité. Cette dernière sort à peine du tournage de Straw Dogs (Les Chiens de paille de Sam Peckinpah-1971) et sera la troublante Mary du cultissime Dirty Mary, Crazy Larry (Larry le dingue, Mary la garce de John Hough-1974) mais elle est ici méconnaissable. L’originalité de ce petit western spaghetti, c’est toutefois le personnage principal féminin (habituellement une prostituée) qui soutient le film et en devient l’âme. Far West Story devient explicitement féministe à la toute fin. Quant à comprendre pourquoi ou comment cette femme arrive à s’émanciper, cela reste encore mystérieux. En somme le film est beaucoup de choses sauf un western spaghetti et annonce au moins le déclin d’un genre qui vire depuis très peu vers le burlesque. Il sera mieux représenté par le duo Terence Hill et Bud Spencer… Restent tout de même des moments non narratifs ou très graphiques qui réveillent l’attention. Comme la scène où le méchant, Telly Savalas tente d’enflammer le couple caché dans une grange sous des tonnes de grains de maïs et où finalement il perdra la vue mais pas l’envie de les tuer… S’ensuit une course poursuite improbable. Et là, le ridicule naît puisque c’est une très belle idée mais comme elle est impossible et ô combien Corbucci ne fait pas d’effort pour nous faire croire à l’impossible ! Nachiketas Wignesan |
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