Après
nous avoir offert les deux premiers longs métrages d'Arnaud
Desplechin (La Vie des morts et La Sentinelle),
Les Cahiers du Cinéma enrichissent leur collection
avec les deux suivants : Comment je me suis disputé...
(ma vie sexuelle) et Esther Kahn.
Comment je me suis disputé..., réalisé
en 1996, suit les pérégrinations sentimentales de Paul
Dédalus (Mathieu Amalric) - 29 ans, professeur de philosophie
à l'Université de Nanterre en dernière année
de thèse - avec trois jeunes femmes : Esther (Emmanuelle Devos),
avec qui il termine une relation "amoureuse" entretenue
tant bien que mal depuis une dizaine d'années; Sylvia (Marianne
Denicourt), avec qui il a connu une aventure mais qui s'installe dans
une relation stable avec son meilleur ami Nathan (Emmanuel Salinger);
et Valérie (Jeanne Balibar), protagoniste d'une histoire passionnelle
aux limites de la folie. Ces relations nourrissent l'essentiel des
réflexions de Paul sur lui-même et son rapport aux autres...
Comment je me suis disputé commence comme un film
polyphonique, croisant les destinées d'un groupe de personnages.
En ce sens, il annonce Rois et reine (2004). Arnaud Desplechin
a d'ailleurs coécrit le scénario avec Emmanuel Bourdieu,
à qui l'on doit dernièrement un autre film de groupe
"estudiantin", Les Amitiés maléfiques,
dans lequel on suit les mécanismes plus ou moins pervers des
relations post-adolescentes.
Les acteurs sont mis en avant par Desplechin, dans le sens premier
du terme, celui du jeu. Ils "font" le film et bénéficient
ainsi d'une véritable épaisseur. L'image, signée
Éric Gautier, est d'ailleurs à souligner sur ce point
tant les acteurs sont valorisés par les regards, les gros plans
(fixes ou en mouvements), les clairs/obscurs et la beauté des
corps.
Arnaud Desplechin se considère comme simple interprète
des paroles, des pensées et des attitudes de ses acteurs/personnages.
Nous pouvons considérer Esther, qui est traductrice, comme
le pendant du metteur en scène dans le sens où elle
cherche à interpréter les paroles et les actes de Paul,
mais sans succès. Cet échec et cette communication impossible
entre ces deux êtres entraînera leur rupture. Esther poursuit
ensuite elle-même son parcours, "fabrique son propre film",
et nous abandonnons temporairement celui de Paul. Desplechin se joue
ainsi des codes scénaristiques habituels et la narration s'autorise
quelques digressions. Chaque personnage paraît suivre son propre
destin et son propre parcours indépendamment de Paul, personnage
dit "central".
Très vite, nous nous intéressons en effet plus particulièrement
au personnage de Paul Dédalus.
Celui-ci, tel le mythique architecte grec Dédale (Desplechin
a gardé la forme latine du nom), il est enfermé dans
son propre labyrinthe (mental et amoureux pour Paul) et il cherche
désespérément à en trouver l'issue. Le
spectateur est lui-même pris dans ce labyrinthe et accompagne
Paul dans sa quête, pénétrant véritablement
son univers mental. Cette quête se révèle alambiquée
et riche en paroles philosophiques prenant pour thème le sentiment
amoureux. Cette thématique du "sentiment amoureux",
voire le film lui-même, ne constituent-ils pas le véritable
sujet de thèse de Paul, thèse dont il éprouve
tellement de difficultés à apporter la touche finale
?
Celle-ci pourrait trouver son origine dès l'enfance, où
il entreprend d'écrire une Histoire de sa vie (ouverture du
film). Malheureusement, sa mère (première femme de sa
vie - et du film-) mettra fin (temporairement donc) de manière
violente et humiliante à ce premier projet d'écriture.
Le regard du père, impénétrable et mystérieux,
revêt à ce moment-là une grande importance pour
Paul.
Cette frustration, ce trauma originel, se ressentira tout au long
du film, à travers son rapport aux femmes, son égocentrisme
et sa relation, difficile mais essentielle, avec le regard de l'autre
("je viens toujours en tribu"), notamment celui
de Bob (Thibault de Montalembert), son cousin, de Nathan, son meilleur
ami et surtout celui de Rabier (Michel Vuillermoz), ancien camarade
de Normale avec qui il se serait disputer... Ce regard est d'autant
plus primordial qu'il est pour lui une preuve de sa propre existence.
Les femmes constituent la problématique de sa recherche et
c'est avant tout d'elles qu'il parle à ses amis et à
elles qu'il s'adresse essentiellement. Elles sont le sujet central
de son discours et de ses disputes (dans le sens discussion). Ce discours
prend le pas sur les actes, puisque l'acte sexuel en lui-même
n'est jamais véritablement filmé. Lorsqu'il l'est (une
fois avec Sylvia), il est cadré en plan serré sur le
visage de la jeune femme. Ce n'est pas ce qui intéresse Desplechin
puisque l'acte sexuel est déjà contenu dans le discours
et le sentiment. La parole n'est-elle pas finalement le premier organe
sexuel ?
Esther se révèle être pour lui un frein à
sa progression et il prendra la décision de la rupture. Quant
à Sylvia et Valérie, elles sont deux alternatives possibles
: la stabilité (impossible puisque Sylvia sort avec son meilleur
ami) et la passion du sentiment amoureux (Valérie dans une
posture destructrice). Paul expérimentera les deux, tombant
les frontières entre burlesque et tragique, instinct et intelligence,
folie et normalité. Nous retrouverons cette rupture de ton
avec Rois et reine (toujours avec Mathieu Amalric et Emmanuelle
Devos).
La thèse sera définitivement bouclée à
la fin du film, lorsque Paul, par l'intermédiaire de Sylvia,
paraît avoir trouver ses ailes de plume et de cire (éléments
constitutifs de l'écriture et de la correspondance, donc du
rapport à l'autre) lui permettant d'échapper à
son propre labyrinthe. Cela signifie l'entrée définitive
dans l'âge adulte, même si cette échéance
paraît devoir être repoussée puisqu'une nouvelle
aventure se profile: celle de la publication de la Thèse...
Esther Kahn, adaptation d'une nouvelle d'Arthur
Symons, est réalisée en 2000 (le scénario est
une nouvelle fois cosigné par Arnaud Desplechin et Emmanuel
Bourdieu) et trace le parcours d'une jeune enfant sauvage (Summer
Phoenix) issue d'une famille de tailleurs juifs, qui s'ouvre au théâtre
et à la vie dans le Londres de la fin du 19e siècle.
Ce film en costume, réalisé en langue anglaise, est
à priori très différent de Comment je me
suis disputé. Mais les deux oeuvres se révèlent
plus proches qu'on ne peut le penser... Elles relatent toutes les
deux une quête existentielle, un parcours initiatique sur la
recherche du Moi et son rapport aux autres.
Comme pour Comment je suis disputé, le film s'ouvre
sur une page d'écriture et sur un regard d'enfant. Nous voyons
en effet la petite Esther fascinée par la reproduction méticuleuse
des versets de la Bible par le rebtchik. Esther mettra la même
méticulosité dans son désir à devenir
actrice.
Elle sent, dès l'enfance, qu'elle est vouée à
quelque chose et qu'elle peut arriver à ses fins (Esther Khan
/ "I can" en anglais). Mais cette volonté est entravée
par un mutisme, une peur de l'autre et du monde extérieur.
Dans cette première partie du film, Esther parle donc très
peu (antithèse de Paul Dédalus). Desplechin prend d'ailleurs
le parti de l'esthétique du film muet avec ses fermetures à
l'iris.
C'est lors d'une représentation théâtrale, qu'elle
prend véritablement conscience de sa vocation à devenir
actrice. Elle ne parle pas durant la représentation, concentrée,
elle éprouve une forme de fascination. La pièce ne compte
pas en elle-même, c'est la vie qui s'en dégage et le
réel qui se déroule sous ses yeux qui la subjuguent.
Elle quitte donc le cercle familial et décide de vivre par
et pour le théâtre. Celui-ci devient un refuge, lieu
de tous les possibles et d'une liberté à conquérir.
Nathan (Ian Holm), vieux comédien réputé médiocre,
devient son père de substitution et décide de lui enseigner
les bases du métier d'actrice, tel Jean Itard dans L'Enfant
sauvage de Truffaut qui tentait d'instruire les bases du langage
et du comportement. Cet enseignement, au-delà du théâtre,
tend vers une première libération corporelle et une
coordination entre les mouvements et les paroles.
Desplechin reprend d'ailleurs à son compte une annotation de
François Truffaut à destination de Jean Gruault sur
le scénario de L'Enfant sauvage ("Comment
osez-vous écrire une scène de 4 minutes pour dire une
seule idée, alors qu'au cinéma, il faut mettre 4 idées
dans une scène d'une minute"), lorsqu'il fait dire
à Nathan : "chaque pas doit contenir une idée,
si complexe qu'il faudrait 10 philosophes pour la déchiffrer".
Mais pour Nathan, Esther ne deviendra véritablement une actrice
que lorsqu'elle aura connu une expérience de vie suffisamment
forte, et pour cela, elle doit coucher avec un homme. Étape
nécessaire pour donner naissance à la véritable
actrice. Bonne élève, Esther porte son choix sur Philippe
(Fabrice Desplechin), écrivain et critique de théâtre,
avec qui elle perd donc sa virginité. Dans un premier temps,
elle ne voit cette relation que comme une étape, pas forcément
concluante, de sa formation d'actrice ("Je ne joue pas mieux
qu'avant, ça n'a rien changé"). Philippe devient
malgré tout son nouveau professeur et lui apprend l'interprétation
du texte, la lecture "entre les lignes". Mais lorsque Philippe
la trompe avec Sylvia (Emmanuelle Devos), danseuse et modèle,
sorte d'Esmeralda italienne utilisant son corps comme moyen de séduction,
Esther tombe dans le désespoir. Ce dépit paraît
davantage être la conséquence d'une humiliation et d'un
sentiment d'infériorité vis-a-vis de Sylvia plutôt
que d'un véritable sentiment amoureux pour Philippe.
Néanmoins, cet état se répercute physiquement
et elle se sent dans l'incapacité de jouer ("I can't").
Elle réussit malgré tout à jouer lors de la première
d'Hedda Gabbler en transformant ce désespoir en une véritable
mise à nue de l'actrice, tendant le réel aux spectateurs
d'une manière presque instinctive. La "mise en scène"
de Desplechin, dans le sens théâtral du terme, est alors
éblouissante. Les coulisses deviennent le véritable
centre nerveux du film. Esther y est comme maintenue en vie entre
chaque scène (entre chaque poussée décisive vers
la mise au monde), tout le monde s'affaire pour elle. Elle ressasse
son malheur mais, dans le même temps, nous la voyons devenir
une femme (et donc une actrice, ou vice versa) : "je suis
humiliée, je suis une femme quand même !".
Nous assistons véritablement au processus douloureux d'une
naissance et finalement, "l'actrice était faite, enfin..."
Stéphane Bedin