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FRAGMENTS SUR LA GRÂCE de Vincent DIEUTRE |
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| SYNOPSIS |
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| POINT DE VUE | ||||
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Il
est des films qui se veulent à toutes forces novateurs, qui le
signifient à chaque plan, surenchérissent aux raccords,
insistent au découpage. À force de désencombrer,
utilement, le cinéma de ses derniers lambeaux de psychologisme,
ils en viennent à retrouver, du fait de l’absence minutieuse
de structure et de l’absence consenti d’intrigues, les mêmes
impasses qu’en son temps le « Nouveau Roman ». Sans
ligne claire de mise en scène, le cinéma est certes parvenu
à produire des chefs d’œuvre, mais c’est parce
que la matière qui y était brassée pouvait se passer
de cadres et de linéarité. En revanche, certaines oeuvres,
et ce film de Vincent Dieutre pourrait en être une sorte de manifeste,
utilisent ces lignes brouillées et ces récits sciemment
fragmentés comme principal sujet. Le Jansénisme ici n’est
d’évidence qu’un prétexte, une sorte de plus-value
culturelle qui permet de jouer simplement la séduction des formes
contre leur articulation, la mise à l’honneur des seules
sensations contre les perceptions clarifiées, la floraison des
signes au détriment de tout sens. Pourquoi s’en priver puisque pour la critique, qui en général a défendu ce film, un plan fixe montrant un scooter devant un mur d’église devient une réflexion sur la modernité, des acteurs qui lisent des textes en français précieux dans une grange, une manière de réinventer le langage, un paysage bucolique tremblé devant une caméra à l’épaule, pendant que s’exécute un air de plain-chant, une mise en abyme de notre libre arbitre ; et j’en passe… Or, il n’y a rien là que de l’accumulation de formes, de la juxtaposition d’images disparates, dont le tumulte et le caractère hétéroclite se suffisent à eux-mêmes, et veulent en imposer. Comme dans les plus mauvais films de Cronenberg, Fragments sur la grâce déroule ses intentions plutôt que de les réaliser, et de ce fait annonce des motifs et des thèmes au lieu de les traiter. On ne peut mieux tourner le dos à tout un pan du cinéma qui a compris, à la suite d’Eric Rohmer, qu’ « un film ne donne pas à admirer une traduction du monde, mais, par cette traduction, le monde ».Ici, parce que nous sommes en permanence dans le procédé, dans la traduction indûment honorée, le monde est masqué, sous des atours insensés. Il est des films que se veulent novateurs, mais dont la problématique a cependant déjà été réglée, car ils appartiennent comme tant d’autres à cette Babel décrite dans les romans et les essais de Raymond Abellio, cette Tour qui « voulait être le triomphe de la partie sur le tout, du local sur le global, de la revendication sur la loi, du nom sur le verbe, du substantif sur la substance, du mot sur le concept, du successif sur le simultané, du perpétuel sur l’éternel ». Après tout, et pour en revenir à Rohmer, si l’on veut un phrasé qui crée de la distance sans détruire la vérité de l’émotion, si l’on veut entendre parler de Pascal en plein cœur des affres de la modernité, si l’on veut mêler les péripéties de l’intime à l’Histoire des idées, il vaut peut-être mieux revoir « Ma nuit chez Maud »… Ludovic Maubreuil |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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| PROPOS DE VINCENT DIEUTRE | ||||
Alors
que la « consommation » historique, le désir d’Histoire
semblent n’avoir jamais été aussi forts dans le
grand public, j’ai pu constater depuis que je fomente ce projet
« Sur la grâce » la pauvreté du corpus des
documentaires historiques. Banc-titrage dramatisé, voix off péremptoire,
illustration musicale fantaisiste, ce flux ininterrompu finit par former
un tout anachronique qui, à mon sens en dit plus long sur le
marché audiovisuel et sur la profonde difficulté du cinéma
et de la télévision à s’approprier le récit
historique, que sur les siècles précédents. Entre
ronronnement muséal et fictions historicistes, un lieu est à
inventer, un défi à relever. D’autant que mon expérience
d’enseignant m’a permis de ressentir chez les étudiants
un profond besoin de se resituer dans une perspective historique, besoin
souvent contrecarré par l’avènement d’une
gestion événementielle de l’histoire (centenaires,
expos, etc.) qui leur en impose une perception lacunaire, séparée,
et anachronique. Contre ce régime historique instrumentalisé, arborescent, désamorcé, il me semble important, en tant que cinéaste, après Rossellini, après Watkins, de faire à mon tour une contre-proposition. Ayant depuis « Rome Désolée », construit mes films sur un matériau autobiographique, j’aimerais aujourd’hui tenter l’expérience d’un déplacement du regard intime, introspectif, vers le passé. Le matériau de départ de mes agencements filmiques ne serait plus les archives de ma propre vie mais celles de l’existence d’un groupe restreint d’hommes et de femmes, il y a 400 ans... Jusqu’ici, c’est le XVIIIe siècle, siècle des lumières, que l’Europe interrogeait le plus. Mais depuis les années 80 et l’assomption de la « post-histoire », les contrastes et les contradictions du siècle baroque, du XVIIe siècle de Shakespeare, de Pascal et de Velázquez, sont revenus sur le devant de la scène.Ce siècle de basculement, de déchirement, de « clair-obscur », c’est d’abord par la pratique de la musique baroque, dès les années 70, que nous l’avons réinventé. Des architectes comme Bernin ou Mansart ont été redécouverts ; Spinoza et Montaigne ont repris leur place. Bien plus qu’une mode, le XVIIe s’impose à nous car il pose pour la dernière fois la question des liens entre le politique et le religieux, celles de la violence, du surnaturel, toutes questions que le XVIIIe, dit des «Lumières» reléguera au rang de survivance au nom du culte de la raison. Un homme comme Pascal, roturier mais de famille aisée, scientifique et dévot, mondain puis solitaire, représente parfaitement les contradictions du baroque et les formule lucidement dans son « pari ». Il nous semble aujourd’hui étonnamment proche, et son itinéraire étrangement familier... Le cinéma contemporain cantonne souvent le XVIIe siècle aux fastes triomphants de Versailles. Je crois urgent de soulever un autre voile. Un XVIIe plus sombre, plus intérieur, plus tendu, celui des vanités, du luth, des leçons d’anatomie, des philosophes cabalistes. Au-delà de ma seule intuition d’artiste, je sais que ce temps-là a encore beaucoup à nous apprendre. Sans échafauder des parallèles aventureux d’après des généralités, existe-t-il une actualité de Port-Royal ? Sans ne faire que me fier à ma sensibilité de réalisateur, plusieurs dimensions du mouvement janséniste me portent à croire que oui. Jamais, depuis ces grands spasmes de la contre-réforme baroque, ne s’est posée plus crûment à nous la question de la laïcité, et ce au niveau mondial. Les jansénistes ont, les premiers, affirmé la séparation définitive du religieux et du social. Une lecture politique des écrits jansénistes permet d’y trouver l’origine d’une conception de l’individu, autonome, responsable tant face à ses devoirs dans le monde et à la société qui l’entoure que face à son accomplissement personnel (le « salut ») ; sans que les deux se confondent jamais, sans que le dogme vienne d’une façon ou d’une autre brouiller un regard critique sur la société ou permettre un affranchissement quel qu’il soit du devenir commun. Le jansénisme est le contraire d’un intégrisme. L’approche janséniste de la foi comme aventure privée n’allait pas au XVIIe siècle sans la sourde contestation d’un régime fondé sur le « droit divin », la naissance et l’apparat religieux : la mise en cause d’une société dans laquelle l’individu se voyait surdéterminé par des circonstances sur lesquelles il n’avait aucune prise. On trouve l’aboutissement de cette réflexion chez de nombreux penseurs d’aujourd’hui. De la dénonciation du « Spectacle » par les situationnistes aux « Méditations Pascaliennes » de Pierre Bourdieu, il apparaît clairement que devant le triomphe du marché et sa prégnance de plus en plus évidente sur la conscience de soi, le désarroi de l’individu contemporain trouve en Port-Royal une métaphore de résistance. Ces hommes, ces femmes ont tenu bon, coûte que coûte, mais n’en ont pas été pour autant sans défauts ni faiblesses. Leur attitude n’est pas exempte de ruse, de complaisance, de mondanité, de violence même... Mais ce qui sauve Port-Royal et nous le rend maintenant si nécessaire, c’est que par leur seule conviction, leur intelligence et par l’absence de toute concession sur le fond, ces gens ont déchaîné contre eux une brutalité inouïe, une réaction hors de proportions. Les enjeux politiques et sociaux dépassaient de loin le cadre de la querelle de savants. Port-Royal a été une utopie, un laboratoire, un lieu d’expérimentation éducative, artistique, scientifique. Et, si l’on en a souvent stigmatisé l’aspect réactionnaire, il nous faut maintenant en reconnaître la modernité subtile. Pour cela, une remise en cause du régime historique de l’audiovisuel est indispensable. Plus que les révolutions bruyantes et les prises de pouvoirs si humanistes soient?elles, l’entreprise janséniste reste une tentative de mutation non-violente du social, de subversion « transpolitique » de l’ordre établi. C’est cette spécificité qui nous donne aujourd’hui à penser, quand tout désir d’un changement à vue du monde qui nous entoure semble devenu illégitime et quand l’idée même de lutte et d’invention de soi est, elle aussi, à reprendre du début. |
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