Au premier abord de cet assemblage
hétéroclite de courts-métrages, où se
confrontent genres, supports et durées, on serait tenté
de croire que les œuvres disparates et brillantes d’une
vingtaine de cinéastes viennent d’être regroupées.
Ce serait faire affront au talent de Claude Duty, car il s’agit
bien du recueil quasiment intégral de ses films courts et étonnants
(seuls Le Courant d’air, Les Contes du noyé bagué
et Popée manquent à l’appel).
Habitués des festivals, de Clermont-Ferrand à Brest,
en passant par Avoriaz, les essais de Duty ne suivent aucune ligne
directrice, sinon celle d’offrir au spectateur «un
nouveau regard» sur le quotidien, ainsi que le souligne
le synopsis de La Religieuse de Diderot. Loin d’être
anodine, l’expression fait presque office de clé pour
aborder la rétrospective : il faut voir les choses autrement.
Quand on s’approche des ruminantes paisibles de Rêves
de vaches et que l’on investit leurs pensées, on
se rend compte qu’elles imaginent dans le ciel de bien curieux
objets volants non identifiés. Puis, quand on surprend dans
le réfrigérateur les aliments de Dialogues givrés,
ou sur la banque de la cuisine les légumes de Mourir en
Macédoine, on découvre qu’ils sont doués
d’une vie propre, qui peut les conduire tant à séduire
un yoghourt qu’à se suicider par désespoir. Encore,
quand on s’interroge longtemps sur la signification du tableau
des Enervés de Jumièges, on s’invente
la lente dérive de princes mérovingiens déchus,
au fil de la Seine.
L’observation appuyée permet donc d’accéder
à une seconde réalité, et Duty joue habilement
avec ce schéma. Tantôt la contemplation de l’objet
le plus banal mène aux élucubrations les plus folles,
comme ce paquet de cigarettes qui révèlerait l’emplacement
de la chambre d’Horus (En plein dans la cuisse) ; tantôt
d’un monde pour le moins insolite, on revient finalement à
une explication rationnelle, comme ces formes qui s’agitent
sur fond sonore de savane africaine, et dont on comprend qu’elles
représentent les parasites du paludisme, examinés au
microscope par le docteur Schweitzer (Observation de l’hématozoaire
de Laveran).
Duty éprouve le regard du spectateur, l’amène
à réagir, à participer même. Dans la série
courte Catch-watch, produite à l’origine pour
la télévision, il propose ainsi de retrouver, à
l’intérieur d’un plan fixe et dans la limite de
quinze secondes, un personnage ou un objet. Surtout, dans Mode
d’emploi, il appose à des images de pellicules grattées
et clignotantes, un discours inquiétant sur les pathologies
de la vue au cinéma : sur un ton clinique, on s’entend
mettre en garde contre une infection ophtalmique, qui « peut
avoir comme conséquences des tumeurs cérébrales
». Le regard, toujours le regard.
Mais, comme le prouve le travail de Duty en général,
et plus particulièrement le très beau Intra-muros,
il ne faut pas exclure, de cet examen visuel attentif, une scrutation
sonore, celle du grésillement de la pellicule comme celle des
objets et des bâtiments bavards. Observer, c’est également
être à l’écoute. L’unique film caché
de cette rétrospective, Pierres et Claude, qui a provoqué
quelque clameur lors de sa projection à Clermont-Ferrand, ne
s’articule qu’autour de cette double scrutation : d’un
côté, un plan fixe voit défiler les jours sur
la cathédrale de Rouen, avec des nuances très subtiles
de couleurs et de vitesses ; de l’autre, une bande sonore oscille
entre bruitages réalistes et musique de fosse. Une petite merveille
pour conclure ce recueil.
Stéphane Tralongo