)))  LAKE TAHOE
         de Fernando EIMBCKE

 

  • Drame - 2008 - 1H25 - Mexique
  • Sortie à la Vente en DVD le 07 mai 2009
  • Éditions MK2
SYNOPSIS
Juan, jeune homme de seize ans, emboutit un matin sa voiture dans un poteau, sur le bord de la route. Pour la réparer, il devra faire la connaissance d’une succession de personnages : un vieux mécanicien, une maman adolescente et un passionné de Kung Fu. Comme on le découvre ensuite, ces rencontres l’aident à affronter la mort de son père.

POINT DE VUE

Il ne faut pas être pressé, pour aimer Lake Tahoe. Car la plupart des plans restent accrochés aux décors. Une étrange pesanteur retient les mouvements de la caméra, depuis qu’une voiture rouge s’est échouée contre un poteau, sur le bord de la route. Une succession de plans fixes, en forme de diapositives, souligne pourtant le mouvement de notre personnage, dans sa recherche d’un garage pour réparer la voiture. À chaque façade, une étape, à chaque garage, une façade : un monde figé, qui a son atmosphère propre, et ses personnages.

Longtemps, le jeune homme dont nous suivons le parcours n’est qu’une silhouette. Un homme qui marche d’un côté à l’autre de plans larges, dans des décors immobiles. Ce sont les rues d’un village mexicain qui a quelque chose du village fantôme. Ou du moins, s’il y a de la vie derrière tout ça, nous allons le voir, ces habitations sont-elles d’abord hermétiques, arides sous le soleil latin, et sans profondeur puisqu’elles ne sont que façades. Il y a aussi des routes traversées, dont même le point de fuite semble un trompe l’œil, un mirage en forme de perspective, dessiné par la chaleur âpre qui monte du goudron.


Notre personnage, donc, semble condamné à errer ainsi de garage en garage. C’est avant tout sa quête qui donne un semblant de cohérence à la succession des plans. C’est ce qui lie quelque peu les fragments, ces lourds blocs bien séparés par de longs fondus au noir. Il y a dans chaque séquence une force d’inertie, un acte d’indépendance dans chaque plan. De même que tous les personnages semblent vouloir détourner Juan (nous apprenons finalement son nom) de ce qu’il est venu chercher - une aide pour réparer sa voiture -, de même chaque scène, ou plutôt chaque plan, est comme un petit monde clos qui obstrue l’enchaînement du récit principal. Alors qu’il est parti pour réparer sa voiture, Juan se retrouve à promener un chien, à garder un bébé (ou presque), à déjeuner sur fond de versets de la Bible, quand il ne regarde pas simplement un film de Kung Fu.


Cet aspect fragmentaire est l’occasion de procédés insolites, souvent comiques, par exemple l’usage insistant des fondus au noir comme autant de silences éloquents. Si éloquents qu’il arrive que la bande sonore continue de se dérouler, sans renfort d’aucune image - c’est le cas notamment pendant le film que Juan va voir avec son nouvel ami amateur de Bruce Lee. Isoler ainsi les petites saynètes permet aussi à Fernando Eimbcke de mettre en valeur des plans savamment agencés, comme celui où notre personnage, d’un côté du cadre, accueille les condoléances d’une famille amie, pendant que, de l’autre côté, son camarade dérobe une pièce de leur voiture.
S’il est question, soudain, de condoléances, c’est que toutes ces complications, en même temps qu’elles semblent nous éloigner du fil conducteur, nous rapprochent en fait de ce que vit Juan – nous apprenons, au détour des situations, que son petit frère et lui viennent de perdre leur père. La perspective change. Aux murs et aux façades s’opposent la cour de la maison où Juan vit avec son frère et une mère que nous ne verrons presque pas. À la saturation du plan par les décors succède une véritable profondeur de champ – par exemple quand l’enfant observe à travers la porte-fenêtre son grand frère partir –, qui est à la mesure de ce qui se révèle de l’émotion de Juan. Toujours de la solitude, mais offerte, désormais, et partagée.


Ce qui touche, au fond, et ce qui donne un sens à une mise en scène très étudiée, c’est la pudeur avec laquelle Eimbcke nous amène à cette révélation. Car si l’on ne peut que saluer la précision des différents procédés, l’ensemble est un peu trop souligné. On se lasse parfois que la caméra s’appesantisse à chaque fois dans les lieux que tout le monde a quitté, ou que les fondus au noir persistent pendant quelques secondes de trop. Les meilleurs passages, les moments les moins pesants, sont ceux où la précision est employée à des fins comiques. On garde en tout cas un bon souvenir de ce film bien fait, qui nous épargne les grands discours sur le deuil. À la fois économe dans la démonstration des sentiments et puissant émotionnellement.


Timothée Gérardin









 

 


 
FICHE TECHNIQUE

 

  • LE FILM

Révélation Fipresci & Coup de Cœur au Festival de Cannes
Prix Alfred Bauer & Prix Fipresci au Festival de Berlin
Réalisation : Fernando Eimbcke
Scénario : Fernando Eimbcke, Paula Markovitch
Décor : Diana Quiroz
Image : Alexis Zabé
Production : Christian Valdelièvre
Avec : Diego Catano, Hector Herrera, Daniela Valentine...


  • FICHE TECHNIQUE
    DVD 5 - Pal - Zone 2 - Tous Publics - Couleurs
    Durée du film : 78’- Durée du DVD : 111’-
    Format image :2.35- Format vidéo : 16/9- Format audio : VO 5.1
    Langue : Mexicain - Menus et sous-titres : Francais
ENTRETIEN AVEC FERNANDO EIMBCKE

Le point de départ
Quelques mois après la mort de mon père, j’ai provoqué un accident avec l’unique voiture familiale. Je ne crois pas que c’était un simple accident. Lake Tahoe est un film né de la tentative de comprendre les raisons qui m’ont poussées à commettre cet acte, un acte si absurde et si profondément humain.

Le thème du film : la perte
Le thème est celui de
la fuite. Parfois nous voulons échapper à la réalité, mais tôt ou tard nous finissons par affronter la vérité. Quand mon père est mort, par exemple, j’ai traversé une longue phase de déni - et je parle de plusieurs années - jusqu’à ce que je sois capable de l’accepter. En ce sens, l’histoire que raconte ce film est quelque part autobiographique. Comme Juan, le personnage à l’écran, j’ai pris la seule voiture que la famille possédait et ai provoqué un accident avec. Que s’est-il passé dans ma tête au moment de l’accident ? Voulais-je jouer ma vie ? En tous cas, je cherchais à échapper à quelque chose. Juan est en cavale pendant presque tout le film: il fuit le mécanicien, David, Lucia et son propre foyer, jusqu’au moment où il est capable de pleurer et d’exprimer ses vrais sentiments. Alors il peut rentrer à la maison.

Les acteurs non professionnels

Je leur donne des instructions de mouvement, telles que : « prends le magnétophone, allume-le et chante comme tu le ferais n’importe quel autre jour». En fait, nous travaillons beaucoup avec le langage du corps, mais je leur dis de ne pas jouer. Il y a quelque chose que la caméra attrape toujours, mais que l’on ne voit pas. Et l’on doit faire confiance à ce « quelque chose », il faut simplement laisser ce « modèle » exister.

Le Lieu : Puerto Progreso au Yucatán

Avec le directeur de la photographie Alexis Zabé, nous avons commencé à faire des repérages dans tout le Mexique, du Nord jusqu’à l’extrême sud. A Progreso, grâce au regard d’Alexis, nous avons vu que la vie et la mort vont de pair ; l’endroit est un port industriel débordant d’activité en été, mais il est comme abandonné pendant presque tout le reste de l’année. Vous pouvez voir les murs s’effriter, punis par la brise marine, mais on voit aussi partout une végétation luxuriante.
En plus, la péninsule du Yucatan est plate et le film maintient constamment une ligne horizontale suivie par le caractère principal.

Plans fixes, larges...

J’appelle ça une caméra de « voyeur ». Le plan fixe, large, vous permet de regarder tout ce qui se passe dans le cadre, de la branche d’un arbre que le vent fait bouger à l’oiseau qui passe et, bien sûr, l’action du personnage. Il répond à un besoin narratif spécifique du drame. Le personnage principal est seul : il a l’air petit et vulnérable, un être perdu qui fuit quelque chose. Nous nous tenons à une certaine distance de lui dès la toute première scène et nous la gardons pendant tout le film. C’est la raison pour laquelle Lake Tahoe ne provoque pas une émotion instantanée chez le spectateur ; c’est à la fin que les réponses émergent.
Au premier abord, nous voyons un jeune homme obsédé par l’idée de réparer une voiture, et l’histoire semble basée sur ce personnage qui veut que son véhicule se remette en marche, mais au cours du film, on s’aperçoit que l’automobile est la chose la moins importante, et que ce jeune homme doit réparer quelque chose de bien plus important dans sa vie.

… et fondus au noir

Depuis le début nous avions décidé de n’utiliser que des procédés photochimiques, rien de digital. Et dans ce procédé, lorsque vous faites un fondu au noir, vous cherchez des endroits dans les scènes précédentes et suivantes. Puis, avec Alexis Zabé nous avons conclu que le meilleur moyen était de faire une coupe franche au noir. Donc, déjà dans la salle de montage, nous avons utilisé les noirs comme outil narratif et même comme outil dramaturgique, comme silence ou cadre imaginaire.

La méthode
Ce que je vise, et c’est une chose qui peut me prendre des années, c’est de faire du cinéma dans une forme pure, un cinéma dans lequel la chose la plus importante est la signification finale que l’on obtient en mettant une image après l’autre et ainsi de suite. C’est ma vraie quête : revenir aux bases et tirer le plus possible des vrais fondements et éléments du cinéma. Quand on élimine toutes les choses superflues, on peut se concentrer sur l’histoire que l’on raconte et ce qui arrive à vos personnages.

Le Titre
Le titre est seulement un alibi, une sorte de fétiche pour le personnage principal. C’est un autocollant de voiture sans signification, à part qu’il lui rappelle son père, et c’est là son importance. Je n’ai jamais été au lac Tahoe.

(Extrait du dossier de presse)

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