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Bobby
et Peter Farrelly, à l’image de la fratrie de réalisateurs
la plus respectée du moment, les frères Coen(1)
, offrent des films à plusieurs niveaux de lecture car conçus
à deux cerveaux… Affirmation entendue d’avance pour
les laudateurs des auteurs de Fargo ou Barton Fink,
adulés depuis leurs débuts, mais moins évidente
concernant les frères Farrelly qui œuvrent dans un genre
dénigré par principe : la comédie burlesque, dite
«régressive». Contrairement aux apparences, celle-ci
ne s’adresse pas à des enfants bloqués au stade
anal mais à des trentenaires qui prennent plaisir à jouer
aux adolescents dégénérés et à se
réfugier dans une époque clémente – car la
douceur de la nostalgie est aussi un élément essentiel
de ce cinéma.
Le défaut principal généralement reproché
aux Farrelly est de se répandre dans un humour corrosif à
tendance graveleuse ou scatologique : la sexualité et le pipi-caca
sont chez eux les mamelles de l’action. Et, affront suprême,
leurs films reçoivent souvent les faveurs du public… Ils
ne peuvent donc être que bien vulgaires. Même s’ils
sont crédités en tant que scénaristes de leurs
films, les frères Farrelly ne cachent pas que leurs films sont
«épicés» grâce aux suggestions d’une
dizaine d’amis, des comédiens de stand-up comedy –
ce qui n’est pas sans rappeler les équipes de gagmen du
cinéma muet(2). Cette idée de l’œuvre
collective n’accrédite nullement la thèse de l’auteur
unique créateur du film que l’on a tant sacralisé
mais ne discrédite nullement leur qualité d’auteurs.
De plus, leurs films se noient parmi une vague de succès parfois
médiocres auxquels on les assimile trop vite, tels que les trash
Beavis & Butthead, Wayne’s World, les Scary
Movie ou les American Pie. Raison suffisante pour offusquer
d’office plus d’un critique, qui ne regarde pas «à
juste titre» leurs films et voit encore moins en eux des œuvres
d’auteur. Et pourtant, les Farrelly ont créé leur
style propre et ont même suscité d’autres films,
non sans intérêt, tels que Dodge Ball (Rawson
Marshall Thurber-2004), The 40 year Old Virgin (Quarante
ans et toujours puceau - Judd Apatow-2005) ou Wedding Crashers
(Serial Noceurs-David Dobkin-2005). Mais ne noircissons pas
le paysage critique autour d’eux et rendons hommage à une
partie de la presse qui a su juger à leur juste valeur certains
des films des frères Farrelly, essentiellement à partir
de leur troisième film, There’s Something About Mary
(Mary à tout prix-1998). Bien que, très vite,
les poncifs soient revenus sur la vacuité du genre, des acteurs
de seconde zone ou à contre-emploi, des sujets impropres, le
politiquement incorrect, un irrespect des règles du cinéma…
finalement que des choses très réjouissantes !
Et pourtant leurs films, les plus désopilants et libres depuis
ceux des Marx Brothers, qui ne semblent être entravés par
aucun tabou ni modèle pré-établi, font preuve d’une
pudeur et d’une sensibilité rares. Ils ne sont ni dénués
d’intelligence, ni même de profondeur philosophique, non
plus que d’une tendresse que l’on ne trouve pas dans beaucoup
de films «bien pensants» réalisés spécifiquement
pour une critique rongée par les clichés et les a priori.
De plus les films des Farrelly se démarquent par une photographie
et un cadrage recherchés que l’on doit à Mark Irwin,
qui donna déjà un cachet à part aux films de David
Cronenberg des années 80(3) ! –
alors que l’on accepte souvent des comédies qu’elles
aient une esthétique « plate », de façon à
ne pas nuire à l’efficacité des gags.
Beaucoup rêvaient d’oublier le premier rejeton des frères
Farrelly(4), Dumb & Dumber (1994),
dont les rôles titres sont tenus par les détonants Jim
Carrey et Jeff Daniels. Seulement il ressort, contre toute attente,
des oubliettes cinéphiliques à l’occasion de son
10ème anniversaire, grâce à une édition DVD
en «version longue». Cette nouvelle édition arrive
en France avec deux ans de retard, ce qui dit déjà beaucoup
sur le dédain qui existe encore autour de l’œuvre
des Farrelly, tout du moins de leurs premiers films… Ce titre,
Dumb & Dumber (soit "crétin et encore plus
crétin"), apparemment sans prétention, annonce pourtant
toute l’ambition des co-réalisateurs : un travail en duo,
ainsi que la volonté de dépasser les limites. De leur
propre aveu, les Farrelly voient la co-signature de leurs films(5)
comme une force face aux producteurs et aux studios. Ces derniers ont
moins de facilité à imposer leurs suggestions à
ce duo qu’à un réalisateur seul, isolé et
mis en position de faiblesse. Ils sont deux à défendre
leurs idées les plus folles – sans compter l’émulation
sur le tournage. Voilà sans doute encore une raison de l’originalité
et de l’extrémisme de leurs films… Dumb &
Dumber, comme nombre de premières œuvres, est plein
de défauts ; mais y surnagent néanmoins des audaces de
la mise en scène ou du scénario, et des acteurs qui révèlent
des facettes de leur art inédites, dont un jeu radical que l’on
avait rarement vu depuis le cinéma muet burlesque !
Commençons par le défaut principal que l’on adresse
à Dumb & Dumber et qui naît paradoxalement
de son originalité, de cette volonté de briser les règles
et d’aller trop loin : une certaine complaisance à montrer
en longueur des gags qui gagneraient parfois à plus de brièveté.
Ce ne sera plus le cas par la suite de leur œuvre puisque les frères
Farrelly développeront même l’inverse, l’art
de l’ellipse. Encore une fois, la preuve que le comique est avant
tout une affaire de rythme… Notons d’ailleurs que cette
« version longue », tout comme celle de leur chef d’œuvre,
Mary à tout prix, peut apparaître pour les puristes
comme inutile : gageons que si les scènes coupées ou longues
qui ont été réintégrées dans le film(6)
avaient été éliminées à l’origine,
c’était sans doute qu’il y avait une bonne raison
à cela ! Ainsi, à titre d’exemple, dans la version
vue en salles de Dumb & Dumber, un des malheureux héros
était martyrisé dans un restaurant par un routier qui
crachait, hors champ, dans son hamburger. On entendait seulement son
expectoration. Une ellipse et notre héros quittait la table,
décomposé… Dans la version longue, pour la vidéo,
on voit, en très gros plan, le routier cracher une sécrétion
glaireuse qui inonde le hamburger… le refermer et l’engloutir
goulûment. Dans la première version, l’imagination
était laissée au spectateur, largement mis en condition
pour s’attendre au pire pour le héros qu’il prenait
en compassion. Dans la nouvelle, nous dépassons allégrement
les limites du répugnant car tout devient trop explicite. On
regrette donc de ne pas pouvoir jouir du choix de l’imagination
laissé par les deux versions, comme sur la nouvelle édition
DVD de Mary à tout prix. Cependant, Dumb & Dumber
reste un film hautement jouissif car il frôle, longe et parfois
dépasse des limites sans pour autant choquer violemment. En effet,
les bornes sont allégrement transgressées mais c’est
notre imagination qui effectue tout le « sale » travail
! On croit avoir vu des choses ignobles mais on a beau revenir en arrière,
faire des pauses jamais on ne voit sur l’écran ce que notre
imagination nous à faire entrevoir. Les frères Farrelly
sont donc des artistes de la suggestion et leur art repose sur notre
mise en condition…
L’intrigue y est comme toujours secondaire, elle jongle comme
souvent dans l’œuvre des Farrelly avec des situations archétypales
des grands genres américains : ici, le polar qui croise le mélo…
Dumb & Dumber suit la quête d’un improbable
Graal par Lloyd Christmas (Jim Carrey) et Harry Dunne (Jeff Daniels).
Ces deux pathétiques losers débutent l’aventure
en perdant leur boulot respectif - on se demande surtout grâce
à quel malentendu ils l’avaient obtenu... Leur ambition
commune, qui restera inaccomplie, pour se sortir de cette situation
est de créer leur propre animalerie spécialisée
dans la vente de vers de terre, qu’ils ont décidé
d’appeler «We Got Worms», soit «Nous avons des
vers» - on peut comprendre «intestinaux», car la scatologie
est au coin de la rue ! Des lombrics – espèce vivante la
moins évoluée sur Terre, qui passe sa triste existence,
mue par l’instinct de survie, à manger et déféquer
obstinément…– auxquels nos héros ressemblent
définitivement beaucoup.
A ce titre, la scène d’ouverture pré-générique
est explicite : gros plan sur le panneau de signalisation d’une
grosse artère américaine qui nous indique que nous sommes
sur Hope Street («la rue de l’espoir» !). Une limousine
s’arrête ; émerge alors de la fenêtre arrière
teintée et à moitié descendue une tête sans
corps, Lloyd (Jim Carrey), qui apostrophe une charmante jeune femme
qui attend le bus. Il lui demande de façon guindée le
chemin de la faculté de médecine où on l’attend
pour donner une conférence. L’accent autrichien de la femme
interpelle Lloyd qui la prend pour une Australienne… et lui parle
aussitôt en imitant Crocodile Dundee, certain d’arriver
à ses fins ! Elle refuse ses avances maladroites et s’en
va. Penaud, Lloyd rentre la tête dans la portière, met
une casquette qui complète son uniforme de chauffeur de prestige
et se glisse par le hublot entre l’avant et l’arrière,
tel un ver, sur le siège vide du conducteur de la limo…
De toute évidence, Lloyd a caché au fond de lui le secret
espoir d’être un homme intelligent, respecté et riche,
mais tout, la société, le film etc., se liguent pour le
remettre de force à la place de subalterne ! L’humour de
la situation se charge alors d’une lecture sociale sous-jacente
inattendue. Mais un coup du destin - ou du sort - offre à Lloyd
la chance de changer : il tombe amoureux fou de la belle et riche Mary
Swanson (Lauren Holly), qu’il est chargé de conduire à
l’aéroport. Quand il lui dit au revoir, il est déjà
persuadé qu’elle est amoureuse de lui. Cette dernière
doit abandonner à l’aéroport, avant de prendre son
avion pour Aspen(7) , une mallette que des truands
attendent. Lloyd, s’empêtre dans l’airbag de la limousine
déclenché à force de se lamenter sur le volant
du départ de la femme de ses rêves. Mais quand il voit
subitement Mary « oublier » la mallette, Lloyd sort de sa
prison et plonge la ramasser et la subtilise à la barbe des truands
éberlués. Il court la rendre à sa dulcinée
mais l’avion de celle-ci décolle. Dès lors, son
ambition sera de rapporter sa mallette à Mary à Aspen
! Il associera à son périple son ami fidèle, Harry
(Jeff Daniels(8)), avec lequel il rivalise de
bêtise. Son argument pour le convaincre de traverser les USA est
une scène tragique dont l’émotion déplacée
dans une comédie touche encore plus le spectateur. Lloyd avoue
sur un ton poignant qu’il « en a marre d’être
personne (nobody) et par-dessus tout (il) en a marre de n’avoir
personne » à ses côtés… Dumb &
Dumber frise le discours existentiel sur la solitude morale et
sexuelle. Mais comme le film évite le pathos exhibitionniste
des mélos, la scène se termine par une pirouette comique…
L’émotion intacte permet au spectateur d’aimer et
de ressentir les tourments des protagonistes qui sinon seraient bien
crétins et ne susciteraient en rien la compassion. C’est
là encore une marque de fabrique farrellienne : s’intéresser
à des anti-héros, des êtres blessés par la
vie, comme pour s’éloigner encore une fois d’Hollywood.
Le reste de l’intrigue révèle, comme le cliché
nous y invitait, un road movie initiatique qui permettra à nos
deux anti-héros de s’élever de leur triste condition
jusqu’aux sommets d’Aspen, en subissant les pires humiliations,
dont un presque viol homosexuel sur Lloyd dans des toilettes pour routiers.
Dans la station de ski, contre toute attente, ils dilapident l’argent
de la mallette en attendant de retrouver Mary… leur renaissance
débute dans un pastiche de Pretty Woman. Mais la quête
de la femme n’est qu’un leurre ! Car entre-temps, Lloyd
et Harry ont eu le temps de former un vrai couple aux sous-entendus
(parfois explicites !) homosexuels. Leurs multiples transformations
prennent la forme d’un travestissement. Les frères Farrelly
ne sont pas des militants de la cause gay mais voilà encore pour
eux l’opportunité de jouer avec des tabous du cinéma
américain mainstream consensuel… Leur misère sexuelle
pourrait les porter l’un vers l’autre mais c’est en
vérité une amitié fusionnelle qui les tentent –inconsciemment-
de faire le grand saut.
Aussi cette scatologie qui fascine nos héros et qui perle ou
ponctue le film : concours de pets enflammés, laxatif qui va
faire piéger Harry dans des toilettes bouchées, urine
déversée dans des bouteilles et bue par la suite…
Nous en passons d’autres. Tout cela n’est juste là
que pour nous dire qu’Harry et Lloyd sont des enfants qui apprennent
la propreté, la découverte de leurs corps (ils les maltraiteront
beaucoup…) afin de s’approprier un corps (body) et ne plus
être le nobody que Lloyd regrettait… Le film suit cette
quête vers l’âge adulte qui les portera vers l’âme
sœur, malgré les hésitations que nous avons citées.
Dumb & Dumber est donc un conte sur un amour absolu mais
impossible car la morale le réprouve… Le plus fort c’est
que les frères Farrelly n’emploient pas les formes traditionnelles
pour nous le livrer. Malgré les apparences, leurs films suivants
traiteront tous de grands sujets : Kingpin (le droit à
une seconde chance même pour ceux qui n’ont rien fait pour…),
Mary à tous prix (sur la quête éternel
de l’amour parfait), Fous d’Irène (sur la
paranoïa et donc la dualité de l’âme), L’Amour
extra large (sur un monde dominé par le culte de l’apparence)
et Deux en un (où deux frères siamois cherchent
la plénitude tout en gardant leur étrange harmonie. Nous
ne sommes pas loin de Cronenberg dans Faux Semblants !).
Pour leur malheur ou leur bonheur, Dumb & Dumber fit un
malheur au box-office mondial en rapportant plus de 340 millions de
dollars pour une mise de départ ridiculement basse de 16 millions
de dollars, malgré la présence au casting d’un Jim
Carrey qui venait d’être révélé grâce
aux sorties coup sur coup en 1994 de Ace Ventura : Pet
Detective (Ace Ventura, détective chiens et chats-Tom
Shadyac) et The Mask (Chuck Russell). Les frères Farrelly
seront poursuivis dans la suite de leur carrière par le spectre
de ce film, qu’ils refuseront… Hollywood réussit
cependant à produire une prequel sur les personnages, avec leur
passé et leur rencontre au lycée : Dumb & Dumberer
: When Harry Met Lloyd (2003-Troy Miller), évidemment
sans les acteurs originaux, qui fut un échec total. Ce qui prouve,
le cas échéant, que la comédie régressive
n’est pas fait que de scatologie et de situations débiles
mais de mise en scène des corps, de rythme, etc.
Nachiketas Wignesan
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