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Après
avoir rendu hommage à ses ancêtres et à sa région
natale (le Nord) dans La communion solennelle, après
avoir rendu hommage à ses parents et à sa région
natale (le Nord) dans Baptême, René Féret
ferme sa triptyque toujours en rendant hommage à sa région
(le Nord on vous a dit !), mais aussi en se rendant hommage à
lui-même. Démarrant à la fin du XIXè siècle,
cette « série » se clôt donc plus près
de nous, dans les années 60, précisément.
René Féret fait parti de ces cinéastes, assez nombreux
dans le cinéma français, qui puisent leur inspiration
dans leur passé, leur jeunesse, avec la nostalgie, voire même
la mélancolie pour pinceau. En vrac, cela donne des petits films
(Diane Kurys), ou des chefs d’œuvre (?).
Pour revenir aux premières lignes de cet article, il n’est
pas tout à fait vrai de dire qu’il s’agit là
d’un hommage. Raconter une histoire, régler ses comptes
avec le passé, cela ne l’anime pas en premier chef. René
Féret fait du cinéma. Parfois, son film ressemblerait
presque à du Garrel. Dans les séquences en noir et blanc,
le minimalisme et la préciosité avec lesquels ces jeunes
gens sont parfois filmés, dans des chambres, dans des lits, en
train de s’étreindre ou de parler de la vie, on aurait
presque envie d’évoquer la patte Philippe Garrel (je dis
presque pour ne pas effrayer les plus puristes des garreliens). Oui,
L ’enfant du pays de René Féret est un
beau film avant d’être l’histoire du début
d’une vie… Un repas, une séance de drague, un dépucelage,
un vol de voiture, un grand père excentrique… on pourrait
détailler ce que l’on voit mais l’intérêt
n’est pas là.
Ce qui est intéressant dans ce film, c’est le rapport qu’a
Féret avec la reconstitution et le temps. Si cela se fait parfois
aux dépens de la dramaturgie (aucune dramatisation ici puisque
le récit est totalement a-chronologique), et de l’émotion,
le film gagne en originalité, et c’est peut-être
ça l’essentiel.
Il y a 3 époques. Les années 40, celles de la prime jeunesse,
les années 50, celles la pré-adolescence, et les années
60, celles de l’entrée dans l’âge adulte. Chacune
des périodes a un mode de filmage propre, et la grande idée
de Féret est d’avoir inversé la chronologie de son
film et celle de ces modes de filmages. C'est-à-dire que les
années 40 sont filmées avec une caméra DV, les
années 50 en couleurs et pellicule, et les années 60 en
noir et blanc. Ces 3 périodes alternent tout le long du film
sans logique précise, mais sans gêner le spectateur puisque
la période évoquée est reconnaissable au premier
coup d’œil.
Si ce n’est qu’une idée, il n’est pas exagéré
de dire qu’elle est formidable. Outre le fait qu’elle soit
à contresens des idées reçues (plus c’est
vieux, plus on retourne aux sources du cinéma). Elle donne en
effet l’impression au spectateur que quelque chose s’érode
avec le temps, que quelque chose vieillit, que la gravité prend
le pas. Après avoir vu cela, on se demande vraiment pourquoi
certains flash-back montrant les protagonistes durant sont en noir et
blanc et non en technicolor.
L’enfant du pays se démarque également par la qualité
de la reconstitution des années 50 et 60. Féret utilise
ici, comme bien souvent, en majorité des comédiens non
professionnels. Seuls traînent Philippe Nahon, le boucher énervé
de Gaspar Noé, et Antoine Chappey. Les autres ? Des autochtones.
Des novices, comme chez Bresson. Choix extrêmement judicieux (mais
peut-être aussi est-ce la seule solution pour lui, à n’en
point douter, les acteurs les plus côtés du moment ne rêvent
pas de jouer chez Féret, et c’est tant mieux !). On sent
chez certains acteurs, notamment chez celui qui joue René Féret
adolescent, une sorte d’innocence, de virginité, dans le
jeu, qui contribue à la qualité du film. Les acteurs ne
« jouent » pas aux années 50 et 60, comme c’est
le cas dans tant et tant de films qui puent le toc, mais ils «
sont » dans les années 50 et 60. En plus d’être
précis et pointilleux (cadrage, lumière, toujours impeccable,
peut-être un peu trop parfois même), René Féret
est aussi un très bon directeur d’acteurs.
Les acteurs sont à l’aise pour se mouvoir dans une époque
qu’ils n’ont pas ou peu connu sans doute aussi parce que
Féret ne sevre pas son film de choses sensées «
faire » années 50 et 60. Le passé n’est pas
quelque chose de décoratif pour lui, et la relative absence de
gimmicks de l’époque (aucun cliché dans les fringues
des personnages, aucune chanson sensée rappeler une époque
précise, contexte politique assez flou – on ne sait pas
toujours très bien en quelle année on est précisément)
est peut-être le signe que son passé continue de l’habiter.
Le choix d’un procédé moderne (la DV) pour filmer
sa jeunesse dans les années 40, pourrait alors signifier que
ce passé est bel et bien présent en lui.
Loin de ces films réalisé par des gens qui n’ont
d’autre ambition que de nous plonger dans un album de photo de
famille que l’on regarde poliment mais en en ayant un peu rien
à foutre, L’enfant du pays a une dramaturgie essentiellement
plastique. Et cela n’empêche pas l’émotion,
bien au contraire.
Julien
Pichené
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