)))  NANOUK, L'ESQUIMAU
       L'HOMME D'ARAN
       THE LAND
       LOUISIANA STOTY

           
de Robert FLAHERTY


  • 1922 à 1948 - France - durée: 259' (+109' de bonus) - 3DVD
  • Sortie à la Vente en DVD le 8 novembre 2006
  • Éditions Montparnasse
  • Prix de vente conseillé : 35 €
POINT DE VUE

  Encore récemment, Claire Simon, documentariste discrète et importante (notamment auteure de Récréations et Coûte que coûte) disait qu'au cinéma et même en documentaire, "le réel n'existe pas" ! Cette leçon fondamentale qui va au-delà du clivage traditionnel entre fiction et documentaire s'apprend devant les images de Nanouk l'esquimau de Robert Flaherty, la première oeuvre de ce pionnier du cinématographe datée de 1922 ! Dans l'Extrême-Nord canadien, un esquimau prénommé Nanouk (qui signifie l'Ours) construit un igloo pour sa famille, fait la toilette à ses enfants, part à la chasse au phoque et au morse. Flaherty pose sa caméra et enregistre cette lutte quotidienne et acharnée des hommes avec une nature terriblement hostile (désert glaciaire où les températures atteignent -50° !). Et ce qui est extraodinaire, c'est que l'effet de réel qui a sans doute subjugué les spectateurs de 1922 nous laisse à notre tour estomaqués et dupés, plus de 80 ans après! En effet, si l'on se penche sur la petite histoire de ce film, on découvre que Flaherty avait déjà tourné plusieurs courts-métrages sur le mode de vie des Esquimaux entre 1913 et 1914, mais qui furent détruits dans un incendie. Et pour ce second tournage, comprenant que pour toucher au plus près le spectateur il doit se rapprocher du langage de la fiction, Flaherty prend de larges libertés avec la réalité et demande à Nanouk de rejouer son propre quotidien. Ainsi, la fameuse séquence de la pêche au phoque est une mise en scène totale: lorsque Nanouk s'évertue à tirer de toutes ses forces après son filin supposé planté dans la peau d'un phoque, en réalité, un assistant de Flaherty est à l'autre extrémité du harpon et tire de son côté, simulant les secousses du phoque. Et il en est ainsi d'une grande partie de son film. La séquence au cours de laquelle toute la famille de Nanouk – Nyla sa femme, Allek et Rainbow, ses fils, Cunayou, sa belle-sœur et un chiot – s'extrait d'un kayak accosté est pour sûr la preuve la plus évidente - car proche du burlesque - de cette mise en scène de la réalité. Peut-être un clin d'œil pour les spectateurs les plus attentifs ?

Au-delà de l'anthropologue ou l'ethnologue, Flaherty est avant tout un merveilleux conteur. Il n'est pas tant fasciné par la justesse scientifique, l'étude des mœurs des peuplades lointaines que par le rapport viscéral, originel et poétique que l'homme entretient avec la nature. Flaherty est le cinéaste des éléments. Dans Nanouk, il filmait la glace et le vent et lorsqu'il plante sa caméra pendant deux ans sur ce petit point de carte méconnu qu'est l'île d'Inishmore (dans L'homme d'Aran) dans la baie de Galway au large de l'Irlande, c'est pour mieux filmer l'hostilité de la mer à l'égard des hommes. Une mer incroyablement expressive, tempétueuse, envoyant ses gigantesques vagues écumeuses à l'assaut des falaises. La mer, le ciel et la terre. Contraints d'aller chercher la terre dans les crevasses de la roche, les hommes s'efforcent de réaliser une agriculture précaire, leur ressource première étant celle de la pêche en pleine mer au péril de leur vie. De même que Flaherty avait demandé à Nanouk de reproduire son quotidien, il demande aux hommes d'Aran de pratiquer de nouveau une pêche abandonnée, celle du requin. Sans doute la scène d'anthologie du film; Deux jours pour venir à bout d'un requin pèlerin long de plusieurs mètres; Flaherty nous plonge au cœur de l'événement, usant d'un montage haletant (qui inspira sans doute le Spielberg des Dents la mer), multipliant les points de vue, nous faisant partager l'attente, l'angoisse, la nervosité et le rapport de forces incroyablement tendu entre l'homme et l'animal.

Avec The Land (1942), apparaît l'élément qui va séparer l'homme de la nature: la machine. Dans ce documentaire plutôt didactique et pédagogique, Flaherty observe un phénomène encore totalement d'actualité, celui de l'érosion. Constatant la surexploitation de la terre en Pennsylvanie suite aux deux monocultures intensives que furent le tabac et le coton, Flaherty dresse un bilan écologique accablant: désertification, disparition des fleuves, destruction des sols, misère et émigration massive des populations vers l'Ouest. The Land servira de base de réflexion à son chef d'oeuvre posthume (Flaherty décède en 1951): Louisiana Story. L'histoire d'un jeune garçon cajun dans la Louisiane de 1948. L'introduction y est toute Flahertienne, ce pourrait être le titre d'une fable de La Fontaine: le raton laveur, l'ibis et l'alligator. Ces trois animaux dont la cohabitation semble difficile, vont être les personnages principaux de ce film au même titre que Alex, le jeune garçon cajun qui traverse la végétation luxuriante du marais, à bord de son canoë. Une explosion, un tracteur, un hors-bord puis l'arrivée incongrue d'un gigantesque derrick vont signer la fin de cette harmonie rousseauiste. Une entreprise vient chercher du pétrole dans le sous-sol du marais. C'est la confrontation de deux mondes. "Nous avons crée un environnement qui laisse peu de place à notre âme" nous dit Frances Flaherty, veuve du cinéaste. Cette brillante femme livre dans les bonus du DVD la plus belle leçon de cinéma sur l'œuvre de Robert Flaherty. Pourquoi donc cet homme s'évertuait-il à filmer des rites ancestraux, des pratiques abandonnées, des anciennes traditions ? Il le faisait nous dit-elle dans un esprit bouddhiste. Sans être un adepte de cette religion, inconsciemment, il en explorait les mêmes sphères spirituelles, cherchant à réconcilier l'homme et la nature dans leur dimension mystique.

"La vue est rapide et les mots sont lents. La vue est immédiate, les mots sont intermédiaires. La vue est globale, les mots sont partiels. Les mots et la vue ont des rythmes différents. Et le miracle de la caméra consiste à nous faire passer du verbal en non-verbal. Elle nous fait passer du monde où le signifié est multiple, à celui où l'être est unique, hors de ce monde où nous trébuchons, empêtrés dans l'arbitraire des mots, dans un monde lumineux, calme et inaltéré où l'âme connaît la plénitude et la paix".   Frances Flaherty


Laurent Devanne


 
FICHE TECHNIQUE

 
      LES FILMS

  • NANOUK L'ESQUIMAU
    (64' - 1922 - N&B muet - Version de l'International Film Seminars)
    Sujet: L'explorateur Flaherty nous fait partager les joies et les peines de la rude vie du chasseur Nanouk et de sa famille dans le Grand Nord canadien des années 20. Scènes de vie et d'amour, humour et tendresse de la maman avec ses enfants esquimaux, poésie des images, beauté des grands déserts glacés. Le réalisateur a passé plusieurs années à filmer cette famille esquimaude. C'est peut être le seul document réaliste sur un mode de vie presque oublié.





  • L'HOMME D'ARAN
    (73' - 1934 - N&B)
    1er Prix du Film Documentaire - Biennale de Venise 1934

    Sujet: Sur une île de l’archipel d’Aran, au large de l’Irlande, la vie quotidienne d’une famille de pécheurs. Sur le sol rocailleux, sans cesse balayé par la tempête, on fabrique la terre cultivable : l’homme casse les pierres tandis que la femme amène les algues arrachées aux crevasses. Le fils pêche du haut des falaises. Un jour, le père, parti en mer, poursuit un requin. Il n’en vient à bout qu’après une lutte acharnée. Reparti en mer, il est pris dans une tempête. Son bateau est détruit. Il réussit toutefois à rejoindre l’île et sa famille.






  • THE LAND  
    (41' - 1942 - N&B)

    Sujet: Commandé par le ministère de l'agriculture, un film à la gloire de l'irrigation des terres dans l'Ouest américain, sensée résoudre la pauvreté et le chômage aux Etats-Unis.





  • LOUISIANA STORY  
    (81' - 1948 - N&B
    - Version de l'International Film Seminars)
    Sujet: L'histoire d'un petit garçon cajun, Napoleon-Ulysse Latour, dans les bayous de la Louisiane, avec son raton laveur Jojo, alors qu'une station de forage pétrolifère commence la construction d'un derrick; À l'origine, une commande de la Standard Oil Company de New Jersey....






  •  LES DVD / LES BONUS

    Couleur et N&B - Dolby digital - Mono - Format : 4/3 - DVD9 - Zone 2 - PAL


    DVD 1
    « Nanouk l’esquimau », un film de Robert Flaherty
    (64mn - 1922 - N&B - Version de l’International Film Seminars)

    « Flaherty and film », entretien avec Frances Flaherty, épouse et collaboratrice de Robert Flaherty sur “Nanouk l’esquimau” (8mn environ - 1958 - VOSTF - N&B)
    En 1958, le cinéaste Robert Gardner, directeur du département d’Etudes cinématographiques du Musée Peabody d’archéologie et d’ethnographie de l’Université d’Harvard, a mené plusieurs entretiens avec Frances Flaherty. L’épouse du réalisateur disparu y évoque la passion inépuisable de son mari pour l’image filmée. Cet extrait aborde plus particulièrement Nanouk l’esquimau.

    « Filmer pour voir - Flaherty et la mise en scène documentaire », par Gilles Delavaud et Pierre Baudry - (40mn - 1994 - N&B)
    Flaherty a inventé le documentaire avec "Nanouk l'Esquimau". "L'Homme d'Aran" est filmé avec les mêmes principes : complicité avec les personnes filmées, mise en scène de ce qui ne peut pas être pris sur le vif, avancée du tournage en fonction de la projection des rushes. Flaherty ne filme pas ce qu'il voit, il voit ce qu'il filme.
    Premier à faire des films sur la vie de personnes réelles, il a été suivi par d'autres grands cinéastes: Vertov, Rouquier, Rouch, Marker, Leacock, Depardon, Van der Keuken...
    Un document édifiant, qui décrit et décompose les méthodes et techniques - révolutionnaires à l’époque - du cinéaste à travers une analyse filmique très précise de deux de ses films, « Nanouk l’esquimau » et « L’Homme d’Aran ».


    DVD 2
    « L’Homme d’Aran », un film de Robert Flaherty
    (73mn - 1934 - VOSTF - N&B)

    « Looking back » (5mn environ - VOSTF - Couleur)
    Flaherty, dans ce document, évoque le contexte du tournage de L'Homme d'Aran, livre des anecdotes et quelques unes des nombreuses aventures vécues durant le tournage.

    « Flaherty and films » (28mn environ - 1958 - VOSTF - N&B)
    Sur le même principe que le premier « Flaherty and films », Frances Flaherty aborde plus particulièrement dans cet extrait « L’Homme d’Aran ».

    DVD 3
    « The Land », un film de Robert Flaherty
    (41mn - 1942 - VOSTF - N&B)

    « Louisiana Story », un film de Robert Flaherty
    (81mn - 1948 - VOSTF - N&B - Version de l’International Film Seminars)

    « Flaherty and films » (28mn environ - 1958 - VOSTF - N&B)
    Frances Flaherty aborde plus particulièrement dans cet extrait « Louisiana Story ».



  • BIOGRAPHIE DE ROBERT FLAHERTY (1884 - 1951)                                        

Robert Flaherty est né le 16 février 1884 dans le Michigan. Sa famille est originaire de l'émigration irlandaise. Si son père est exploitant de mines de fer et de cuivre, c'est au cours d'expéditions canadiennes que le réalisateur découvre les terres du Grand Nord. Lors de l'une d'entre elles où il effectue des recherches minéralogiques à la demande du premier ministre William Mackenzie, il emporte une caméra et tourne ses premières images du peuple inuit. L'accumulation de matière filmique s'achèvera après une quatrième expédition.

A son retour, Flaherty entreprend un montage qui, par absence de personnage principal, lui posera de nombreux problèmes. Une malveillance brûlera le négatif mais à l'issue de ce travail, Flaherty aura pointé ce qui l'éloignait encore d'une véritable démarche cinématographique.
Obtenant l'aval financier d'une manufacture de manteaux de fourrure dirigée par les frères Révillon, Robert Flaherty repart durant seize mois s'immerger au cœur de la civilisation inuit, désireux de rendre perceptible leur culture immémoriale à travers dès lors une approche cinématographique.
En rencontrant son personnage et sa famille et en les mettant au centre de son entreprise, c'est le mystère de la culture inuit, ses gestes, son courage, son humour que Flaherty va atteindre. La beauté simple de ses images et la place qu'il assigne au spectateur à travers les situations qui se donnent à voir caractériseront de "poétique" sa démarche documentariste.
Mais pour atteindre son but, montrer les Inuits dans leur état originel, Flaherty participera à l'enrichissement du caractère de son protagoniste, le rendant plus vrai que nature. Après la sortie et le succès international du film, le nom de Nanouk résonnera dans toutes les bouches au point de donner aux glaces vendues dans les salles de cinéma le nom d'esquimau. Le personnage Nanouk finira ici par compter davantage que les situations et les éléments contre lesquels il lutte. Devenant presque un personnage de fiction, il offrira à tout spectateur la possibilité de s'identifier au mythe qu'il contribue à créer. Nanouk aura pourtant été la création de Robert Flaherty puisque l'individu qui l'incarne, bien qu'inuit, s'appelait en fait Allakarialuk.
Le film se présente donc comme une adaptation de la vérité. Flaherty chercha à renforcer les gestes de son protagoniste pour le rendre encore plus esquimau puisque les Inuits ne vivaient déjà plus de cette manière en 1920. C'est en magnifiant la grandeur de son personnage, son génie inventif que Flaherty atteindra le récit épique, déployant une véritable dramaturgie. La vision de Flaherty et son emprise sur la matière filmée compte davantage que la réalité. Il organise le réel, mettant plus en situation qu'en scène. Il compose un art de l'observation et s'il utilise pour exprimer sa vision tous les procédés narratifs du cinéma de fiction, il conserve l'authenticité avec de vrais personnages, issus de la culture Inuit.
C'est Grierson (auteur de The Drifters) qui sera le premier à attribuer le mot "documentary" en parlant de Moana (1926), le deuxième film de Flaherty. Si l'origine du documentaire commencent finalement dès la naissance des premières vues des frères Lumière, il trouve ses lettres de noblesse chez Flaherty qui concilie l'aspect documentaliste (le témoignage par l'image) à l'aspect artistique qui émane d'un point de vue.
En repartant tourner son film, Flaherty s'imposera également comme un pionnier en matière technique, emportant avec lui une caméra gyroscopique Carl Akeley et du matériel de tirage, censé lui permettre de développer certaines prises de vue afin de les montrer aux personnages concernés. L'on touche ici l'un des aspects fondamental de son travail, la participation de son personnage au processus créatif du film. De la même manière, les amis de Nanouk seront utilisés et formés à la manipulation du matériel nécessaire pour le tournage.

                                                                
                                                            
° ° ° ° °