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POINT DE VUE SUR JUDEX | |||
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Georges
Franju fut le co-fondateur du Cercle du Cinéma puis
de la Cinémathèque française avec Henri
Langlois, en 1936. Tout comme son compère, à 22 ans il
était porté par un amour délirant pour le cinéma
muet qui venait à peine de disparaître et qu’il fallait
déjà préserver pour qu’il ne soit pas totalement
oublié ou disparaisse même physiquement à jamais.
Franju, cinéaste de l’ère du parlant, a toujours
entretenu une nostalgie pour ce cinéma purement visuel qui laisse
toute sa part à l’imagination –puisqu’il ne
dit pas tout. La tentation d’un retour à la grâce
enivrante du muet a souvent trouvé divers échos dans les
films de Franju mais son Judex représente
un summum dans sa tentative de faire du muet-parlant. C’est bien
entendu le remake du fameux feuilleton muet policier de Louis Feuillade
(sorti en douze épisodes entre 1916 et 1917) qui fut également
l’auteur des bien plus populaires Fantômas et Les
Vampires qui connaîtront, tout comme Judex, de nouvelles
versions qui marqueront différemment leurs époques . Le
Judex de Georges Franju est sans doute le dernier film muet
! Expliquons-nous : bien que réalisé en 1963 le cinquième
long métrage de Franju conserve l’âme ou plutôt
l’essence du cinéma muet, près de 34 années
après sa mort officielle. Le producteur qui détenait les droits du sujet confie la réalisation de ce remake à Georges Franju sous les conseils du scénariste Jacques Champreux, petit-fils de Feuillade, qui adapte l’œuvre de son aïeul à l’univers de Franju pour lequel il cultive une admiration sans bornes ! C’est d’ailleurs une adaptation très lointaine de l’original qui oscillait entre le drame social et l’aventure policière. Le Judex de 1963 est pleinement devenu un film de Franju qui se replonge avec délectation dans les origines du cinéma et se confronte à la fascination magique que le cinéma des premiers temps produisit en ouvrant définitivement les portes qui séparaient encore rêve et réalité. Tant que nous sommes dans les références cinématographiques, il parait explicite que la vraie influence du Judex de Franju n’est pas Feuillade mais en réalité Le Diabolique Docteur Mabuse de Fritz Lang que nous pourrions repérer dans d’autres de ses films. Le casting des acteurs pourrait être celui d’un film muet. Il commence par l’égérie de Franju, Edith Scob , dont le visage énigmatique rayonne déjà de toute son étrangeté et sa splendeur dans Les Yeux sans visage (1960), mais aussi Francine Bergé, Channing Pollock, Michel Vitold… Des visages expressifs mais qui sont surtout des masques rituels avec toute la part de mystique les accompagnant. Des cartons découpent la narration. La superbe musique de Maurice Jarre omniprésente remplace les pensées personnages. Franju privilégie les longs silences et laisse parler les regards. Des plans inhabituellement longs dont émane une impression de mort ou de malaise diffus laissent entrevoir l’existence d’un monde intérieur caché. Le noir et blanc radical transforme Judex en un combat entre la nuit et le jour, le rêve et la réalité, l’intérieur et l’extérieur, le Bien et le Mal sans pour autant verser dans le manichéisme… Ce film parlant est hanté par sa part muette car il s’agit d’une histoire de non-dits… Le banquier Favraux (Michel Vitold) prépare le mariage de sa fille et reçoit une série de lettres signées Judex (« juge » ou « justicier » en latin) qui lui intiment l’ordre de verser sa colossale fortune accumulée grâce à des manœuvres inavouables à de bonnes œuvres ou il mourra à minuit ! Il ignore les diverses menaces… Le soir du bal masqué, un mystérieux magicien à tête d’oiseau s’approche de lui, lui tend un verre de champagne et Favraux s’effondre mort ! Nous apprendrons ensuite qu’il était réellement coupable des forfaits qui lui étaient reprochés par Judex. En conséquence, sa fille, une pure et belle blanche colombe, Jacqueline (Edith Scob), décide de donner à des œuvres de charité la fortune de son père construite sur des morts, des vols et du chantage… Ce n’est absolument pas la fin mais plutôt le début d’un film, que certains pourront considérer comme rocambolesque –mais nous ne répéterons pas assez qu’il ne faut pas s’intéresser à l’anecdotique ici. Contrairement à l’original, ce n’est absolument pas un policier ou un film d’aventures mais plutôt un film d’ambiances. Nous dirions plutôt un film de corps –rendu vivants. Rarement depuis le cinéma muet aura-t-on senti ou ressenti aussi fort la présence des corps au cinéma. Et pourtant, en 1963, les expériences de la Nouvelle Vague se terminaient et avaient aussi rendu vie à des corps sclérosés ! Contrairement à un Jean-Luc Godard, nous sommes en présence de personnages clichés, presque trop romanesques : la fille trop pure, le justicier aveugle, la voleuse sans morale, etc. Et pourtant ils ont une présence exceptionnelle à l’écran car Georges Franju ne tente jamais de les faire exister par leurs dialogues, leur importance dans la narration ou leur position sociale mais par leurs simples physiques qui investissent l’espace ou fascinent simplement le spectateur. Ce ne sont que des corps. Des statues vivantes. Des ombres animées. De photos pensantes. Sans doute que les derniers réalisateurs, en date, à avoir redonné une telle chair aux corps cinématographiques sont David Cronenberg et plus certainement un David Lynch… C’est tout dire de l’importance de Franju. L’histoire importe peu -comme souvent dans les grands films-, d’ailleurs Franju aurait préféré réaliser un remake de Fantômas. Judex se concentre sur la mise en scène de ses obsessions et fait partie de ces films qui doivent être adorés pour leurs fulgurances qui les libèrent des lourdeurs de la narration. Nous aimerions nous concentrer sur une scène qui est simplement une des plus belles de l’Histoire du cinéma et que nous avons déjà évoqué : le bal masqué. Un travelling près du corps longe un homme statique comme une statue. Ses souliers bien lustrés révèlent un smoking impeccable pour arriver à l’improbable : une tête géante d’oiseau. Il s’approche de la balustrade de la terrasse où se trouve un oiseau blanc mort qu’il ramasse délicatement. Il rentre dans la maison où des couples masqués de loups dansent la valse au ralenti, presque à contre-temps de la partition musicale entêtante de Maurice Jarre. L’homme-oiseau porte comme une offrande le cadavre d’oiseau et fend la foule d’hommes et femmes masqués… La caméra glisse, frôle et caresse les corps mi-statiques, mi-animés. Entre ses corps dansant sont parsemés des statues d’hommes et de femmes nues, des bustes sur des socles… Nous ne pouvons nous empêcher de percevoir une filiation ici avec l’hallucinante scène de bal orgiaque que Stanley Kubrick orchestre dans Eyes Wide Shut (1999). L’homme-oiseau monte sur une estrade et redonne vie à l’oiseau mort puis fait apparaître des colombes… Il descend et s’approche d’une femme-oiseau à la tête disproportionnée (nous saurons ensuite que c’est Jacqueline). Le magicien fait jaillir de son cœur une colombe qu’elle caressera voluptueusement par la suite… Deux hommes-corbeaux annoncent la venue de Favraux en vautour qui monte à son tour sur l’estrade et commence un discours. Les douze coups de minuit sonnent, le temps s’arrête soudain ainsi que Favraux. Nous nous enfonçons dans un miroir sur lequel se reflètent l’horloge et l’orateur en stupeur. L’homme oiseau revient et présente une coupe de champagne à Favraux qui la prend, recommence son discours et s’écroule foudroyé par la Mort. L’espace d’une poignée de minutes, cette superbe scène nous plonge dans un autre monde, ce qui devrait suffire à nous faire accepter n’importe quoi par la suite. Le spectateur est pris en étau entre hypnose, envoûtement et somnambulisme. Les sens se troublent et donc la perception de la réalité aussi : un véritable rêve éveillé. Cette expérience purement esthétique efface les limites entre la Mort, la vie, l’humain et l’animal, le vraisemblable et l’inimaginable en autorisation la caméra de Franju d’osciller entre une statue-humaine, un homme-animal, des danseurs-machines, des corps de chair et des statues de pierres, un oiseau mort qui renaît, un mouvement qui semble statique, le temps qui s’arrête, le prosaïque et le poétique, etc… tous les contraires fondus. Le cinéma nous permet souvent d’oublier nos corps ou notre conscience, dans ce cas il autorise un peu plus. Nachiketas Wignesan |
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JUDEX
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ROUGES
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