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| POINT DE VUE | ||||
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Doriane
Films nous offre enfin l’occasion de découvrir, dans un
coffret 3 DVD, une partie des films du Free cinema anglais que nous
étions beaucoup à connaître de réputation
grâce à diverses Histoires du cinéma et surtout
pour ce qu’en disait Jonas Mekas qui redonna une autre définition
au terme de documentaire américain et déclarait : «
Bien que parfois encore trop liés au théâtre
et non totalement exempts de clichés, les films du Free Cinema
ont conduit au rajeunissement du cinéma commercial britannique
et creusé un large fossé entre l'ancien et le nouveau
». Il est bien normal d’imaginer ce mouvement artistique,
né en 1953, comme une sorte de maillon manquant entre le cinéma
classique et le cinéma moderne dont on fait habituellement remonter
à 1960 l’année de naissance -avec A bout de
Souffle de Jean-Luc Godard et L’Avventura de Michelangelo
Antonioni. Notons d’abord notre extrême déception de ne pas trouver en ces œuvres, magnifiées dans l’imagination des rédacteurs des diverses Histoires du cinéma, l’élan artistique qui révolutionna le « cinéma de papa ». Toutefois, il faut reconnaître au Free cinema des apports techniques que les différentes Nouvelles Vagues sauront mettre à profit… D’abord ces films furent tournés essentiellement sans son direct et avec des caméras portatives à ressort très légères –quasiment amateurs. Les réalisateurs filment donc avec des équipes très réduites en des lieux inédits et souvent de nuit grâce à de nouvelles pellicules beaucoup plus sensibles, et souvent sans scénario… Ces films souvent financés par l’Experimental Fund du B.F.I. (British film Institute) étaient des « no budget movies » ce qui obligeait à filmer en décors naturels, sans acteurs professionnels, etc. Rien que le néo-réalisme italien n’avait déjà réalisé avec plus de force dix années plus tôt ! L’étincelle du mouvement n’est pas la même ici que pour Roberto Rossellini et ses disciples en Italie : en Angleterre, de jeunes réalisateurs de documentaires reprochent violemment au cinéma anglais d’avoir perdu tout intérêt pour la réalité (essentiellement des classes laborieuses) et de lui préférer les comédies insouciantes –mais de grande qualité telles The Man in the White Suit (1951-L’homme au complet blanc) ou The LadyKillers (1955-Tueurs de Dames) de Alexander MacKendrick avec l’immense Alec Guinness… Ces films libres ressemblent à des «documentaires fictionnels» : des images bruts et réalistes sans fard sur la société mais qui s’attachent à raconter une histoire –voire une morale… Ce mouvement autoproclamé par ses réalisateurs fondateurs, Lindsay Anderson et Karel Reisz, comme un « cinéma libre » fut aussi parfois qualifié de British New Wave. Admettons qu’il nous parait bien périlleux de comparer les apports du Free cinema à ceux de ses suiveurs mais il doit être considéré comme un de ses éléments déclencheurs… Une étincelle qui reprenait les découvertes des néo-réalistes. La rage –souvent contenue par une poésie qui a beaucoup vieilli- exprimée par ces œuvres s’associait à un courant littéraire né quelques années plus tôt : « The Angry Young Men » («les jeunes hommes en colère»), qui avait les mêmes revendications sociales. Les réalisateurs du Free Cinema refusent une vision aseptisée du monde et lui préfèrent ce que l’on appellera un «kitchen sink realism» : un «réalisme d’évier de cuisine» –sale, qu’on aimerait oublier mais qui est pourtant bien là et qu’il ne faut donc changer ! Ce volontarisme dans l’art est aussi sa faiblesse car la forme n’est guère souvent à la hauteur du fond. Sans parler de naïveté artistique nous ne pouvons nous empêcher de convoquer des fantômes cinématographiques allant du film de propagande soviétique (pour son amour du montage) et essentiellement de L’Homme à la caméra (1928) de Dziga Vertov au néoréalisme italien dans ses ambitions politiques et sociales et son mépris pour les conventions naturalistes de l’art. Ce coffret « Free Cinema » s’attache presque exclusivement à nous faire découvrir les trois programmes dits « anglais » du Free Cinema, c'est-à-dire les programmes : Free Cinema 1, Free Cinema 3 et Free Cinema 6. Ce dernier étant consacré aux films qui furent inspirés par ce mouvement cinématographique dans le courant des années 60 et apparaît comme très mineur –voilà pourquoi nous décidons de ne pas en discuter ici. Les autres programmes non présentés dans ce coffret furent confiés à des réalisateurs polonais (Roman Polanski, etc.), suisses (Alain Tanner, Claude Goretta), français, américain (McLaren, etc.) venus expérimenter la liberté nouvelle du cinéma… Nous nous contenterons de discuter des trois courts films qui feront office de manifeste au Free Cinema et qui sont rassemblés autour du titre Free cinema 1. Les trois premiers films réalisés : O Dreamland (1953-O pays de rêve) de Lindsay Anderson, Momma Don't Allow (1955-Maman ne permet pas) de Karel Reisz & Tony Richardson, Together (1956-Ensemble) de Lorenza Mazzetti. L’évocation de ses films doit donc suffire à expliquer ce qui n’est surtout pas une école mais un mouvement de jeunes réalisateurs expérimentant une nouvelle façon de filmer avec de nouveaux outils dans un nouveau monde… Il fallait montrer les êtres tels qu’ils sont réellement et plus des stéréotypes, de personnages de cinéma. Mais les réalisateurs y arrivent-ils ? Ne mettent-ils pas plus souvent en exergue les limites de leur talent que celles du cinéma ? Nous ne pouvons que vous encourager à voir ces trois films séminaux qu’après avoir visionné le documentaire qui revient sur des interviews de réalisateurs et autres témoignages. Le point commun de ces trois films est une description du monde des ouvriers, des quartiers dévastés par la guerre, des petites gens et de sentiments pas toujours avouables mais si humains… Le tout est dévoilé sans complaisance et surtout avec une ambition artistique constante trouvée dans des cadrages qui reprennent beaucoup au baroque d’Orson Welles sans toujours y réussir ! Comme les plans ne durent jamais plus d’une trentaine de secondes, puisque tournés avec une caméra Bolex à ressort, c’est un cinéma du rythme et du montage ainsi que de la proximité avec ses personnages. Comme le dit Walter Lassaly –un des hommes qui collabora à tous ces films- dans le documentaire Small is Beautiful : le Free Cinema raconté par ses inventeurs, ce furent essentiellement « des films tournés avec une Bolex et une échelle » ! La caméra portative donnait accès à des lieux interdits et l’échelle permettait de prendre de la hauteur sans trop s’éloigner… Il y a donc bien quelque chose du travail entomologique ici, du documentaire animalier dont on sait que les Britanniques sont encore les spécialistes… Les films s’intéressent à un quotidien anti-cinématographique : une foire foraine de seconde zone pour O Dreamland de Lyndsay Anderson, des ouvriers qui travaillent et le soir vont flirter au pub dans Momma Don't Allow de Karel Reisz et Tony Richardson et l’histoire de deux amis sourds-muets moqués dans les rues par une bande d’enfants espiègles qui ne comprennent pas leur mutisme et y voient du dédain dans Together… O Dreamland met en parallèle les automates, les discours désincarnés des bonimenteurs et les regards éberlués des spectateurs. Très vite on comprend que l’extraordinaire n’est pas sur scène ou derrière les vitrines chargées de pantins misérables mais dans les regards des spectateurs –des êtres humains… Une dénonciation d’une société du spectacle qui déshumanise le regard… Momma Don't Allow nous fait assister aux répétitions d’un orchestre de jazz entrecoupées de plans sur divers travailleurs : une femme de ménage, un dentiste, un boucher, etc. Le geste précis de la main du boucher se confond avec celui du guitariste ou du dentiste ou de la femme qui frotte les sols… Dans la pénombre du pub, les corps se mélangent et perdent la hiérarchie sociale vue au début. Les corps se libèrent de leurs chaînes sociales… Together suit un couple –modernes Laurel et Hardy-, sourds-muets qui ne sont absolument pas conscients que leur différence agace le monde. Ils ne remarquent pas les jeunes filles au pub qui voudraient flirter, ils interrompent sans s’en rendre compte un jeu d’enfants dans la rue… Tout comme les spectateurs, ces personnages vivent dans une bulle : ils ne voient pas le monde tel qu’il est véritablement. Un des amis attend assis sur le bord de la Tamise et il est poussé dans l’eau par des enfants en colère ! Il se noie alors qu’il ne peut crier à l’aide et son ami n’entend pas les éclaboussures d’eau… et meure ! Une fable a-morale qui tente d’oublier le cinéma des bons sentiments et du happy-end, sans doute. Ce coffret est un choc car il ébranle des idées préconçues que nous avions peut-être sur l’Histoire du cinéma. On ne peut que regretter qu’il ne revienne pas sur les films de fiction essentiels du Free Cinema que l’on ne retrouve pas dans ce coffret : Room At The Top (1959-Les Chemins de la haute ville) de Jack CLayton, Look Back In Anger (1959-Les corps sauvages) et The Loneliness of the Long Distance Runner (1962-La Solitude du coureur de fond) de Tony Richardson, The Sporting Life (1963-Le Prix d’un homme) & If (1968) de Lindsay Anderson et Saturday Night and Sunday Morning (1960-Samedi soir et dimanche matin) de Karel Reisz. En espérant que Doriane Film trouve l’argent, le public ou la force de distribuer ces films de fictions certes moins militants mais qui ont certainement moins vieillis que les autres représentants du Free Cinema présents dans ce coffret DVD… Reste à préciser que dès 1963, le Free cinema meurt officiellement (il est moribond depuis mars 1959). Les cinéastes du mouvement furent récupérés par le cinéma commercial ou alors la télévision ! Le cinéma britannique se découvre alors un goût pour de très gros films à succès comme Lawrence Of Arabia (1962-Lawrence d’Arabie) de David Lean comme pour oublier l’austérité de ces films dits libres. Seul Lindsay Anderson maintiendra coûte que coûte le cap social. Cependant, on doit au Free Cinema la «sensibilité sociale» actuelle du cinéma anglais. Dignement représentée au cours des années par Stephen Frears et surtout Ken Loach qui dès 1969, réalise le superbe Kes et obtient la Palme d’Or, au Festival de Cannes 2006 pour son The Wind that Shakes the Barley (2006-Le vent se lève). Nachiketas Wignesan |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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