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Est-ce qu’on présente encore
Phillipe Garrel ? Cinéaste secret et intimiste, auteur d’une
vingtaine de films en 40 ans de cinéma, une oeuvre qui est aussi
une longue exploration de la vie à deux, dans la lignée
d’un Jean Eustache (La maman et la putain) dont il fut
l'ami et auquel il rend ici un hommage à peine dissimulé
(en plus de celui qu'il rend au peintre contemporain Daniel Pommereulle,
en lui dédiant son film).
La cicatrice intérieure, L’enfant secret, J’entends
plus la guitare, La naissance de l’amour, Le vent de la nuit,
Sauvage innocence; L’amour des mots, un goût pour la
poésie suinte dans tous ses titres de films. L'envie de faire
de chaque oeuvre (et de sa propre vie) un roman, obsession propre aux
cinéastes de la nouvelle vague dont il est assurément
l'un des héritiers directs. Les amants réguliers
est découpé, chapitré en 4 poèmes dont les
titres évoque le romantisme d’une époque: Les
espérances du feu, les espoirs fusillés, les éclats
d’inamertume, le sommeil des justes.
Garrel raconte son Mai 68 à travers son fils, Louis qui incarne
François Dervieux, un jeune poète de 20 ans. Philippe
Garrel lui-même avait 20 ans au moment des révoltes estudiantines,
avait déjà réalisé trois courts métrages
(Les enfants désaccordés, Droit de visite et
Marie pour mémoire) et participait à la rebellion
en tournant les fameux Ciné-Tracts, des petits films d’actualité
anonymes, tournés-montés et développés très
rapidement pour informer de l’évolution des évènements
parmi les mouvements révolutionnaires.
Presque 40 ans après, Les amants réguliers est
une sorte de bilan personnel de ce que furent les évènements
de 68 mais au-delà, une réflexion sur la nécessité
de l’engagement et l’efficacité d’une action.
En émerge un film désabusé, déçu,
mélancolique.
Garrel choisit de filmer ce soulèvement populaire comme un tableau
de Géricault (la barricade figure par moments un radeau immobile
avec ses corps en attente) et comme une scène de théâtre
moderne. Plan séquence fixe, un monticule de pavés, une
barricade la nuit, à droite un type avec un porte-voix, à
gauche un couple qui s’embrasse goulument, une voiture qui brûle,
des types casqués qui viennent se réfugier. Garrel ne
filme que très peu de choses de l'action spectaculaire des évènements,
pour mieux en extraire la dimension mythique. On pense aux autres barricades,
aux autres révolutions, 1789, 1848, 1871. Il va même jusqu’à
figurer une séquence onirique de la Révolution française
avec ses sans-culottes ce qui s'avère finalement redondant.
Saluons le travail somptueux de William Lubtchansky (immense chef opérateur
de Godard, Doillon, Rivette, Peter Brook…) un noir et blanc très
contrasté, expressionniste, un monde où le gris n’existe
pas. Filmés en contre jour, les visages dans l'ombre, les amants
réguliers sont des oiseaux nocturnes qui traversent le jour comme
une nuit perpétuelle. Est-ce à dire qu'on y voit mieux
la nuit ?
Le film de Garrel est une symphonie, alternant grands mouvements et
petites plages intimes, jonglant aisément avec les variations
de ton: Chaplinien, drôle et burlesque par moments (un trio de
CRS lance des fumigènes comme Charlot chargeait les canons dans
Le dictateur), Eustachien lorsque le couple des amants se lie
et se délie, Bressonien dans cette façon aride qu'il a
de filmer la révolution d'un soir. Film de groupe et film de
couple, Les amants réguliers est définitivement
une oeuvre sur la solitude comme le sont tous ses films depuis Les
enfants désaccordés en 1964. "La solitude
qu’il y a dans le coeur de chaque homme, c’est incroyable
!" dit laconiquement, comme une fatalité, le personnage
de Clotilde Hesme. Le groupe des irréductibles se désagrège,
se normalise. Le couple se défait, se désunit. Elle part
vivre à New York car il n’y a plus rien à faire
à Paris. Dernier mot d’ordre: ‘On éclate!”.
Désillusion. Le deuil des utopies est signé par cette
phrase cynique: "Il n’y a rien qui ressemble plus à
un curé qu’un militant".
Laurent Devanne
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- BONUS
(2h22)
DVD1
(7')
* Préface
de Philippe Azoury (4')
* Bande-annonce du film
(3')
DVD2 (2h15)
Voilà une série de compléments à la hauteur
du film ! Sous le signe de la rareté, chacun de ces bonus nous
replonge dans cette atmosphère artistique singulière
de l'après 68 dépeint dans Les amants réguliers.
* ZANZIBAR, un documentaire
de Jackie Raynal (26')
Pour commencer, Zanzibar, un instructif documentaire
un peu confus, à l'esthétique warholienne (effet de
solarisation pas très convaincant) qui dresse le portrait,
une quarantaine d'années après, du groupe Zanzibar,
rassemblement hétéroclite de jeunes artistes, dandys,
dont faisait partie Philippe Garrel. On y découvre les multiples
influences et liens avec le cinéma de cette époque (Godard,
Rohmer, Warhol et le Velvet) et des personnalités telles que
Patrick Deval, Jackie Raynal, Jean Bart et Daniel Pommereulle. LD
Zanzibar est né de la mouvance intellectuelle de 1968 et prônant
un idéal de conquête de liberté totale de création.
S'érigeant contre le cinéma traditionnel, les films
de Zanzibar sont caractérisés par un extraordinaire
travail de dépouillement dans la mise en scène et la
narration, et une recherche sans précédent sur la lumière,
comme une quête de pureté. Peu distribués et "invisibles"
pour la plupart, ces films sont devenus aujourd'hui de véritables
mythes.


*6 Cinématons de Gérard
Courant (21')
6 portraits muets filmés réalisés par Gérard
Courant, mettant en scène Philippe Garrel, Daniel Pommereulle,
Jackie Reynal, Patrick Deval, Frédéric Pardo et Serge
Bard.
Voici les 10 commandements du Cinématon :
1) La caméra cadre un gros plan fixe du visage d’une
personnalité des arts et du spectacle.
2) La caméra cinématographique est fixée sur
un trépied.
3) La caméra filme pendant 3 minutes 25 secondes, le temps
d’un chargeur "Super 8".
4) Il y a une seule prise.
5) Il n’y a pas de son.
6) Il n’y a pas de changement de mise au point.
7) Il n’y a pas de modification de cadrage en cours de tournage.
8) Il n’y a pas de coupure pendant le tournage et pas de montage.
9) La personne filmée est libre de faire ce qu’elle veut.
10) Le "cinématoné" accepte que son portrait
soit montré au public.
(extrait de l'interview
de Gérard Courant par Rémi Fontanel)
Selon une 11ème règle non écrite, ces films ne
peuvent être visibles qu'en salle de cinéma projetés
en super 8 par le réalisateur lui-même. C'est un plaisir
de voir que Gérard Courant a finalement dérogé
à ce principe pour nous offrir ces 6 portraits inédits.
LD






* Vite, moyen métrage
de Daniel
Pommereulle (1969 - 33')
Objet expérimental, hargneux et révolté,
astral et terrien, sur un rythme tribal, à la
recherche du cri originel et du cinéma primitif. LD

* Festival de Venise 2005:
conférence de presse et interviews de Clotilde Hesme
et Louis Garrel (55')
Avare d'interviews, Philippe Garrel
se prête ici au petit jeu des questions/réponses avec
les journalistes italiens et français au cours de la conférence
de presse du Festival de Venise 2005 à l'issue duquel il recevra
le Lion d'argent. Donc, une rareté de plus. Garrel loquace,
s'exprimant sur son
hommage à Jean Eustache, à Stendhal, à Bertolucci,
sur la dimension autobiographique du film et son rapport familial
à la marionnette.
Deux interviews intéressantes des "amants réguliers",
Louis Garrel et Clotilde Hesme, vient compléter cette conférence
au cours de laquelle ils ne se sont que très peu exprimés.
LD

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Les Somnambules.
C'est une nuit de mai 68, dans Paris. François Dervieux a 20
ans, il est poète. Il marche parmi les manifestants, participe
aux barricades, regarde les CRS dans le blanc des yeux. Sur le toit
d'un immeuble où il s'est réfugié, il rêve
à 1789, à 1848. 68 vient de lui prouver que « De
toute façon on est toujours seul… » Seul à
se demander si on doit préférer le romantisme à
l'anarchie, l'anarchie à la mort, et la mort au réalisme.
Philippe Garrel avait lui aussi 20 ans en 68. Il faisait déjà
du cinéma de poésie, avait tourné deux courts métrages
(Les Enfants désaccordés, et Droit de visite),
deux longs métrages (Anémone, et Marie pour
mémoire) et des émissions pour la télévision
(sur le rock, les filles, le cinéma de Jean-Luc Godard). Les
actualités révolutionnaires qu'il tourna avec d'autres
pendant les évènements de Mai ont été perdues
au laboratoire. On ne les verra plus. Jean-Luc Godard se rappelle de
plans, « les seuls où l'on voyait les CRS de face, avec
la sombre austérité du 35mm, alors que tout le monde ne
faisait que du 16 flou… » Et Garrel lui même dit avoir
filmé «des allégories. Des personnages devant des
barricades qui posaient comme des statues. (…)Je voulais essayer
de prouver que Paris était coupé en deux. » Les
Amants réguliers est lui aussi un film coupé en deux
(et scindé en plusieurs poèmes : les espérances
du feu, les espoirs fusillés, les éclats d'inamertume,
le sommeil des justes): avec d'un côté un film barricade
(tableaux de mai, filmé comme l'avènement d'une fête
apeurée, noyée sous un brouillard de lacrymo) et à
sa suite, un film barricadé, suivant le repli des insoumis, de
ceux qui ne voulaient plus de cette vie, choisissant de vivre libre,
en autarcie, dans une maison dans les bois en bords de monde, pleine
de garçons, de filles et d'opium. Là, François
va rencontrer une fille, Lilie, à moins que ça ne soit
un ange. Ils s'aimeront, (« nos mains, elles sont pareilles »)
elle s'éloignera, il en mourra, dans un dernier rêve désaccordé,
trouvant dans des substituts à dose héroïque la demeure
du sommeil le consolant de sa peine. « Dans ce ciel, dans l'oubli
»... C'était là la strophe de son dernier poème.
On peut voir Les Amants réguliers comme la réponse
de Garrel au récent Dreamers de Bertolucci, film sur
68 dont Louis Garrel était déjà la figure centrale.
En 68, Bertolucci tournait à Rome avec Tina Aumont et Pierre
Clementi (deux acteurs chers à Garrel) Partner, un film
qu'il n'aime plus beaucoup aujourd'hui (mais que Garrel aime bien).
À l'été 68, pour fuir Paris aux espoirs fusillés,
Garrel partait dans la forêt noire tourner le Révélateur,
puis la Concentration, avec Jean-Pierre Léaud et Zouzou,
un film prophétique et schizophrène qu'il dit ne plus
aimer beaucoup (mais que Bertolucci aime bien, lui). Et c'est en 69,
dans une maison en Italie où se croisent Frédéric
Pardo, Tina Aumont, Daniel Pommereulle, (à qui les Amants
réguliers sont dédiés), les Zanzibars, que
Garrel rencontrera la chanteuse, égérie et mannequin Nico,
avec qui il tournera sept films empreints d'onirisme. Qui a dit que
c'était une autre histoire ?
Des Amants réguliers, le 27ème film de Philippe
Garrel, on dira qu'il répond, une fois de plus chez l'auteur
de L'Enfant secret, autant à un principe d'identification
que de composition. Ceux qui connaissent de près de loin les
moments de la vie de Garrel croiront reconnaître certains épisodes
de sa vie d'homme, les autres verront une histoire, avec ses héros,
sa douceur cassée. La vérité flottant quelque part
entre les deux, toute copie de la nature étant vouée à
l'échec, enseignait Faust. La mémoire, cette fois encore,
s'est réécrite autour d'une fiction. Ces sentiments-là
ont parfois existé, la netteté du film vient aussi de
là. Il y a ici accumulation d'indices de vérité
: un cinéaste fait jouer ceux de sa famille, son fils Louis,
son père Maurice, et les femmes de sa vie, Brigitte Sy, Caroline
Deruas-Garrel, Aurelia Alcaïs, et Nico, dont on peut entendre Vegas,
un morceau qui pourtant date, délicieux anachronisme et clin
d'œil trompeur, de 1981... Aujourd'hui c'est déjà
demain.
Aucune piste ne suffira à épuiser ce film, peut-être
le plus net de son auteur depuis L'Enfant secret (1979) ou
J'Entends plus la guitare (1990), porté par une apesanteur,
et par le souffle d'une jeunesse retrouvée par héritage
(cadeau du père au fils) ou plutôt par transsubstantiation
(cadeau du fils au père). C'est surtout, et pour la première
fois depuis longtemps chez Garrel (disons depuis le Berceau de cristal,
et ses accents de factory warholienne) un film de groupe, un film de
complices, entouré par les élèves du Conservatoire,
qui en composent la chair, et permettent à Garrel d'accéder
à la longueur d'onde la plus étendue : une grande forme.
La durée des Amants…, inhabituelle pour son cinéma
(3h), va l'autoriser à élargir le champ de son dessin
: le couple (pourtant le motif essentiel de son cinéma) va, régulièrement,
s'évanouir pour laisser la place au groupe. 1969, c'est un cercle
d'amis, d'amants, d'insoumis, de dandys opiumés, d'artistes maintenant
l'électricité de 68 dans une clandestinité élégante,
ex silhouettes indistinctes des nuits de mai 68 réapprenant,
malgré l' oppression, malgré l'échec, la fatigue
et le désarroi, à redevenir des individus, en quête
d'un courant 69..: Les Amants réguliers sont des superstitieux,
qui passent sous les porches des immeubles en lorgnant avec une attention
inquiète sur le numéro de porte : 68, comme mot de passe.
En 1969, ceux qui se seront repliés ne parleront plus que par
codes secrets, par mot d'ordre (« on éclate »). Qu'ils
soient militants, drogués, ou amoureux solitaires. Voire les
trois. Ensemble, ils forment la communauté des somnambules.
Philippe Azoury
(auteur d'un essai sur Philippe Garrel, à paraître au premier
semestre 2006 aux éditions de l'Etoile/ Cahiers du cinéma).
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