Les
baisers de secours et J’entends plus la guitare, deux
films de la même période (1989 et 1991) signent
le retour de Philippe Garrel à un cinéma plus traditionnel
et malheureusement aussi plus conventionnel.
On dit toujours du bien de Philippe Garrel. Quand je dis «on»,
j’évoque ces pseudos cinéphiles pointus, ceux
pour qui aborder des sujets sérieux sur un ton qui ne l’est
pas moins, débouche inéluctablement sur un bon film.
Il faut bien admettre aujourd’hui que Les baisers de secours
et J’entends plus la guitare ne sont que de tout petits
films, symptomatiques d’une «certaine tendance»
(dixit le renégat François) du cinéma français
d’auteur de la période. Après une décennie
bien pauvre – les années 80 -, on n’imaginait pas
que la suivante allait être encore plus pauvre. Drôle
d’ironie: dans Les baisers de secours, Philippe Garrel
et Brigitte sortent d’une salle de cinéma d’où
l’on projette Maine Océan, de Jacques Rozier,
sans doute le meilleur film français de la décennie
80, et l’un des derniers produits Nouvelle Vague. Doit-on y
voir une ironie subtile ?
Les baisers de secours et J’entends plus la guitare,
comme certains films de Rivette ou de Rohmer de la même époque,
marquent la fin d’une période pour le cinéma d’auteur
français, ou plutôt, marque pour de bon l’entrée
dans l’ère du classicisme du cinéma moderne. Moins
de folie, moins d’inventivité, plus de codes, plus de
règles, un langage plus raffermi, plus sûr, et donc forcément
moins brillant. Le film d’auteur classique n’a rien de
bandant.
Le sujet de ces deux films de Garrel n’a guère d’importance.
Notons juste qu’il part de sa vie, de sa réalité
– qu’il commet l’erreur parfois de s’y installer
– pour arriver à ce que l’on pourrait appeler de
la « réa-fiction ». Faut-il se pâmer devant
un cinéaste qui nous parle de lui ? Qui évoque sa vie,
ses troubles, ses déchirures, ses envies, ses craintes, ses
angoisses ? Faut-il trouver génial un cinéaste qui prend
la peine d’emballer sa vie dans le papier cadeau de la fiction
pour nous faire part de sa peur du futur, du passé, du présent
et de son mal de vivre ?
Je serais tenté de répondre non. En tout cas, je ne
vois pas pourquoi il faudrait absolument répondre oui. Sur
ces deux films qui lancent – on l’aura compris –
la période la moins inventive de sa carrière, Garrel
nous ressort des astuces, des redondances, des notes tellement jouées
qu’on ne les entend plus. Le cinéma de Garrel marche
sur tous les poncifs du film d’auteur. Des phrases toutes faites
et pas belles à entendre, clamées par des acteurs qui
ont tous l’air de passer une audition avec pour chacun l’impression
qu’ils tiennent là le rôle de leur vie. Entendu
dans J’entends plus la guitare: « l’amour
c’est tout ce qu’on ne peut pas dire » …
(et dire que les défenseurs de Garrel crachent sur Lelouch
!). Vu dans J’entends pas la guitare, des filles filmées
nues dans des lits, des gens meurtris par la vie qui se voient sans
se regarder, des gens qui se parlent sans s’écouter,
des mots chuchotés qui se meurent dans de lourds silences bien
pompeux, ou dans une musique jazzy lymphatique. Il me faudrait trois
semaines de travail intensif et non-stop pour établir la liste
exhaustive de tout ce qui, chez Garrel, vient plomber et désamorcer
toute la délicatesse, la préciosité et la fragilité
des intentions initiales des scénarii. Dans le premier film
(Les baisers de secours): le passage difficile d’un
couple après que le mari, metteur en scène, ait choisi
une autre actrice que sa femme pour son prochain film ; le second
(J’entends pas la guitare): un homme partagé
entre plusieurs femmes ne sait plus très bien où il
en est.
Il y a quelque chose de très important en cinéma, on
n’en parle pas assez, on n’en parle jamais même:
c’est l’ordre dans lequel on voit les films. Voir Les
baisers de secours après avoir vu L’amour fou
de Jacques Rivette, c’est dur. L’histoire de ce film sorti
en 1969, est exactement la même que celle des Baisers de
secours. Malheureusement pour le film de Garrel, L’amour
fou, mastodonte en or massif de 270 minutes, plongée en
apnée monumentale dans la décomposition d’un couple,
est l’un des films les plus forts, les plus troublants, les
plus marquants de toute l’histoire du cinématographe.
Ceux qui l’ont vu ne vous diront jamais le contraire. Là
où Garrel met 1 heure 25 à raconter son histoire, Rivette
met 4h10. Le problème est peut-être là: Garrel
va trop vite à l’essentiel, ne nous fournit que la substance
de la décomposition d’un couple, qui est un long et lent
processus. Dans le film de Rivette, nombreuses sont les divagations,
les digressions, les mots, les phrases, les gestes, les signes, qui
ne trouvent une importance secondaire. Tout parait s’improviser
sous nos yeux. L’histoire de L’amour fou se dessine
lentement, en filigrane, subrepticement, si bien qu’au final,
elle ne semble jamais – tout cela n’est bien sûr
qu’illusion - être le prétexte du film …
Ce texte a commencé par l’évocation de deux films
de Garrel, il se termine par celle d’un film de Rivette. Là
est le drame. Depuis la fin des années 80, les films de Garrel
nous font regretter la grande période du cinéma moderne.
Rien d’autre.
Julien Pichené