Voilà bien à la fois une curiosité
et un rêve de cinéphile que Carlotta Films nous offre
avec ce coffret de trois films de Monte Hellman restés jusqu’à
présent inédits en vidéo en France - visibles
exclusivement en cinémathèque, en festivals ou en imports
DVD et cassettes pirates de mauvaise qualité que les cinéphiles
les plus endurcis s’échangent dans des ruelles sombres
entre deux cinémas ! Plutôt que de critiquer ou analyser
ces trois films par le détail, il est beaucoup plus intéressant
de constater comment certaines formes rentrent en écho de film
en film en évoluant et surtout comment la narration et le décor
s’épurent…
THE SHOOTING
Avec The Shooting (La Mort tragique de Leland Drum-1967),
Monte Hellman démontre à quel point il s’intéresse
peu à raconter une histoire. Le héros, Willett Gashade
(Warren Oates), tueur à gages au passé trouble qui cherche
une rédemption, arrive chargé de provisions dans une
mine d’or où il espère retrouver son frère
et deux amis. Il découvre en pénétrant sur le
campement vide la tombe toute fraîche d’un des deux amis
de son frère mais surtout il est accueilli par des tirs ! Le
second ami effrayé ne l’avait pas reconnu et lui apprend
qu’ils ont été attaqués par un ennemi invisible
et que son frère a fui car il a provoqué la veille un
accident mortel en ville où un enfant a perdu la vie…
Une femme – dont on ne connaîtra jamais le nom -, froide
comme la mort, arrive au campement et offre aux deux hommes de l’argent
pour la mener en ville… Une traversée du désert
au sens propre s’ensuit.
Le but réel de leur quête paraît vite obscur au
héros car la femme les oblige à des détours…
Mais elle sait très bien où elle va et elle finit par
les mener là où elle veut. Un homme impeccablement habillé
malgré la chaleur écrasante du désert les suit
: c’est un tueur à gages, Billy Spear (Jack Nicholson)
qui s’avère connaître et être payé
par cette même femme énigmatique. En plein désert,
le héros comprend qu’ils traquent quelqu’un…
Mais qui est la victime de cette chasse à l’homme ? Un
cheval est tué… L’ami du héros est abandonné
sans cheval dans le désert. L’aventure continue à
trois… Billy Spear est éliminé par le héros,
qui poursuit ensuite la femme sur des rochers. Fusillade… Et
lorsque Willett s’apprête à tirer sur son assaillante,
l’image se fige… Il tire sur une forme humaine qui n’est
autre que lui-même ! Dans un ralenti extrême que l’on
ne verra plus tard que chez Sam Peckinpah (dont Hellman sera le monteur),
le corps s’effondre. Qui a-t-il tué ? La femme ? Son
frère qui aurait été poursuivi par cette femme
? Lui-même ? Peut-être… En tuant l’autre,
c’est soi-même qu’on tue un peu : cette scène
est une sorte de suicide existentialiste ! Dans un dernier râle
le héros demande la raison de tout cela et la réponse
laconique sera : « Il n’y en a pas »…
COCKFIGHTER
Avec Cockfighter (1974), Monte Hellman va au bout d’un
système de mise en scène et signera sans doute son dernier
grand film avant de ne commencer une carrière de cinéaste
nomade et de commande. Ce film qu’il réalisa en revenant
dans le giron de la nouvelle écurie de Roger Corman, American
International ne satisfera personne, ni son réalisateur
ni son producteur. Des dires mêmes de l’auteur, Roger
Corman aurait mutilé le Cockfighter dont il rêvait.
L’anecdote veut que Corman ne sachant pas comment faire de la
publicité pour un film atypique et au potentiel commercial
nul où le héros passe le film à assister à
des combats de coqs, s’amusa a orner les affiches du slogan
suivant : « He came into town with his cock in hand, and
what he did with it was illegal in 49 states. », ce qui
en français signifie au premier degré « il
est arrivé en ville avec son coq en mains et ce qu’il
y fit avec est illégal dans 49 états » et
au second degré cela a une toute autre dimension qui dû
attiré le public le plus lubrique, « il est arrivé
en ville avec son SEXE en mains et ce qu’il y fit avec est illégal
dans 49 états » !
Reste que Monte Hellman réalise de nouveau un western où
les duels se restreignent à des combats illégaux de
coqs fabuleusement tournés au ralenti où les plumes
qui s’agitent forment des toiles animées… Des combats
mythologiques qui nous rapprochent un peu de l’idée de
la mort qui apparaît ici comme sublimement belle. Le héros,
encore une fois Warren Oates, est Frank à la recherche du titre
de meilleur entraîneur de coq de combat qui lui fut plusieurs
fois volé à la dernière minute. Il prend la décision
de ne plus jamais parler jusqu’à ce qu’il obtienne
le prix si convoité car sa grande gueule l’a toujours
perdu. On assiste donc aussi à un autre duel, et c’est
le plus important du film, entre lui muet (au présent) et lui
trop bavard (par le passé) qui jaillit dans des flashbacks
inattendus. Un combat entre passé et présent, entre
silence et tumulte, entre action et inaction qui débouche sur
un final touchant qu’on attendait pas chez Hellman.
L'OURAGAN
DE LA VENGEANCE
Avec Ride in the Whirlwind (L’Ouragan de la Vengeance-1965)
nous assistons à un western tout ce qu’il y a de plus
classique – en apparence. On vole l’argent contenu dans
une diligence, le shérif et ses hommes sont sur la trace des
pilleurs. Pendant ce temps, un groupe d’hommes s’est perdu
dans la forêt et arrive par hasard dans le refuge des voleurs.
Ils sont accueillis par les voleurs et le shérif débarque
! Les innocents deviennent malgré eux des criminels et fuient…
Sans doute le film le plus classique de Monte Hellman de ce coffret.
Cependant ce film fascine par son ton et son importance dans l’histoire
du western. Il apparaît alors que le western a presque totalement
disparu des USA qui lui préfère les polars et que l’Italie
s’est approprié le genre en accouchant de ce rejeton
qu’est le western-spaghetti qui permettra au genre de renaître
quelques années plus tard chez Sam Peckinpah avec ce que l’on
appellera les dirty-westerns dont The Wild Bunch
(La Horde Sauvage-1968) est le plus bel exemple. Ride
in the Whirlwind (L’Ouragan de la Vengeance) étonne
par ses silences, un groupe d’hommes soudés par l’ennemi
commun mais néanmoins tragiquement seuls, ses décors
arides voire lunaires qui annoncent ceux complètement désolés
de The Shooting, son ambiance de huis-clos en extérieurs
et une fin pessimiste à souhait où le héros positif
est obligé de verser dans la violence gratuite… pour
simplement survivre.
On ne conçoit pas toujours bien l’importance d’un
film dans l’Histoire du cinéma, d’où l’importance
de relativiser ses goûts avec l’apport qu’un film
peut offrir dans le cinéma d’une époque donnée.
Ainsi les Cahiers du Cinéma avaient classé
ce film 9ème film de l’année dans leur liste des
dix meilleurs films de l’année 1968 (1),
avant même un Truffaut ! De plus Jean-Luc Godard qui rencontra
Jack Nicholson à Cannes l’année précédente
qui venait vendre ce film au marché l’aida même
à porter les lourdes copies 35mm tant il l’appréciait
!
MONTE HELLMAN, RÉALISATEUR CULTE
Des films différents en tout mais qui se ressemblent par leur
philosophie que Monte Hellman lui-même a très bien définie
: « J’essaie toujours d’atteindre la purgation
par la pitié et la peur. Je souhaite vraiment troubler mon
public, le transporter là où il n’est pas. Le
hanter pour quelques temps, peut-être ! ». Cependant
ce n’est pas à un de ces trois films que Monte Hellman
doit sa réputation de réalisateur culte mais plutôt
à Two-lane Blacktop (Macadam à deux voies
-1971), au final encore plus hallucinant que celui de The
Shooting…
À l’issue d’un road-movie au ralenti qui tient
d’ailleurs plus du western, la voiture des héros file
vers l’horizon et soudain un trou se forme au centre de l’image
: la pellicule brûle et le film est rongé, se désagrège
et se termine tout d’un coup. La lumière se rallume dans
la salle et le spectateur éberlué se trouve perdu entre
l’univers du film et sa propre réalité . On joue
ici avec la frustration du spectateur qui se sent partagé d’une
part par l’impression d’avoir été volé
d’un final (le film doit-il être réparé
pour continuer ?) et d’autre part par la jubilation qu’il
partage avec le réalisateur qui préfère ne pas
offrir de fin pour que le film se termine en chaque spectateur.
Rien de très original que n’aurait pas déjà
osé la Nouvelle Vague quelques années plus tôt
? L’Histoire avec un grand « H » n’est pas
comparable… N’oublions pas que Two-lane Blacktop
fut produit par une Major, la Universal - le premier et dernier film
de studio auquel aura droit Hellman ! Il risquait donc très
gros en défiant ainsi le cinéma institutionnel et là
commence sans doute sa malédiction à Hollywood. Rétrospectivement
ce final n’est que la simple expression d’un pessimisme
endémique renvoyé par le cinéma indépendant
aux USA – à l’époque embourbé dans
l’enfer vietnamien, entre autres. Quoiqu’il en soit, ce
type de final frustrant et le malaise qui en découle semblent
systématiques chez Monte Hellman (pour les films que nous avons
pu voir…). Bien entendu, ces effets de signature peuvent apparaître
parfois comme des facilités avec par conséquent des
réussites plus ou moins grandes.
BIO
À l’exemple d’un Orson Welles qui révolutionna
le cinéma en le renouvelant grâce à son expérience
du théâtre, de la radio ou de la peinture, Monte Hellman
est à la base un photographe doublé d’un metteur
en scène de théâtre formé à l’Actor’s
Studio, qui rentre dans le cinéma par une porte dérobée
(il n’arrêtera pas de le faire !) puisque que Roger Corman
lui confie la réalisation de ses pénibles séries
B d’horreur à la fin des années 50 - elles auront
au moins le mérite de lui apprendre à tourner vite et
pour pas cher ! Ce fut son « Ecole » non-officielle de
cinéma, où il côtoya Francis Ford Coppola et Martin
Scorsese - mais il n’aura jamais leur carrière, certains
ajouteraient même « ni leur talent ». Il y rencontra
surtout un des nombreux poulains de Roger Corman au potentiel pas
toujours exploité, l’immense Jack Nicholson, qui sera
son binôme sur ses premiers films réellement personnels,
dont deux figurent sur ce coffret DVD, deux westerns : L'ouragan
de la vengeance et The Shooting. Nicholson est pour
Hellman plus qu’un acteur : il est également son co-scénariste
et son producteur. Mais l’acteur fétiche du cinéma
de Monte Hellman est celui qui apparaît dans tous ses films
: Warren Oates qui tient donc aussi le rôle principal du troisième
film du coffret, Cockfighter (1974), oeuvre contemporaine
mais dans le fond aussi un western.
ACTU
Cet auteur maudit n’a réalisé que 10 films en
50 ans d’une carrière tumultueuse (il aurait dû
réaliser Buffalo 66 pour Vincent Gallo mais fut rejeté
par le Studio) où tous ses derniers projets furent refusés
par les producteurs. Il revient aujourd’hui à triple
titre en haut de l’affiche. Alors qu’il n’avait
pas réussi à finir un film personnel depuis 1988 (Iguana)
, Hellman présentera un court métrage, Stanley’s
Girlfriend, sur un épisode imaginé de la vie de
Stanley Kubrick qu’il a connu personnellement, en Sélection
Officielle au festival de Cannes 2006. Il présidera également
le jury d’Un Certain Regard cette année à
Cannes. Enfin, comme pour lui rendre ce qu’il a donné
soit en inspiration soit en aide matérielle - on le sait peu,
mais Hellman a produit le premier film de Quentin Tarantino, Reservoir
Dogs - Martin Scorsese (inutile ou impossible à présenter
…) et Paul Thomas Anderson (Boogie Nights, Magnolia,
Punch-Drunk Love…) produiront de concert son prochain long
métrage, Desperadoes, un western – son genre
prédilection, qui l’a justement révélé
autrefois.
Nachiketas Wignesan
Classement
10 meilleurs films selon les Cahiers en 1968 :
1. Chronique d’Anna-Magdalena Bach (Jean-Marie Straub)
2. Prima della rivoluzione (Bernardo Bertolucci)
3. En Marge (Robert Kramer)
4. Sketch Toby Damnit des Histoires extraordinaires (Federico Fellini)
5. Il ne faut pas mourir pour ça (Jean-Pierre Lefebvre)
6. Le règne du Jour (Pierre Perrault)
7. La barrière (Jerzy Skolimowski)
8. Baisers volés (Francois Truffaut)
9. L’Ouragan de la vengeance (Monte Hellman)
10a. La Mariée était en noir (Francois Truffaut)
10b. Les Contrebandiers (Luc Moullet)