Jardins
en automne raconte l'histoire d'un ministre obligé de quitter
le pouvoir, et qui va retrouver la joie de vivre parmi les siens,
simplement en buvant, en jouant de la musique, en retrouvant les lieux
de son enfance. Le titre veut-il dire qu'il y a besoin d'attendre
l'automne pour atteindre cette philosophie ?
Pour certains, oui… Ils s'installent dans la vie, font carrière
et sont coincés par l'absence de regard métaphysique
sur le phénomène de la vie. Ils ratent la joie de vivre,
ils pensent que l'essentiel est d'avancer sur le chemin de la réussite.
Mais si le destin leur sourit, ils peuvent se réveiller, et
recommencer à vivre. Notre héros possède le pouvoir,
il est bien placé. Et on le chasse… Heureusement pour
lui. On est très content pour lui parce qu'enfin il va commencer
à vivre, tout simplement. Cela arrive parfois très tard,
à l'automne de la vie… L'automne est le temps des regrets,
le regret de tout ce temps perdu…
Dans quelle mesure votre film prend-il ancrage dans une période
précise, des faits réels ?
Je ne fais pas allusion à une époque précise,
encore moins à des faits réels. Le film est fondé
sur un phénomène que l'on connaît tous : l'avidité
des gens, la soif d'avoir toujours plus de pouvoir. C'est une parabole
sur cette tentation à laquelle tout le monde est confronté
à un moment donné dans sa vie. Une mécanique
que l'on peut observer parmi les politiciens de notre temps, acharnés,
déchaînés pour une course au pouvoir qui se termine
toujours par un fiasco. Les gens qui ont soif de pouvoir sont un peu
malades à mes yeux, pas tout à fait normaux psychiquement
! Ils essayent de se forger des auréoles d'hommes sages qui
savent ce qu'ils font. Mais tout le monde se trompe. Et comme tout
le monde se trompe, cette préoccupation d'occuper le terrain
du pouvoir est constamment ridiculisée. Il existe des gens
beaucoup plus sages et lucides, mais ceux-là ne vont pas au
pouvoir. Ça a toujours été comme ça.
Jardins En Automne a des allures de fable mais il entre aussi
fortement en résonance avec notre actualité…
La vie qui nous entoure nous donne beaucoup de matière à
réflexion et c'est une joie d'essayer de la transformer en
une formule musclée, et qui sera compréhensible pour
tout le monde. Un projet s'élabore quand une observation que
vous avez faite commence à vous déranger. La fable est
la forme que j'utilise dans tous mes films. La différence ici,
par rapport à Adieu, Plancher Des Vaches ! et Lundi Matin,
est que le propos est peut-être plus vaste. Je sors de l'univers
familial pour celui de la société.
Peut-on dire que ce film est plus optimiste que les deux précédents
?
Oui d'une certaine manière, car ici notre héros arrive
à trouver une nouvelle voie, ce qui n'était pas le cas
dans mes deux précédents films. Même si c'est
vrai qu'en France, il est rare qu'un ministre devienne jardinier…
Dommage car c'est très sympathique !
Quel était le point de départ pour Jardins En
Automne ?
J'étais dans les bureaux du ministère de la Culture
au moment où François Léotard allait remplacer
Jack Lang. Le ministère était vide, on attendait l'arrivée
de la nouvelle équipe, il y avait des papiers partout, c'était
un bordel ! J'imagine que c'est la même chose à chaque
passation de pouvoir et cela a été le point de départ
de Jardins En Automne : faire un film sur quelqu'un qui dirige notre
pays. Mais, le faire de manière très abstraite. On ne
sait pas exactement quel ministère occupait Vincent. On peut
juste deviner qu'il était plus ou moins ministre de l'agriculture,
ou quelque chose dans le genre.
Pensez-vous que cette faculté à vous dégager
d'un ancrage très précis dans une époque ou une
actualité vient du fait que vous êtes entre la Géorgie
et la France, entre deux pays, deux cultures ?
On trouve toujours le reflet de ce que l'on connaît dans d'autres
pays, d'autres époques. Ce qui est important, c'est que le
spectateur auquel je m'adresse comprenne de quoi il s'agit, qu'il
reconnaisse le phénomène. Après c'est à
lui d'ajouter du concret, par son vécu. Moi par exemple, je
suis témoin d'une énorme catastrophe : le bolchévisme.
Il y a eu depuis d'autres catastrophes, d'autres chutes de régime,
d'autres phénomènes similaires. Mais chacun peut nourrir
la fable de son propre vécu : Staline, Hitler, Saddam…
Chacun son loup.
Quel est le secret de vos films pour qu’ils touchent à
quelque chose d’universel ?
Il existe deux forces dans chaque oeuvre : une force gonflée,
qui mène vers les erreurs irréparables, et une force
modeste, simple, sans prétention : la force de ceux qui comprennent
dès le début qu'il vaut mieux ne rien faire que faire
un rien !
Ce qui est important pour moi, c'est quand j'ai montré le film
aux Russes. Ils ne parlaient pas un mot de français, et ils
ont tout compris, peut-être même mieux que nous qui maîtrisons
la langue. Sans doute parce qu'ils ont attribué aux phrases
un contenu pas du tout concret. C'est grâce à la mise
en scène qu'ils ont compris de quoi il s'agissait. Je tiens
à rendre compréhensible la narration sans que l'on comprenne
la langue. Autre règle : ne jamais utiliser des physionomies
connues. Les acteurs connus entrent dans votre film avec leur biographie
cinématographique, les souvenirs qu'ils ont laissés
précédemment dans nos têtes, des associations.
On trouve pourtant Michel Piccoli au générique de Jardins
En Automne
Oui, mais complètement transformé en… vieille
dame ! Cette transformation est propre au métier d'acteur.
Je ne suis donc pas contre travailler avec eux. Mais leur célébrité
me gêne, je la trouve un peu lourde.
Dans le cas de Piccoli, quel a été le désir premier
: travailler avec lui ou détourner la personnalité d'un
grand acteur ?
Narda Blanchet, la dame qui interprétait les rôles de
vieilles dames dans mes films, était incapable de venir de
son bled. Et Piccoli, je voulais d'abord le prendre pour jouer un
petit rôle de copain - celui qui est maintenant tenu par Jean
Douchet. On a parlé et il m'a justement parlé de Narda,
en me disant combien il la trouvait belle. J'ai eu alors l'idée
de lui proposer de jouer son rôle. Il a tout de suite accepté
avec plaisir. On lui a mis une perruque, des lunettes. Et ça
y est, il s'est transformé en vieille dame !
Et Séverin Blanchet, qui joue le héros principal
?
C'est un copain. Sa physionomie ne dit rien au spectateur et tant
mieux.
Et vous ? C'est parce que vous aimez jouer ?
Non, mais parce que ma physionomie, elle non plus, ne dit rien au
spectateur. C'est quand je suis devant une impasse, que je ne trouve
pas le comédien, que je le joue moi-même. Là,
il fallait quelqu'un qui sache jouer du piano, dessiner, être
farfelu… Ça ne m'amuse pas de jouer. C'est plutôt
embarrassant d'être des deux côtés de la caméra.
Ça prend plus de temps, c'est difficile.
Les animaux sont très présents dans le film.
Quel est leur statut ? On rejoint la référence aux fables
d'Esope…
Ils reflètent les ambitions des personnages. Notre futur ex-ministre
n'a d'ailleurs pas d'animaux. Il visite les fermes avec les vaches,
mais il n'a pas d'animaux à lui, contrairement à son
successeur qui, dès le départ, possède un guépard.
Le guépard est l'animal traditionnellement présent à
la Cour des rois, des princes. Il donne de la brillance aux Grands,
il meuble l'entourage du pouvoir. Mais dans mon film, tout de suite
il est mis en cage. D'emblée, on comprend que le pouvoir est
facilement muselable.
On retrouve un jeu de circulation dans tous vos films. Les
objets sont là pour circuler, non pour être la propriété
d'une personne…
Hormis la statue de Vénus, qui circule d'un appartement à
un autre mais en restant aux mains de la même dame. Cette statue
est son goût, son univers…
… que vous tournez tout de suite en dérision…
Oui. Si vous visitez des brocantes ou des boutiques d'Antiquités,
ce sont des objets qui appartenaient à quelqu'un il y a longtemps.
Moi, j'essaye de ne pas posséder les objets. Ils ont leur biographie,
ils reflètent une vie vécue.
Vous disiez vous méfier de la parole. Votre mise en
scène témoigne effectivement d'un goût prononcé
pour le comique de geste burlesque. Pierre Etaix dans la première
scène, c'est un clin d'oeil ?
Non, c'était une ouverture, comme dans un opéra, pour
montrer des gens qui n'oublient pas que tout va se terminer un jour.
C'est un peu la clé du film. Le film achevé, le spectateur
peut repenser à cette scène, à ces gens âgés
qui négocient leurs cercueils comme dans une épicerie.
Même là où ils vont aller, ils veulent posséder
quelque chose!
Le film se passe à Paris mais vous restez toujours
à hauteur d'homme, là où le pittoresque des monuments
n'a pas sa place…
Paris donne l'aspect d'une architecture très neutre et j'essaye
de choisir des quartiers qui ne sont pas pittoresques, où la
vie est possible. Avec de petites ruelles, des bistrots…
Là encore, on est à mille lieues du cliché du
café parisien…
Oui, les murs sont à la disposition de tout le monde, on peut
y griffonner ce que l'on veut. C'est la liberté de faire ce
que l'on veut dans cet espace. Mais après il est vendu, et
les murs sont recouverts de blanc.
J'ai l'impression que dans Jardins En Automne, comme dans
vos autres films, les personnages les plus libres sont les musiciens…
Pour donner au personnage de Vincent la possibilité d'avoir
quitté un univers et de le retrouver, il fallait inventer cet
univers. Alors j'ai imaginé qu'il était un peu musicien,
et pas mauvais, en plus ! La musique est un pur plaisir et Vincent
reconnaît son âme soeur sous les traits d'une musicienne
qu'il ne regardait même pas quand il était ministre.
C'est seulement quand il redevient simple mortel qu'il la remarque.
La vie n'est pas plus compliquée que ça !
Vous aimez beaucoup les longs plans-séquences. Cette
prédilection rejoint-elle votre philosophie de la vie, votre
amour du vagabondage ?
En amont du tournage, je prépare le film en le dessinant. Ce
découpage story-boardé permet de préparer ces
longues séquences pour pouvoir ensuite les tourner dans un
élan, de faire couler cette rivière sans interruption.
Cela permet de trouver le bon rythme, comme dans la scène où
Vincent fait du patin à roulettes. Il heurte une vieille femme,
une bicyclette, une voiture… Avec à l'arrière-plan
ces vendeurs italiens. Il faut créer un rythme dans un film
et ces dessins sont comme une partition. Reste ensuite à jouer
celle-ci dans le bon tempo…
(éléments de presse, interview réalisée
par Claire Vassé)