)))  LA FORÊT DE MOGARI
         de Naomi KAWASE

 

  • Drame - 2007 - 1H37 - Japon
  • Sortie à la Vente en DVD le 07 Mai 2009
  • Éditions MK2
SYNOPSIS
Un pensionnaire d'une maison de retraite, Shigeki, s'engage dans une aventure non sans risques aux côtés de son aide-soignante (Machiko), devenue son amie, suite à un accident de voiture.
Désemparé, perdu, le vieil homme décide de partir par la forêt. Machiko n'a alors guère d'autre choix que de le rejoindre. Seuls au monde, les deux amis tissent de véritables liens et prennent un bain de nature, un bon moyen pour eux de se sentir à nouveau vivants...

POINT DE VUE

D’entre les vivants

Le thème de la disparition, comme celui du deuil, parcourt toute l’œuvre de Naomi Kawase. Dans Etreinte (1993), elle évoquait la recherche de son père qui l’avait abandonné quand elle était enfant. En 2003, c’était le personnage du fils qui, dans Shara se volatilisait soudainement au détour d’une ruelle. Ici, il s’agit du décès de Mako, survenue voilà trente-trois ans, feu - épouse de Shigeki, pensionnaire lunaire et instable d’une paisible maison de retraite de la région de Tawara. Le récit s’emmanche à l’aune de cette trente-troisième année de deuil qui amorce, selon la croyance bouddhiste japonaise, la venue du défunt dans le monde de Bouddha et la fin de son errance parmi les vivants. Dans l’hospice où les vieux semblent couler des jours heureux, Shigeki est pris en charge par Machiko, jeune femme elle aussi marquée par la mort de son jeune fils. Est-ce parce qu’une syllabe pointe en trop dans ce prénom qui évoque celui de sa femme que Shigeki réagit impulsivement à son égard ? Malgré ses coups de colère, tous deux se rapprochent, liés par la douleur de la perte. Ils ne vont pas tarder à être liés aussi physiquement, par le truchement d’une panne de voiture qui survient sur le chemin d’une balade. Le spectre de la disparition resurgit lorsque la jeune femme part chercher de l’aide, et qu’à son retour le vieil homme a quitté la voiture. Une fois retrouvé elle continue à le suivre, et ils pénètrent bientôt dans la mystérieuse forêt de Mogari.


L’intrigue est aussi ténue que le lien noué entre Shigeki et Machiko ne tient qu’à un fil fragile et indicible, les faisant passer du rire aux larmes, chuter à terre puis s’étreindre désespérément. Si le travail du deuil n’est déclencheur d’aucun acte, il pèse sur les plus banals en en déréglant le sens, à l’image de l’insouciante incohérence des faits et gestes de Shigeki, qui crapahute dans les arbres, prend la fuite comme un enfant, et entame une partie de cache-cache avec Machiko dans des buissons soudainement labyrinthiques, terrain de jeu improvisé du couple en voie de rapprochement. Contaminés par la disparition, Machiko et Shigeki sont presque absents à eux-mêmes, anesthésiés par la souffrance, avant que celle-ci ne viennent affûter leur sens jusqu’à qu’enfin ils arrivent à vivre sans. Il y a quelque chose de l’ordre du récit initiatique dans La Forêt de Mogari, qui passe par cette réappropriation de leurs perceptions. La nature y joue un rôle de premier plan : entre le bruissement de la forêt, la cascade déferlant dans un rugissement continu déclenchant les larmes de Machiko, le crépitement d’un feu de camp qui congèle Shigeki, la verticale des cimes filmées dans une paradoxale vertigineuse contre-plongée, le contact charnel avec l’humus humide dans lequel s’endort Shigeki, l’attention au moindre détail au contact des personnages est exacerbée.

Dès lors que la fuite est entamée, le récit s’affranchit de toute contrainte. « Il n’y a pas de règle formelle... », murmure une des gardes malades à la vue de la partie de cache-cache à laquelle se livrent Machiko et Shigeki. Il n’y en a plus, effectivement, à partir du moment où tous deux se retrouvent à l’abri des regards. Au flottement du récit premier se substitue alors une sorte d'égarement fiévreux rendu par une caméra fébrile. Emancipé d’abord timidement puis résolument, le récit semble avancer à l’aveuglette et emboîter le pas obstiné de Shigeki, lui-même mû par le regard imaginaire de l’être aimée et l’urgence de retrouver l’endroit où elle fut enterrée. Comme si le deuil avait affecté le film lui-même, La Forêt de Mogari constitue le versant endolori d’un autre film, imaginaire celui-là, voué aux hypothèses. Ce film-là aurait été terrain de l’action, il aurait restitué aux actes des personnages leur logique, car les défunts y seraient encore en vie. De ce film contingent qui n’existe pas celui-ci ne recueille que la douleur muette de ceux qui restent. Lorsque enfin surviennent le soulagement et l’apaisement, préludes au retour d’une vie délestée du poids du deuil, le film s’achève, peut-être lui même enfin guéri.


Laura Le Gall




 

 

 

 



 
FICHE TECHNIQUE

 

  • LE FILM

Grand Prix au Festival de Cannes 2007

Titre original : Mogari no mori
Réalisation & scénario: Naomi Kawase
Musique : Masamichi Shigeno
Photographie : Hideyo Nakano
Montage : Tina Baz Le Gal, Yuji Oshige
Décors : Toshihiro Isomi
Maquillages : Yuka Sumimoto

Casting:
* Machiko Ono : Machiko
* Yoichiro Saito : époux de Machiko
* Kanako Masuda : Mako (épouse de Shigeki)
* Shigeki Uda : Shigeki
* Makiko Watanabe : Wakako


  • FICHE TECHNIQUE
    Image : DVD 9 PAL - Zone 2- 16/9 compatible 4/3 – Format 1.85
    Son : Dolby Digital 5.1 Japonnais
    Sous-titres : Français
 


Note de la réalisatrice Naomi Kawase

Genèse du projet
Je me suis inspirée d’événements tout à fait personnels. Mes parents étaient déjà divorcés quand je suis née, et ma mère, avant de se remarier, m’a confiée à ma grand-tante Kawase Uno. Lorsqu’elle a commencé à présenter des symptômes de démence sénile, j’étais complètement désarmée, je ne savais pas bien comment faire face à cette situation. Bien que traditionnellement les Japonais refusent de confier leurs problèmes familiaux à un étranger, j’ai eu le sentiment qu’il ne fallait pas craindre de se faire aider par un médecin sous peine de se débattre seul avec sa souffrance. J’ai alors fait appel à un spécialiste en gériatrie qui m’a expliqué le mode d’accompagnement qu’il proposait à ses patients. J’avoue avoir beaucoup d’admiration pour ce système de santé qui respecte autant le point de vue du patient. La maison de retraite que l’on voit dans le film s’en inspire directement.

Dans ce processus d’accompagnement, je me suis aperçu que par moment, ma mère adoptive prenait autant soin de moi que d’elle. C’est dans ces moments de sérénité qu’elle m’offrait, malgré sa maladie, que l’image d’un vieil homme arpentant une montagne pour se rendre sur la tombe de sa femme s’est peu à peu imposée. En imaginant un autre personnage à ses côtés, j’ai tout de suite envisagé un aide-soignant. Et ce qui m’intéressait c’était de saisir le moment où la relation entre les deux s’inverserait.

Je me suis aussi intéressée aux rites funéraires traditionnels. Dans la région de Tawara où se déroule le film, la tradition veut qu’on enterre les morts sans crémation. Encore aujourd’hui, les villageois perpétuent la tradition de la procession funéraire que l’on voit au début du film. J’ai été frappé par la force de cette communauté qui reste très proche de ses chers disparus par -delà la mort. Ce sont les villageois eux-mêmes qui s’occupent de l’enterrement de leurs voisins, sans passer par la crémation ni faire appel à des entreprises de pompes funèbres.

L’intuition
Pour prendre mes décisions sur un plateau, je me fie toujours à mon intuition. Cela reste vrai même si tout est minutieusement préparé en amont. Instinctivement j’aime accorder plus de confiance à mes émotions que de me reposer sur un plan de travail très détaillé. C’est d’ailleurs dans ces conditions que les comédiens peuvent donner aussi le meilleur d’eux-mêmes et jouer de manière vraiment naturelle.

Le lien entre Shigeki et Machiko
Shigeki et Machiko partagent un lourd secret : la perte d’un être cher et le temps du deuil. C’est une grande empathie qui les lies l’un à l’autre et non un sentiment de tristesse. Ceux qui ont perdu un être cher sont souvent plus sensibles à la douleur des autres. Une fois que Shigeki et Machiko pénètrent dans la forêt, c’est cette dernière qui les protègent et veille sur eux.

La nature existe en soi, indépendamment de toute intervention de l’homme. On s’y sent protégés. Quand il fait soleil en hiver, je regarde souvent les branches des arbres agitées par le vent, et les premiers bourgeons en fleur. Je me surprends parfois à pleurer devant la beauté d’un tel spectacle. Quand je cherche à exprimer ce sentiment de sécurité que m’inspire un telle force invisible à l’œil nu, j’ai recours aux images.

Espoir
A la fin du film, Shigeki déclare : « Je vais dormir dans la terre. Comme je me sens bien ! ». En s’allongeant auprès de sa femme et en fredonnant son air favori, il est vraiment en paix.
Il s’agit aussi du 33è anniversaire de la mort de son épouse - autrement dit, selon la croyance bouddhiste japonaise, c’est l’année où un défunt ne pourra plus jamais revenir dans le monde des vivants, mais rejoindra le royaume de Bouddha.

Cela signifie que Shigeki n’est pas seulement venu se recueillir sur la tombe de sa femme. Il est venu lui dire au revoir et a remercier d’avoir si bien veillé sur lui toutes ces années. C’est ainsi que Shigeki libère sa femme. Du même coup, Shigeki est libre lui aussi. Bien qu’elle soit beaucoup plus jeune, Machiko comprend le vieil homme et cette empathie lui permet d’aller de l’avant. C’est à ce moment-là qu’elle tourne son regard vers l’avenir. Cela n’apaise pas forcément sa douleur mais cela l’aide à reprendre espoir.

(extrait du dossier de presse)