C'est
possible ! L'autogestion d'une usine par ses ouvriers. La mise en
coopérative de près de 200 entreprises en Argentine,
de l'emploi pour 15 000 personnes avec de vrais salaires, une productivité
croissante, c'est possible ! nous dit Naomi Klein. Après une
longue série de documentaires consacrés aux fermetures
d'usines et à leurs dégâts socio -psychologiques
(de Roger and me (Michael Moore) à Rêve
d'usine (Luc Decaster) ou Paroles de Bibs (Jocelyn Lemaire-Darnaud))
courant des années 90, l'heure est à la réaction.
The take, c'est la prise du travail mais surtout la prise
de conscience de la classe ouvrière. On pense aussi à
Reprise de Hervé Le Roux, au visage de cette femme
qui refuse de reprendre le travail aux usines Wonder en 1968, elle
crie, elle pleure qu'elle "ne remettra plus les pieds dans cette
taule!". À cette époque, la notion même de
travail était remise en cause. 36 ans plus tard, une autre
femme pleure dans The take, mais cette fois c'est parce que
son mari a perdu son emploi et par là même "sa dignité
d'homme" ! Aujourd'hui, le travail est bien la valeur suprême.
À l'heure de l'altermondialisme, les années 70 et leur
idéal de vie sont bel et bien enterrés.
Naomi
Klein, jeune canadienne propulsée au devant de la scène
militante suite au succès interplanétaire de son essai
anti-libéral, No logo: la tyrannie des marques, véritable
bible de l'altermondialisme, choisit cette fois-ci le cinéma
pour apporter la preuve par l'image qu'une alternative au capitalisme
est tout à fait réaliste. Comme ils l'expliquent très
honnêtement dans leur making-of maison, Naomi Klein et Avi Lewis
n'avaient pas de sujet avant de commencer leur film. Juste une idée.
Montrer que le système libéral n'est pas une fatalité
et que "le réseau peut remplacer la pyramide". Le
patronat peut disparaître au profit de l'autogestion. Les deux
réalisateurs accompagnent alors les ouvriers de La Forja, une
usine de composantes automobiles, qui décident d'occuper leur
usine suite à sa fermeture. Après la fuite des capitaux,
des milliers d'entreprises argentines se sont retrouvés sur
le carreau, abandonnées par leurs dirigeants. Certains salariés
ont alors décidé de se fédérer pour relancer
eux-mêmes ces entreprises, pilotées selon un principe
de démocratie directe. Le film donne à voir les multiples
oppositions (économiques, politiques, policières) que
rencontrent les ouvriers dans un contexte politique agité puisqu'on
est en 2003 , année des élections présidentielles,
avec le retour en force de celui qui a ruiné le pays quelques
années auparavant, Carlos Menem.
Si le propos du film se veut totalement novateur, il n'en est rien
de sa forme et de son approche très contestables. Cherchant
à toucher un public le plus large possible, les cinéastes
se fondent dans le moule du documentaire à l'américaine
avec un usage assommant et abusif de musique, une image illustrative
esclave du propos et une recherche de dramatisation souvent déplacée
(montage clipesque, ralentis, zooms). On aurait espéré
plus d'audace et de pertinence dans ce film qui ne laisse aucune place
à l'esprit critique du spectateur. On l'aura compris, ce n'est
pas un film en soi mais un outil pédagogique, susceptible d'amorcer
débats et discussions sur la possibilité d'un nouveau
modèle économique et l'hypothèse d'une société
nouvelle.
Laurent Devanne