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| POINT DE VUE | ||||
| "Le
Temps des gitans est une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée
par un idiot, et qui ne signifie rien" pourrait-on dire en
pastichant la célèbre phrase de Shakespeare. Et c'est
un autre idiot, un gitan évadé de l'asile qui ouvre ce
film par ces mots lucides et poétiques: "Mon âme
est libre comme un oiseau. Mon âme plane ou redescend. Mon âme
pleure, ou rit et chante". Emir Kusturica a 34 ans quand il
réalise son 3ème long métrage et déjà
il chausse les bottes du grand dramaturge anglais pour raconter son
histoire. Le temps des gitans est effectivement une tragédie
toute shakespearienne, celle de l'ascension d'un jeune gitan né
dans la boue, de sa réussite mafieuse et de sa fin tragique.
Dans Le temps des gitans, tout n'est qu'élévation et irrémédiable chute. Ca commence par une simple cuillère que le jeune Perhan, doué de télépathie, soulève de la table et fait danser le long du mur. Ca se poursuit par le rêve du jeune homme au cours duquel il survole la cérémonie de la nuit de la Saint-Georges. Puis, c'est la maison qui est littéralement arrachée du sol et levée dans les airs par le camion que conduit l'oncle Mezran devenu fou par désespoir; plus tard, c'est Azra, enceinte de Perhan, sur le point d'accoucher, qui, le ventre rond, entre en lévitation avant de périr de son accouchement; et lorsque Perhan perdra à son tour la vie, ce sera dans un saut dans le vide, avec cet espoir inconscient de voir des ailes lui pousser dans le dos. L'univers de ces gitans est d'une telle violence et d'une telle âpreté, que leur mode de vie pétri de musique, de magie et d'incantations spirituelles est la seule échappatoire à l'angoisse. Une recherche de légèreté, une évasion du sol permanente et vitale. Le temps des gitans est une sorte de conte initiatique du passage à l'âge adulte. Comment grandir sans renier ses valeurs, sans vendre son âme au diable ? Perhan faillira à la saine morale que lui avait enseigné sa grand-mère: ne jamais succomber à la tentation de l'argent facile, argent sale. Cause de tous les malheurs, rendant fou l'oncle Mezran endetté aux jeux jusqu'à la chaussette, l'argent salement gagné mènera aussi Perhan à sa perte. Dans un premier élan, Kusturica avait envisagé le documentaire. L'embryon de ce film faisait la colonne d'un fait divers concernant le trafic d'enfants en Yougoslavie: un jeune gitan faisait passer la frontière à de jeunes enfants, pour les exploiter à l’Occident. Très vite, Kusturica se tourne vers une mise en fiction totalement onirique de ce récit mais en conservant la dimension réaliste et documenté du peuple gitan. Parmi les comédiens, il n'y en a qu'un qui soit professionnel: Bora Todorovic qui joue Ahmed, le parrain des trafiquants; le merveilleux Davor Dujmovic qui interprète Perhan a été découvert dans la rue par Kusturica; quant au reste du casting, il est essentiellement constitué de véritables gitans (l'oncle, la grand-mère, le voisin). Kusturica a toujours été très proche du peuple gitan et il a su les intégrer à sa réalisation afin qu'ils apportent cette touche primordiale de réalisme qui donne toute sa force au film. Il a souvent été dit que Le temps des gitans s'inscrirait dans la mouvance d'un "réalisme magique" ou d'un cinéma "néo-baroque", tout fellinien ou chagallien, Kusturica fait prendre à son oeuvre un virage à 90°, se permettant des séquences délirantes, d'un beau lyrisme que certains trouveront pompier et filmant avec une impressionnante énergie et une virtuosité de caméra spectaculaire. Mais comment pouvait-il filmer autrement la démesure et la folie mystique du peuple gitan ? La caméra de Kusturica est comme l'âme du film, "libre comme un oiseau" disait l'idiot, sans limites, elle épouse l'esprit libertaire de la communauté tzigane. Rien d'étonnant à ce que le cinéaste serbe ait récemment décidé d'adapter son oeuvre en opéra-punk pour l'Opéra Bastille de Paris(1). Au-delà de la structure shakespearienne que nous avons précédemment relevé, Le temps des gitans est proche du théâtre dans son extravagance et son humanité disproportionnée. Leurs sentiments sont vécus avec violence, avec emphase et pourraient aisément être vus du fond d'une salle de théâtre. Et la musique – évidemment – la clef de voûte de tout le film. Matière première, vitale au même titre que les éléments, omniprésents dans le récit - l'air, l'eau, le feu, la terre – la musique est le 5ème élément du Temps des Gitans, indissociable du peuple tzigane. Le compositeur Goran Bregovic a définitivement marqué le film de son empreinte comme Ennio Morricone avait pu le faire avec les films de Sergio Leone. La musique indivisible de l'image. On sait que Bregovic s'est très copieusement inspiré du répertoire des thèmes traditionnels de la musique tzigane du sud de la Yougoslavie et de la musique orthodoxe mais il a su apporter à ces airs folkloriques une aura romantique et sombre. J'ai récemment croisé une réflexion de Marguerite Duras à propos du cinéma, elle avait écrit ceci: "Le cinéma arrête le texte, frappe de mort sa descendance : l'imaginaire. C'est là sa vertu même : de fermer. D'arrêter l'imaginaire". Par ces mots, cette écrivaine (qui s'est également aventurée dans le cinéma en nous livrant des films d'une grande austérité), donne aussi les limites d'un cinéma comme celui de Kusturica. Le temps des gitans ne pêche-t-il pas finalement par trop de figuration de l'imaginaire ? Il paraît tout à fait exact que le cinéma et l'imaginaire sont antinomiques et cet autre théoricien qu'était Deleuze nous avait prévenu: " Méfiez-vous des rêves des autres, si vous êtes pris dans le rêve d’un autre, vous êtes foutu ! ". Toute la difficulté de la mise en image des rêves – besoin irrépressible et fantasme absolu de nombreux cinéastes - est de ne pas kidnapper l'imaginaire du spectateur en lui imposant ses propres fantasmes. Peut-être nous situons-nous ici face à la ligne qui distingue le cinéma d'un Kusturica et celui d'un Fellini ? Par une construction plus complexe, des ruptures dans l'espace et le temps, Fellini permet au spectateur de s'approprier le film et de le reconstruire selon son propre imaginaire. Kusturica reste à la hauteur du conte sans jamais prendre le risque de nous y perdre. Laurent Devanne (1) Le Temps des gitans en création mondiale à l'Opéra Bastille du 29 juin au 15 juillet 2007. Texte de Nenad Jankovic d’après le scénario original de Gordan Mihic et Emir Kusturica. En langue tzigane |
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