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Il
suffit parfois que passe une cinquantaine d’années pour que
n’importe quel film soit empreint d’une aura et d’une
beauté fascinantes. Etrangeté d’une mise en scène
surannée, « fantômes » reflétés
sur l’écran qui ont pourtant l’air si vivants, architecture
révolue, jeu d’acteurs qui apparaît comme bien naïf...
Ces « vieux films » nous bercent dans une nostalgie réconfortante.
Leurs défauts esthétiques flagrants, typiques d’une
époque ou d’un courant plastique, sont aujourd’hui
transcendés en qualités kitsch qui nous les rendent sympathiques.
On refuse d’y voir une œuvre d’art mais plutôt
un objet de collection qui a pour premier – et seul mérite
– d’être encore en bon état. Heureusement, ce
n’est pas là que réside l’intérêt
de la sortie en DVD, version restaurée, de Mabuse, le joueur
(Mabuse, der Spieler-1922) de Fritz Lang – premier volet
d’une trilogie mythique. Ce qui fut et reste – quatre-vingt-trois
années plus tard – un chef-d’œuvre de l’Histoire
du cinéma mondial revient d’entre les morts sous sa forme
d’origine : une œuvre feuilletonesque monumentale de 4 h 30.
Version hybride née de plusieurs copies retrouvées en cinémathèques
en 2001, qui ravira les cinéphiles par la présence de près
d’une heure supplémentaire. Certes, ce n’est pas par
la forme du feuilleton que Fritz Lang innove, puisqu’il emprunte
la forme et l’ampleur de son film aux fameux Vampires et
Fantômas de Louis Feuillade, ainsi qu’aux serials
populaires à l’époque, ancêtres de nos séries
télévisées, qui vampirisaient les spectateurs en
les drainant, semaine après semaine, dans les salles de cinéma
pour qu’ils puissent connaître la suite des aventures de leurs
héros préférés. Il faut voir dans le feuilleton
une envie, sans cesse retrouvée dans l’œuvre de Lang,
de toucher à l’épique : presque de fonder une nouvelle
mythologie. Ce fut déjà le cas avec des fresques telles
que Les Araignées (Der Spinnen-1919) ou les
Trois Lumières (Der Müde Tod-1921) ou plus tard
Les Nibelungen (1924). Mais son ambition est encore plus explicite
avec la saga des Mabuse qui s’étendra sur trente-huit
années… puisque Fritz Lang redonnera vie régulièrement
au personnage du Docteur Mabuse.
Il faudrait sans doute plutôt évoquer des remises au «
goût du jour », à des moments clés de l’Histoire
allemande. L’ombre malfaisante du Docteur Mabuse, enfantée
par la Première Guerre mondiale dans les tourments de l’Allemagne
de Weimar détruite moralement, plane pour la première fois
au cinéma en 1922. Cette apparition évoque clairement la
fascination allemande pour le surhomme – l’Ubermensch
- annoncé par Nietzsche dans Ainsi Parlait Zarathoustra,
mais un surhomme qui aurait, entretemps, perdu son humanité à
la guerre. Les historiens du cinéma allemand y verront un avertissement
de l’arrivée des Nazis et d’Hitler au pouvoir, en particulier
Siegfried Kracauer en 1947 dans sa Bible de l’expressionnisme allemand
De Caligari à Hitler… Fritz Lang a toujours refusé
cette relecture, sans doute provoquée par la proximité la
Seconde Guerre mondiale qui venait juste de s’achever - période
désespérée de quête de sens et de réponses
chez le peuple allemand. Cependant, la première renaissance de
Mabuse au cinéma en 1933, Le Testament du Docteur
Mabuse (qui suit M le Maudit), est bien, cette fois, une
dénonciation explicite du nazisme : le film sera aussitôt
interdit par la censure nazie et provoquera la fuite de Fritz Lang vers
la France, puis une carrière américaine à Hollywood
: Goebbels aurait rêvé que Lang continue à réaliser
des films aussi puissants mais cette fois au service de la propagande
du IIIème Reich.
Fritz Lang, qui voulait retrouver la liberté totale de créer
au cinéma, rentre vingt ans plus tard en Allemagne et clôture
sa trilogie des Mabuse par un film-testament, Le Diabolique
Docteur Mabuse (Die 1000 Augen des Dr. Mabuse - 1960), qui
constate, désabusé, le chaos régnant dans un hôtel
où chacun est surveillé, contrôlé et même
prisonnier sans le savoir au moyen de caméras vidéo que
Mabuse scrute depuis une régie de télévision…
L’allégorie est explicite : le monde extérieur ne
semble pas plus libre à Fritz Lang – maintenant que l’art
cinématographique a été supplanté par la télévision,
pourrait-on rajouter. Cette franchise cinématographique la plus
ancienne ne s’arrêtera malheureusement pas là mais
mourra six sequels lucratives et dix années plus tard : Le
Retour du Dr. Mabuse (1961- Harald Reinl) et L'Invisible Dr.
Mabuse (1962-Harald Reinl), Le Testament du Dr. Mabuse (1962-Werner
Klingler) et Scotland Yard vs Dr. Mabuse (1963-Paul May), Mission
spéciale au Deuxième Bureau (The Death Ray of Dr.
Mabuse-1964-Hugo Fregonese), La Vengeance du Dr. Mabuse
(1970-Jess Franco).
Fritz Lang a toute sa vie affirmé que ces films étaient
des critiques sociales de son époque dotées d’une
précision documentaire… D’ailleurs, les deux parties
de ce Mabuse ne s’intitulent-elles pas « Un tableau
du temps » et « Une pièce sur les hommes de
ce temps » ? L’articulation de la pensée de Fritz
Lang se montre limpide : il explore la société allemande
pour mieux comprendre l’homme allemand. Mabuse, le Joueur
ausculte l’âme allemande mais la question qu’il pose
n’est pas tellement « qui est Mabuse ? » : elle fait
plutôt écho au sous-titre du film et demande juste «
à quoi joue-t-il ? ». Le personnage protéiforme du
Docteur Mabuse est à la fois psychanalyste, hypnotiseur, faux-monnayeur,
occultiste, spéculateur, assassin, déstabilisateur politique,
transformiste aux milles visages, terroriste, maître-chanteur, vendeur
ambulant, homme de spectacle et finalement amant fou romantique…
Mabuse n’est personne en particulier mais partage peut-être
quelque chose avec une partie des Allemands. De plus, Mabuse s’inscrit
dans une tradition puisqu’il n’existerait sans doute pas sans
ses ancêtres cinématographiques : le Golem, Caligari ou Nosferatu
nés quelques années plus tôt ; mais ces derniers n’étaient
que des représentations du Mal qui habite les hommes. Mabuse, lui,
est mû par une fascination pour le Mal.
Mabuse est donc la première figure moderne du Mal absolu au cinéma
qu’il ne faut pas éviter de lire au travers du concept de
surhomme : Fritz Lang dénonce explicitement la tentation du totalitarisme
que l’imagerie du surhomme porte en son sein. Nietzsche évoquait
un homme à la « volonté de puissance », mais
les exégètes y interprètent plutôt un désir
de puissance de la volonté… qui sera glorifié dans
le Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl en 1935.
Ainsi, on ne voit jamais Mabuse jouir de ses forfaits. Il vole –
au risque de se faire attraper - de l’argent mais pourtant il possède
un atelier caché où est imprimée de la fausse monnaie…
Il kidnappe une femme qui le fascine mais n’abuse pas d’elle
alors que de sa simple volonté il la soumettrait à ses désirs
et pulsions… De même, il peut tromper les hommes par sa simple
pensée hypnotique mais ne refuse jamais de s’amuser à
se déguiser pour abuser son monde… Son plaisir, hautement
ludique et jouissif pour lui, réside donc dans l’exercice
manipulatoire de son contrôle sur les autres. Le véritable
sujet de Mabuse, le Joueur est la fascination du pouvoir et son
corollaire, le contrôle des âmes, que le pouvoir autorise
- plutôt qu’une vaine démonstration sur la monstruosité
du Mal, aussi absolu soit-il.
Ce jeu constant avec les limites de la conscience est reflété
par la mise en scène révolutionnaire de Fritz Lang, qui
oscille entre le documentaire et un expressionnisme dont Lang explore
les derniers retranchements (officiellement né en 1919, il est
déjà en perte de vitesse trois ans plus tard) - ce qui fait
sans doute de Mabuse, le joueur l’ancêtre du film
noir qui verra le jour à la fin des années trente aux Etats-Unis,
qui transpose la violence sauvage régnant alors dans le pays et
qui n’est pas sans rappeler la violence dans laquelle était
plongée l’Allemagne du premier Mabuse. Comme l’écrit
Patrice Brion (in Le film noir): « [les films noirs
sont des] films d'atmosphère, ils illustrent une morale tragique
: quelle que soit la direction que tu prendras, le destin finira par te
rattraper » . Ainsi assistons-nous au fil du récit,
en parallèle de la perte de Mabuse dans sa folie autodestructrice,
à une désintégration de l’image (on sombre
dans les limbes car la nuit tombe sur un Mabuse qui deviendra aveugle),
de la logique (Mabuse ne fait jamais ce à quoi on s’attend),
de la perspective (l’image nous enferme dans un monde claustrophobe
qui annonce la prison dans laquelle Mabuse finira), des décors
(qui « s’expressionnisent » pour prendre vie et refléter
la folie cachée de Mabuse), du montage et de la narration (l’histoire
fluide du début n’est plus que rythmes syncopés à
la fin), etc.
Une mise en scène qu’un regard distant pourrait sans doute,
aujourd’hui, trouver naïve de jouer et manipuler aussi explicitement
les sensations du spectateur en le malmenant et en espérant rien
de moins que de le rendre fou. Mais c’est oublier que Mabuse,
le joueur est le père de tous les thrillers que nous voyons
aujourd’hui (Seven de David Fincher au premier titre) et
nous devrions faire l’effort de le contempler au travers du prisme
de la cinéphilie. Mais surtout, faut-il ajouter qu’en plus
de réaliser un film qui devait emporter ses spectateurs, Fritz
Lang contribuait aussi à inventer le cinéma qui n’avait
pas encore atteint l’âge de raison –ce qui explique
à certains ou excuse pour d’autres son aspect expérimental.
Mais n’est-ce pas la définition de l’Art que d’être
une expérience ? En cela Mabuse, le joueur demeure une
jeune œuvre d’art !
Nachiketas Wignesan |













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