)))  DOCTEUR MABUSE, LE JOUEUR
        
de Fritz LANG        / 2 DVD                          

 

  • Drame - 1922 - Allemagne - durée: 4h30 (film en 2 parties + 53' de BONUS)
  • Sortie à la Vente en DVD le 21 septembre 2005
    Editions MK2
  • Prix de vente conseillé : 23,90€

SYNOPSIS

L'Allemagne au début des années 20, en proie à l'inflation, à l'affairisme et aux complots occultes, est le théâtre des aventures du Dr Mabuse, un homme aux visganes multiples et aux identités changeantes. Il est tour à tour spéculateur, faux-monnayeur, psychanalyste et hypnotiseur.
Son organisation criminelle est sur le point d’achever leur dernier projet : voler des informations afin de faire des profits énormes à la Bourse. Par la suite, Dr Mabuse assiste déguisé au spectacle des Folies Bergères où Cara Carozza, la tête d’affiche, lui fournit des informations sur sa prochaine victime le jeune millionnaire Edgar Hull. Manipulé psychiquement, le jeune homme fortuné perd de lourdes sommes dans une partie de cartes avec Mabuse. Lorsque le commissaire de police commence à enquêter sur ce mystérieux crime, les indices sont minces...

POINT DE VUE
    Il suffit parfois que passe une cinquantaine d’années pour que n’importe quel film soit empreint d’une aura et d’une beauté fascinantes. Etrangeté d’une mise en scène surannée, « fantômes » reflétés sur l’écran qui ont pourtant l’air si vivants, architecture révolue, jeu d’acteurs qui apparaît comme bien naïf... Ces « vieux films » nous bercent dans une nostalgie réconfortante. Leurs défauts esthétiques flagrants, typiques d’une époque ou d’un courant plastique, sont aujourd’hui transcendés en qualités kitsch qui nous les rendent sympathiques. On refuse d’y voir une œuvre d’art mais plutôt un objet de collection qui a pour premier – et seul mérite – d’être encore en bon état. Heureusement, ce n’est pas là que réside l’intérêt de la sortie en DVD, version restaurée, de Mabuse, le joueur (Mabuse, der Spieler-1922) de Fritz Lang – premier volet d’une trilogie mythique. Ce qui fut et reste – quatre-vingt-trois années plus tard – un chef-d’œuvre de l’Histoire du cinéma mondial revient d’entre les morts sous sa forme d’origine : une œuvre feuilletonesque monumentale de 4 h 30. Version hybride née de plusieurs copies retrouvées en cinémathèques en 2001, qui ravira les cinéphiles par la présence de près d’une heure supplémentaire. Certes, ce n’est pas par la forme du feuilleton que Fritz Lang innove, puisqu’il emprunte la forme et l’ampleur de son film aux fameux Vampires et Fantômas de Louis Feuillade, ainsi qu’aux serials populaires à l’époque, ancêtres de nos séries télévisées, qui vampirisaient les spectateurs en les drainant, semaine après semaine, dans les salles de cinéma pour qu’ils puissent connaître la suite des aventures de leurs héros préférés. Il faut voir dans le feuilleton une envie, sans cesse retrouvée dans l’œuvre de Lang, de toucher à l’épique : presque de fonder une nouvelle mythologie. Ce fut déjà le cas avec des fresques telles que Les Araignées (Der Spinnen-1919) ou les Trois Lumières (Der Müde Tod-1921) ou plus tard Les Nibelungen (1924). Mais son ambition est encore plus explicite avec la saga des Mabuse qui s’étendra sur trente-huit années… puisque Fritz Lang redonnera vie régulièrement au personnage du Docteur Mabuse.

Il faudrait sans doute plutôt évoquer des remises au « goût du jour », à des moments clés de l’Histoire allemande. L’ombre malfaisante du Docteur Mabuse, enfantée par la Première Guerre mondiale dans les tourments de l’Allemagne de Weimar détruite moralement, plane pour la première fois au cinéma en 1922. Cette apparition évoque clairement la fascination allemande pour le surhomme – l’Ubermensch - annoncé par Nietzsche dans Ainsi Parlait Zarathoustra, mais un surhomme qui aurait, entretemps, perdu son humanité à la guerre. Les historiens du cinéma allemand y verront un avertissement de l’arrivée des Nazis et d’Hitler au pouvoir, en particulier Siegfried Kracauer en 1947 dans sa Bible de l’expressionnisme allemand De Caligari à Hitler… Fritz Lang a toujours refusé cette relecture, sans doute provoquée par la proximité la Seconde Guerre mondiale qui venait juste de s’achever - période désespérée de quête de sens et de réponses chez le peuple allemand. Cependant, la première renaissance de Mabuse au cinéma en 1933, Le Testament du Docteur Mabuse (qui suit M le Maudit), est bien, cette fois, une dénonciation explicite du nazisme : le film sera aussitôt interdit par la censure nazie et provoquera la fuite de Fritz Lang vers la France, puis une carrière américaine à Hollywood : Goebbels aurait rêvé que Lang continue à réaliser des films aussi puissants mais cette fois au service de la propagande du IIIème Reich.
Fritz Lang, qui voulait retrouver la liberté totale de créer au cinéma, rentre vingt ans plus tard en Allemagne et clôture sa trilogie des Mabuse par un film-testament, Le Diabolique Docteur Mabuse (Die 1000 Augen des Dr. Mabuse - 1960), qui constate, désabusé, le chaos régnant dans un hôtel où chacun est surveillé, contrôlé et même prisonnier sans le savoir au moyen de caméras vidéo que Mabuse scrute depuis une régie de télévision… L’allégorie est explicite : le monde extérieur ne semble pas plus libre à Fritz Lang – maintenant que l’art cinématographique a été supplanté par la télévision, pourrait-on rajouter. Cette franchise cinématographique la plus ancienne ne s’arrêtera malheureusement pas là mais mourra six sequels lucratives et dix années plus tard : Le Retour du Dr. Mabuse (1961- Harald Reinl) et L'Invisible Dr. Mabuse (1962-Harald Reinl), Le Testament du Dr. Mabuse (1962-Werner Klingler) et Scotland Yard vs Dr. Mabuse (1963-Paul May), Mission spéciale au Deuxième Bureau (The Death Ray of Dr. Mabuse-1964-Hugo Fregonese), La Vengeance du Dr. Mabuse (1970-Jess Franco).

Fritz Lang a toute sa vie affirmé que ces films étaient des critiques sociales de son époque dotées d’une précision documentaire… D’ailleurs, les deux parties de ce Mabuse ne s’intitulent-elles pas « Un tableau du temps » et « Une pièce sur les hommes de ce temps » ? L’articulation de la pensée de Fritz Lang se montre limpide : il explore la société allemande pour mieux comprendre l’homme allemand. Mabuse, le Joueur ausculte l’âme allemande mais la question qu’il pose n’est pas tellement « qui est Mabuse ? » : elle fait plutôt écho au sous-titre du film et demande juste « à quoi joue-t-il ? ». Le personnage protéiforme du Docteur Mabuse est à la fois psychanalyste, hypnotiseur, faux-monnayeur, occultiste, spéculateur, assassin, déstabilisateur politique, transformiste aux milles visages, terroriste, maître-chanteur, vendeur ambulant, homme de spectacle et finalement amant fou romantique… Mabuse n’est personne en particulier mais partage peut-être quelque chose avec une partie des Allemands. De plus, Mabuse s’inscrit dans une tradition puisqu’il n’existerait sans doute pas sans ses ancêtres cinématographiques : le Golem, Caligari ou Nosferatu nés quelques années plus tôt ; mais ces derniers n’étaient que des représentations du Mal qui habite les hommes. Mabuse, lui, est mû par une fascination pour le Mal.

Mabuse est donc la première figure moderne du Mal absolu au cinéma qu’il ne faut pas éviter de lire au travers du concept de surhomme : Fritz Lang dénonce explicitement la tentation du totalitarisme que l’imagerie du surhomme porte en son sein. Nietzsche évoquait un homme à la « volonté de puissance », mais les exégètes y interprètent plutôt un désir de puissance de la volonté… qui sera glorifié dans le Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl en 1935. Ainsi, on ne voit jamais Mabuse jouir de ses forfaits. Il vole – au risque de se faire attraper - de l’argent mais pourtant il possède un atelier caché où est imprimée de la fausse monnaie… Il kidnappe une femme qui le fascine mais n’abuse pas d’elle alors que de sa simple volonté il la soumettrait à ses désirs et pulsions… De même, il peut tromper les hommes par sa simple pensée hypnotique mais ne refuse jamais de s’amuser à se déguiser pour abuser son monde… Son plaisir, hautement ludique et jouissif pour lui, réside donc dans l’exercice manipulatoire de son contrôle sur les autres. Le véritable sujet de Mabuse, le Joueur est la fascination du pouvoir et son corollaire, le contrôle des âmes, que le pouvoir autorise - plutôt qu’une vaine démonstration sur la monstruosité du Mal, aussi absolu soit-il.
Ce jeu constant avec les limites de la conscience est reflété par la mise en scène révolutionnaire de Fritz Lang, qui oscille entre le documentaire et un expressionnisme dont Lang explore les derniers retranchements (officiellement né en 1919, il est déjà en perte de vitesse trois ans plus tard) - ce qui fait sans doute de Mabuse, le joueur l’ancêtre du film noir qui verra le jour à la fin des années trente aux Etats-Unis, qui transpose la violence sauvage régnant alors dans le pays et qui n’est pas sans rappeler la violence dans laquelle était plongée l’Allemagne du premier Mabuse. Comme l’écrit Patrice Brion (in Le film noir): « [les films noirs sont des] films d'atmosphère, ils illustrent une morale tragique : quelle que soit la direction que tu prendras, le destin finira par te rattraper » . Ainsi assistons-nous au fil du récit, en parallèle de la perte de Mabuse dans sa folie autodestructrice, à une désintégration de l’image (on sombre dans les limbes car la nuit tombe sur un Mabuse qui deviendra aveugle), de la logique (Mabuse ne fait jamais ce à quoi on s’attend), de la perspective (l’image nous enferme dans un monde claustrophobe qui annonce la prison dans laquelle Mabuse finira), des décors (qui « s’expressionnisent » pour prendre vie et refléter la folie cachée de Mabuse), du montage et de la narration (l’histoire fluide du début n’est plus que rythmes syncopés à la fin), etc.
Une mise en scène qu’un regard distant pourrait sans doute, aujourd’hui, trouver naïve de jouer et manipuler aussi explicitement les sensations du spectateur en le malmenant et en espérant rien de moins que de le rendre fou. Mais c’est oublier que Mabuse, le joueur est le père de tous les thrillers que nous voyons aujourd’hui (Seven de David Fincher au premier titre) et nous devrions faire l’effort de le contempler au travers du prisme de la cinéphilie. Mais surtout, faut-il ajouter qu’en plus de réaliser un film qui devait emporter ses spectateurs, Fritz Lang contribuait aussi à inventer le cinéma qui n’avait pas encore atteint l’âge de raison –ce qui explique à certains ou excuse pour d’autres son aspect expérimental. Mais n’est-ce pas la définition de l’Art que d’être une expérience ? En cela Mabuse, le joueur demeure une jeune œuvre d’art !

Nachiketas Wignesan


























FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Réalisation:Fritz Lang
    Scénario :Théa Von Harbou et Fritz Lang d'après le roman de Norbert Jacques
    Avec: Rudolf Klein-Rogge, Alfred Abel, Bernhard Goetzke, Gertrude Welcker, Paul Richter, Aud Egede Nissen, Adalbert Schlettow,Georg John, Grete Berger, Robert Forster Larrinaga
    Image: Carl Hoffmann, Eric Nitschmann
    Musique: Aljoscha Zimmermann et son ensemble
    Décors
    : Carl Stahl-Urach, Otto Hunte, Erich Kettelhut & Karl Vollbrecht
    Costumes: Vally Reinecke
    Production:
    Uco-Film GmbH, Berlin
 
  •  LES DVD
    2DVD 9 - PAL - Zone 2 - Noir & blanc
    Image & Son :
    Format : 1/33
    Son: Dolby Digital 5.1 & Dolby Digital 2.0 Stéréo

    Langue:
    Allemand
    Sous-titres:
    Français, anglais

    DVD1:
    1ère partie du film: Le joueur, une image de notre temps
    (155')
    DVD2: 2ème partie
    du film: Inferno, une pièce sur les hommes de ce temps (115')
  • BONUS (sur DVD2)  (53')
    Sans revenir sur le débat sans fin de l’utilité des bonus sur un DVD, il faut avouer que si un film en a besoin, c’est bien Mabuse, le Joueur. Comme d’ailleurs tout film muet. Cependant, peut-être pas tous les bonus offerts ici, qui s’adressent avant tout à un public de connaisseurs… La beauté d’un tel film n’est pas évidente et les bonus auraient dû aider davantage à révéler les subtilités d’un cinéma auquel nous ne sommes plus habitués. Les bonus restent informatifs (rien que l’on ne trouverait dans une Histoire du cinéma…) et consensuels, et traitent le film comme une œuvre morte ou trop sacralisée, alors que le projet de restauration de Mabuse voulait lui rendre la vie ou tout du moins une jeunesse. Enfin, on regrette que ne soient pas plus nombreuses les très rares bribes d’interview de Fritz Lang qui illuminent
    à chaque fois ces compléments.

    NW

    * La musique de Mabuse (13')
    * Norbert Jacques, l'invention littéraire du Dr Mabuse (10')
    * Les motifs et thèmes de Mabuse (30')
    * Galeries de photographies
    * Biographies