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Dernier
film muet tourné par Marcel L’Herbier, L’argent
apparaît aujourd’hui comme le chant du cygne de cet
« art silencieux » à qui le cinéaste donna
quelques unes de ses lettres de noblesse. Une fois de plus, l’éditeur
Carlotta a vu les choses en grand : copie impeccable d’un film
bénéficiant pour l’occasion d’un nouvel accompagnement
musical (signé Jean-François Zygel), moult boni passionnants
et un très beau portfolio qui ravira les plus fétichistes
des cinéphiles ! L’emballage est superbe mais que vaut réellement le film, 80 ans après sa sortie ? Avant de vous le révéler, une petite digression sur « l’avant-garde » française dont Marcel L’Herbier fit partie et qui, pour ma part, m’a toujours laissé un peu sceptique. L'avant-garde française Lorsqu’en 1908 est crée la société du film d’Art et que sort sur les écrans l’assassinat du duc de Guise, il s’agit alors « d’ennoblir » le cinéma, art forain par excellence. Avec ses « grands sujets » et ses auteurs prestigieux (le film est écrit par Lavedan, le réalisateur et les comédiens viennent de la Comédie-Française et c’est Saint-Saëns qui a signé la musique d’accompagnement), le cinéma ouvre ses portes aux bourgeois qui peuvent alors goûter à un divertissement « honnête ». Il s’agit d’ « élever » l’art cinématographique en le ramenant du côté du théâtre, de la littérature, de l’Histoire et de le parer des oripeaux de la « Culture ». Là réside, à mon sens, l’ambiguïté de cette notion « d’avant-garde » appliquée au cinématographe en France : c’est moins l’innovation formelle qui est jugée que la capacité à se mettre au diapason des autres arts. Aussi intéressantes soient-elles (elles le sont plus, en tout cas, que les « film d’Art » !), les expériences de gens comme Léger, Duchamp ou Richter relèvent moins du cinéma que des arts plastiques. De la même manière, je vous défie de regarder sans bailler l’assommant La souriante madame Beudet de Germaine Dulac, quintessence de ce théâtre bourgeois et psychologique à peine rehaussé par quelques innovations formelles. Si l’on excepte l’immense Abel Gance, il n’y a pas eu en France de véritable mouvement avant-gardiste comme en URSS où les recherches d’un Vertov ou d’un Eisenstein portaient avant tout sur le langage cinématographique. Et pour revenir à quelqu’un comme Marcel L’Herbier, un film comme l’Inhumaine illustre parfaitement, selon moi, cette incapacité à travailler de manière autonome la matière cinématographique. Le film, très prisé par certains, est un monument d’ennui (du moins, dans mon souvenir) où rien n’existe si ce n’est le décorum « art déco » imaginé par Mallet Stevens et Fernand Léger. Paradoxalement puisqu’il s’agit là d’une adaptation d’un roman d’Emile Zola, L’argent s’avère beaucoup plus intéressant et Marcel L’Herbier parvient à dépasser le cadre « littéraire » de son projet pour offrir un véritable point de vue de cinéaste. Non seulement parfaitement réalisé, le film tient un propos qui n’a pas pris une ride et qui impressionne même par son caractère visionnaire. L’argent nous plonge dans l’univers impitoyable des banques et de la finance à travers l’affrontement de Saccard, directeur de la Banque Universelle (incarné par Pierre Alcover) et le banquier Gunderman. Lorsque le premier apprend qu’il a été ruiné par l’entremise du second, il décide de financer un jeune aviateur, Jacques Hamelin, dont le projet est de traverser l’Atlantique avec son appareil pour se rendre en Guyane… Avec cette superproduction au budget colossal pour l’époque (5 millions de francs), Marcel L’Herbier parvient à fusionner ses expérimentations formelles dans son propos et à dépasser largement le cadre de la simple « illustration » d’un roman. Il multiplie ici les mouvements de caméra (à l’aide parfois de toute une machinerie sophistiquée lui permettant de filmer la corbeille de la bourse en une impressionnante plongée verticale), travaille le montage pour traduire physiquement la circulation de cette valeur abstraite qu’est l’argent et joue à merveille des oppositions entre les scènes « intimistes » et les scènes de foule tournées avec des milliers de figurants. L’argent dissèque avec une rare acuité les mécanismes pervers de la circulation monétaire. Dès 1928, le cinéaste voit que la valeur intrinsèque de la monnaie a laissé place aux flux financiers, aux spéculateurs cyniques reléguant au second plan les vies humaines lorsque le cours des actions est en jeu. A ce titre, la manière dont Saccard manipule Hamelin et son exploit sportif est édifiante. Quitte à briser le cœur de la femme de l’aviateur (la douce Line), le directeur laisse croire à la mort d’Hamelin pour tirer profit de sa soudaine « résurrection ». Avec ces incroyables scènes où une foule grouillante s’agite au cœur de la Bourse, le cinéaste montre l’asservissement de l’être humain au dieu Argent et l’infinie vacuité de toute cette agitation dans le temple de la finance. Outre ces séquences collectives très spectaculaires, l’intérêt du film vient de la manière dont le cinéaste montre comment l’argent attaque, dissout et pervertit les relations entre les individus. Certains critiques ont rapproché ce film, et cela n’est pas faux, du cinéma de Stroheim. L’argent pourrait, en effet, être sous-titré «Les rapaces» tant L’Herbier prend soin de nous montrer des spécimens humains avides et uniquement préoccupés par leur propre profit. A ce titre, la vénéneuse baronne de Sandorf (incarnée par l’inoubliable Brigitte Helm, tant aimée dans le Metropolis de Fritz Lang) est une image parfaite de la femme vénale, trahissant son amant ruiné pour se jeter dans les bras de son concurrent. De la même façon, Saccard pense que l’argent peut tout acheter et il tente de s’octroyer les faveurs de Line Hamelin. Là encore, le cinéaste se montre très « moderne » dans sa manière de filmer les pulsions qui agitent le personnage et de les suggérer par un art du découpage assez foudroyant. Saccard, qui se prend pour une espèce de Napoléon de la finance, tente d’utiliser son argent pour soumettre Line à ses désirs (désirs que le cinéaste filme admirablement comme dans ces scènes où le regard du directeur se porte sur les jambes de la jeune femme avec insistance. Le moment où, d’un geste du pied, Line tente de masquer les trous de son tapis dit assez bien les oppositions de classes entre les deux personnages). En se refusant à Saccard, Line fait jaillir les pulsions les plus enfouies et manque de se faire violer (la scène est impressionnante par son montage compulsif très découpé). Derrière le vernis de la civilisation qu’offre l’argent se révèle le cyclone des instincts refoulés, comme l’illustre également une autre très belle scène entre Saccard et la baronne de Sandorf. L’homme est venu demander des explications à son ancienne maîtresse qui se rit de lui en prenant des poses lascives et provocantes, moulée qu’elle est dans sa robe du soir. Lorsque Sandorf s’approche et menace de la frapper, de l’étrangler et peut-être même de la violer ; Marcel L’Herbier saisit à merveille la « rapacité » de l’être humain qui se conduit ici comme le pire des serpents venimeux, capable de tuer son prochain pour asseoir le pouvoir que lui confère ce dieu de pacotille appelé argent… Vincent Roussel |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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À
PROPOS DE LA MUSIQUE DE JF ZIEGEL |
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| Pianiste
et compositeur, Jean-François Zygel improvise régulièrement
en concert, pour le cinéma muet, le théâtre ou la
danse (Théâtre du Châtelet, Forum des Images, Opéra
Bastille, Festival d’Avignon, Auditorium de Lyon, Musée du
Louvre, Musée d’Orsay...) ainsi que pour la radio (France
Musique) et la télévision (Mezzo, France 2). En compagnie
de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, il présente
chaque mois les œuvres du grand répertoire au jeune public
salle Pleyel et à la maison de Radio France. Il y est également
chargé d’une émission hebdomadaire publique et en
direct, « Le cabaret classique de Jean-François Zygel »,
diffusée sur France Musique le dimanche de 18h à 19h. Il
crée en 2006 pour France 2 et Mezzo une série d’émissions
intitulée « La Boîte à musique de Jean-François
Zygel » consacrée aux grands compositeurs. On peut aussi
le retrouver en DVD dans « La leçon de musique » (déjà
parus : Mozart, Chopin, Fauré, Ravel, Bartok, Debussy, Mendelssohn,
Franck, Chostakovitch) et dans "Les Clefs de l'orchestre" (déjà
parus : la 103ème symphonie de Haydn et le Boléro de Ravel)
ou dans son disque d'improvisation solo (parution : mars 2008). Jean-François Zygel est aujourd'hui reconnu en France et à l'étranger comme l'un des meilleurs spécialistes de l'accompagnement en concert de films muets. On lui doit notamment les partitions de Nana de Jean Renoir (commande du musée du Louvre), L'argent de Marcel L’Herbier (commande du festival international Cinémémoire), Aimez-vous les uns les autres de Carl Theodor Dreyer (Théâtre de la Ville , Paris) et Maldone de Jean Grémillon (commande d'État). Il est particulièrement intéressé par le cinéma expressionniste allemand (Wiene, Murnau, Pabst, Galeen, Fritz Lang), les impressionnistes français (Grémillon, Dulac, L’Herbier, Epstein) et le cinéma russe (Poudovkine, Barnett). Jean-François Zygel est professeur d’écriture et d’improvisation au Conservatoire de Paris. Il a remporté en 2006 une Victoire de la Musique Classique. Ses disques et ses DVD sont édités chez naïve. |
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