)))  L'ARGENT
           
de Marcel L'HERBIER                            

 

  • France - film muet - 1928 - durée: 2h44
  • EDITION DOUBLE DVD
  • Sortie à la Vente en DVD le 24 Avril 2008
    Editions Carlotta

SYNOPSIS

Une guerre secrète oppose Nicolas Saccard, directeur de la Banque Universelle, et le banquier Alphonse Gunderman. Lorsque ce dernier remporte une victoire en empêchant que soit votée une augmentation de capital pour l’une des principales affaires de Saccard, tout bascule. Considéré comme ruiné, Saccard organise sa revanche et se met en tête de financer les recherches de Jacques Hamelin, un aviateur souhaitant exploiter des terrains pétrolifères en Guyane…

POINT DE VUE
Dernier film muet tourné par Marcel L’Herbier, L’argent apparaît aujourd’hui comme le chant du cygne de cet « art silencieux » à qui le cinéaste donna quelques unes de ses lettres de noblesse. Une fois de plus, l’éditeur Carlotta a vu les choses en grand : copie impeccable d’un film bénéficiant pour l’occasion d’un nouvel accompagnement musical (signé Jean-François Zygel), moult boni passionnants et un très beau portfolio qui ravira les plus fétichistes des cinéphiles !

L’emballage est superbe mais que vaut réellement le film, 80 ans après sa sortie ?
Avant de vous le révéler, une petite digression sur « l’avant-garde » française dont Marcel L’Herbier fit partie et qui, pour ma part, m’a toujours laissé un peu sceptique.

L'avant-garde française
Lorsqu’en 1908 est crée la société du film d’Art et que sort sur les écrans l’assassinat du duc de Guise, il s’agit alors « d’ennoblir » le cinéma, art forain par excellence. Avec ses « grands sujets » et ses auteurs prestigieux (le film est écrit par Lavedan, le réalisateur et les comédiens viennent de la Comédie-Française et c’est Saint-Saëns qui a signé la musique d’accompagnement), le cinéma ouvre ses portes aux bourgeois qui peuvent alors goûter à un divertissement « honnête ». Il s’agit d’ « élever » l’art cinématographique en le ramenant du côté du théâtre, de la littérature, de l’Histoire et de le parer des oripeaux de la « Culture ».

Là réside, à mon sens, l’ambiguïté de cette notion « d’avant-garde » appliquée au cinématographe en France : c’est moins l’innovation formelle qui est jugée que la capacité à se mettre au diapason des autres arts.
Aussi intéressantes soient-elles (elles le sont plus, en tout cas, que les « film d’Art » !), les expériences de gens comme Léger, Duchamp ou Richter relèvent moins du cinéma que des arts plastiques. De la même manière, je vous défie de regarder sans bailler l’assommant La souriante madame Beudet de Germaine Dulac, quintessence de ce théâtre bourgeois et psychologique à peine rehaussé par quelques innovations formelles.

Si l’on excepte l’immense Abel Gance, il n’y a pas eu en France de véritable mouvement avant-gardiste comme en URSS où les recherches d’un Vertov ou d’un Eisenstein portaient avant tout sur le langage cinématographique.
Et pour revenir à quelqu’un comme Marcel L’Herbier, un film comme l’Inhumaine illustre parfaitement, selon moi, cette incapacité à travailler de manière autonome la matière cinématographique. Le film, très prisé par certains, est un monument d’ennui (du moins, dans mon souvenir) où rien n’existe si ce n’est le décorum « art déco » imaginé par Mallet Stevens et Fernand Léger.

Paradoxalement puisqu’il s’agit là d’une adaptation d’un roman d’Emile Zola, L’argent s’avère beaucoup plus intéressant et Marcel L’Herbier parvient à dépasser le cadre « littéraire » de son projet pour offrir un véritable point de vue de cinéaste. Non seulement parfaitement réalisé, le film tient un propos qui n’a pas pris une ride et qui impressionne même par son caractère visionnaire.
L’argent nous plonge dans l’univers impitoyable des banques et de la finance à travers l’affrontement de Saccard, directeur de la Banque Universelle (incarné par Pierre Alcover) et le banquier Gunderman. Lorsque le premier apprend qu’il a été ruiné par l’entremise du second, il décide de financer un jeune aviateur, Jacques Hamelin, dont le projet est de traverser l’Atlantique avec son appareil pour se rendre en Guyane…

Avec cette superproduction au budget colossal pour l’époque (5 millions de francs), Marcel L’Herbier parvient à fusionner ses expérimentations formelles dans son propos et à dépasser largement le cadre de la simple « illustration » d’un roman. Il multiplie ici les mouvements de caméra (à l’aide parfois de toute une machinerie sophistiquée lui permettant de filmer la corbeille de la bourse en une impressionnante plongée verticale), travaille le montage pour traduire physiquement la circulation de cette valeur abstraite qu’est l’argent et joue à merveille des oppositions entre les scènes « intimistes » et les scènes de foule tournées avec des milliers de figurants.

L’argent dissèque avec une rare acuité les mécanismes pervers de la circulation monétaire. Dès 1928, le cinéaste voit que la valeur intrinsèque de la monnaie a laissé place aux flux financiers, aux spéculateurs cyniques reléguant au second plan les vies humaines lorsque le cours des actions est en jeu. A ce titre, la manière dont Saccard manipule Hamelin et son exploit sportif est édifiante. Quitte à briser le cœur de la femme de l’aviateur (la douce Line), le directeur laisse croire à la mort d’Hamelin pour tirer profit de sa soudaine « résurrection ».

Avec ces incroyables scènes où une foule grouillante s’agite au cœur de la Bourse, le cinéaste montre l’asservissement de l’être humain au dieu Argent et l’infinie vacuité de toute cette agitation dans le temple de la finance.
Outre ces séquences collectives très spectaculaires, l’intérêt du film vient de la manière dont le cinéaste montre comment l’argent attaque, dissout et pervertit les relations entre les individus.

Certains critiques ont rapproché ce film, et cela n’est pas faux, du cinéma de Stroheim. L’argent pourrait, en effet, être sous-titré «Les rapaces» tant L’Herbier prend soin de nous montrer des spécimens humains avides et uniquement préoccupés par leur propre profit. A ce titre, la vénéneuse baronne de Sandorf (incarnée par l’inoubliable Brigitte Helm, tant aimée dans le Metropolis de Fritz Lang) est une image parfaite de la femme vénale, trahissant son amant ruiné pour se jeter dans les bras de son concurrent.

De la même façon, Saccard pense que l’argent peut tout acheter et il tente de s’octroyer les faveurs de Line Hamelin. Là encore, le cinéaste se montre très « moderne » dans sa manière de filmer les pulsions qui agitent le personnage et de les suggérer par un art du découpage assez foudroyant.
Saccard, qui se prend pour une espèce de Napoléon de la finance, tente d’utiliser son argent pour soumettre Line à ses désirs (désirs que le cinéaste filme admirablement comme dans ces scènes où le regard du directeur se porte sur les jambes de la jeune femme avec insistance. Le moment où, d’un geste du pied, Line tente de masquer les trous de son tapis dit assez bien les oppositions de classes entre les deux personnages).

En se refusant à Saccard, Line fait jaillir les pulsions les plus enfouies et manque de se faire violer (la scène est impressionnante par son montage compulsif très découpé). Derrière le vernis de la civilisation qu’offre l’argent se révèle le cyclone des instincts refoulés, comme l’illustre également une autre très belle scène entre Saccard et la baronne de Sandorf. L’homme est venu demander des explications à son ancienne maîtresse qui se rit de lui en prenant des poses lascives et provocantes, moulée qu’elle est dans sa robe du soir. Lorsque Sandorf s’approche et menace de la frapper, de l’étrangler et peut-être même de la violer ; Marcel L’Herbier saisit à merveille la « rapacité » de l’être humain qui se conduit ici comme le pire des serpents venimeux, capable de tuer son prochain pour asseoir le pouvoir que lui confère ce dieu de pacotille appelé argent…

Vincent Roussel

 

   
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Réalisation : Marcel L'herbier
    Scénario: Marcel L'Herbier D'après l'oeuvre de Emile Zola
    Acteurs
    :
    Pierre Alcover (Nicolas Saccard)
    Alfred Abel (Alphonse Gunderman)
    Antonin Artaud (Mazaud)
    Jules Berry (Huret, Le reporter)
    Henri Victor (Jacques Hamelin)
    Pierre Juvenet (Baron Defrance)

    Directeur artistique: Andre Barsacq, Lazare Meerson
 
  •  LES DVD

    Nouveau Master Restauré
    Nouvel accompagnement musical de Jean-François Zygel
    Durée
    du film : 2h44

    Image & Son :
    Image : DVD 9 - 4/3 – Format 1.33
    Son : 5.0 Dolby Digital et Stéréo – Français.
    Sous-titres : Français.



  • BONUS

    Notre avis: Menu copieux en ce qui concerne les bonus proposés sur le deuxième disque de ce double DVD.
    En guise d’apéritif, un très court (et émouvant) petit document sur l’arrivée de Brigitte Helm sur le tournage du film et une passionnante présentation de la manière d’accompagner les films au temps du muet par le compositeur Jean-François Zygel .
    En entrée, quelques rushes étonnants nous permettent d’assister aux essais des acteurs. Ce n’est pas rare de voir ce type de document sauf lorsqu’ils datent de l’époque du muet et que les comédiens ne devaient jouer alors qu’avec l’expression du visage. Outre Pierre Alcover, on pourra voir ici les essais d’Yvette Guilbert et de Jules Berry. Très belles images baignant dans le silence et semblant venir de la nuit des temps...

    Pour moi, le plat de résistance de ce menu est le documentaire de Jean Dréville (qui deviendra par la suite un cinéaste assez médiocre) intitulé Autour de l’argent. Il s’agit ni plus, ni moins qu’un making-of du film de L’Herbier, genre auquel nous nous sommes familiarisés (pour le meilleur et pour le pire) mais qui stupéfie lorsqu’il nous replonge 80 ans en arrière. Le film est un document inestimable sur les méthodes de tournage au temps du muet en général (Dréville, qui a sonorisé son film en 1971 et qui assure ici le commentaire de manière extrêmement pédagogique, explique par exemple la manière de réaliser les fondus enchaînés avec les caméras à manivelle) et sur l’argent en particulier. Le spectateur se rend compte alors de l’immense machinerie déployée par le cinéaste et de la manière dont il intervenait sur le plateau (on le voit diriger Alcover et Helm). Dréville dévoile aussi les « trucs » qui ont permis ces incessants mouvements de caméra et ces angles de prise de vue assez novateurs pour l’époque. C’est à la fois passionnant et fascinant !
    En guise de dessert, le cinéphile pourra savourer un documentaire réalisé par Laurent Véray sur Marcel L’Herbier (Marcel L’Herbier, poète de l’art silencieux). Sans être révolutionnaire, le film s’avère très instructif et retrace la carrière du cinéaste jusqu’au moment du parlant. On y évoque ses débuts au service cinématographique des armées et ses premiers pas dans la réalisation sous les auspices du Forfaiture de Griffith (dont L’Herbier fera un remake).

    L’argent fait l’objet d’une analyse plus détaillée (les dépassements de budget du film qui conduiront le réalisateur à en venir aux mains avec son producteur !) et les interventions du critique Noël Burch sur ce film sont très pertinentes. On aurait aimé peut-être une vue un peu plus globale sur l’œuvre de L’Herbier, qui aurait embrassé également son œuvre parlante (c’est le néophyte qui la connaît très mal qui parle !).
    Ceci dit pour chipoter car l’ensemble est irréprochable… VR




    *Autour de L’Argent (40 mn) : Making-of d’époque réalisé par Jean Dréville pendant le tournage du film (puis sonorisé en 1971), Autour de L’Argent est un précieux témoignage historique sur les expérimentations avant-gardistes de Marcel L’Herbier.




    * Marcel L’Herbier, poète de l’art silencieux (54 mn)
    : Un documentaire consacré à la figure artistique de Marcel L’Herbier réalisé par Laurent Véray, enseignant et président de l’AFRHC





    *L’arrivée à Paris de Brigitte Helm pour le tournage de L’Argent (1 mn)

    * Essais des acteurs (17 mn)
    avec P. Alcover, Y. Guilbert, J. Berry...



    * Accompagner le cinéma muet (7 mn)
    : Le célèbre pianiste Jean-François Zygel évoque l’accompagnement musical du film muet au début du siècle et comment il le conçoit aujourd’hui.


    * Scène de la bourse avec et sans bruitages d’époque (4 mn)

    * Inclus un portfolio Collector (32 pages)


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À PROPOS DE LA MUSIQUE DE JF ZIEGEL
Pianiste et compositeur, Jean-François Zygel improvise régulièrement en concert, pour le cinéma muet, le théâtre ou la danse (Théâtre du Châtelet, Forum des Images, Opéra Bastille, Festival d’Avignon, Auditorium de Lyon, Musée du Louvre, Musée d’Orsay...) ainsi que pour la radio (France Musique) et la télévision (Mezzo, France 2). En compagnie de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, il présente chaque mois les œuvres du grand répertoire au jeune public salle Pleyel et à la maison de Radio France. Il y est également chargé d’une émission hebdomadaire publique et en direct, « Le cabaret classique de Jean-François Zygel », diffusée sur France Musique le dimanche de 18h à 19h. Il crée en 2006 pour France 2 et Mezzo une série d’émissions intitulée « La Boîte à musique de Jean-François Zygel » consacrée aux grands compositeurs. On peut aussi le retrouver en DVD dans « La leçon de musique » (déjà parus : Mozart, Chopin, Fauré, Ravel, Bartok, Debussy, Mendelssohn, Franck, Chostakovitch) et dans "Les Clefs de l'orchestre" (déjà parus : la 103ème symphonie de Haydn et le Boléro de Ravel) ou dans son disque d'improvisation solo (parution : mars 2008).

Jean-François Zygel est aujourd'hui reconnu en France et à l'étranger comme l'un des meilleurs spécialistes de l'accompagnement en concert de films muets. On lui doit notamment les partitions de Nana de Jean Renoir (commande du musée du Louvre), L'argent de Marcel L’Herbier (commande du festival international Cinémémoire), Aimez-vous les uns les autres de Carl Theodor Dreyer (Théâtre de la Ville , Paris) et Maldone de Jean Grémillon (commande d'État). Il est particulièrement intéressé par le cinéma expressionniste allemand (Wiene, Murnau, Pabst, Galeen, Fritz Lang), les impressionnistes français (Grémillon, Dulac, L’Herbier, Epstein) et le cinéma russe (Poudovkine, Barnett).
Jean-François Zygel est professeur d’écriture et d’improvisation au Conservatoire de Paris. Il a remporté en 2006 une Victoire de la Musique Classique. Ses disques et ses DVD sont édités chez naïve.