Il
est parfois difficile de se débarrasser de préjugés
tenaces. Ainsi, votre serviteur confessera volontiers qu’il
a du mal, lorsqu’il s’agit de le comparer à la
culture européenne ou au raffinement asiatique, à ôter
de sa tête l’image d’un cinéma américain
pataud et bassement mercantile. L’idée n’est d’ailleurs
pas neuve et lorsque William Fox fit venir Murnau aux États-Unis
pour tourner l’Aurore, c’était dans le
but avoué de donner un supplément d’âme
européen à une cinématographie américaine
en mal de reconnaissance « artistique ».
Or ce qui frappe aujourd’hui lorsqu’on redécouvre
les premiers films «européens» des grands cinéastes
immigrés qui devirent les «classiques» hollywoodiens,
c’est à quel point leurs styles se sont affinés
et ont pris toute leur ampleur aux Etats-Unis. Prenez par exemple
Douglas Sirk : qu’ont en commun un mélodrame lourdaud
à l’idéologie douteuse comme La Habanera
(tourné en Allemagne en 1937) et les chefs-d’œuvre
d’émotion et de sensibilité qu’il tournera
par la suite en Amérique (Mirage de la vie, le temps d’aimer,
le temps de mourir…) ?
Quant à Lubitsch, toute son œuvre hollywoodienne est placée
sous le sceau de l’élégance, du raffinement et
de la légèreté. La simple énumération
de titres aussi merveilleux que Sérénade à
trois, Ninotchka, To be or not to be, The shop around the corner,
Le ciel peut attendre ou le sublime Haute pègre
suffit à prouver que c’est en Amérique que la
«Lubitsch's touch» s’est épanouie
pour atteindre une perfection indépassable. On le constatera
aisément en découvrant ces cinq films muets que le cinéaste
tourna en Allemagne entre 1919 et 1921 où l’exégète
aura peine à retrouver ce style elliptique si caractéristique
qui faisait dire à Truffaut que « dans le gruyère
Lubitsch, même les trous sont géniaux. ».
Mais reprenons les choses au début. Fils d’un tailleur
juif de Berlin, Lubitsch naît en 1892 et, comme de nombreux
metteurs en scène allemands de l’époque, débute
au théâtre avec la troupe de Max Reinhardt. En 1912,
il débute comme acteur au cinéma en créant Meyer,
personnage comique qui lui ouvrira les portes du succès et
lui permettra de passer à la réalisation de courts puis
de longs métrages.
Le coffret DVD réédité aujourd’hui par
MK2 permet de se faire une petite idée de cette production
allemande tout en mettant en lumière les difficultés
à trouver un fil conducteur (la fameuse tentation de la «
politique des auteurs ») dans ce corpus hétéroclite
où chaque film relève d’une économie particulière
et d’un genre différent. Difficile en effet de trouver
des points communs entre une comédie concise comme Je ne
voudrais pas être un homme (45 minutes) et une superproduction
historique de deux heures comme Anna Boleyn. Difficile également
de faire le lien entre le conte oriental Sumurun et les «
comédies grotesques » que sont La chatte des montagnes
et La princesse aux huîtres.
Plutôt que de tenter une vaste synthèse de l’ensemble
de ces films en tentant de les rassembler arbitrairement derrière
une unité stylistique (loin d’être évidente)
ou thématique ; je me contenterai de parcourir très
succinctement chacun de ces cinq films en prenant pour fil d’Ariane
le seul élément qui me semble les rapprocher, à
savoir cette manière qu’a Lubitsch de peindre des portraits
(tragiques ou comiques) de femmes en butte avec un univers régit
par des lois masculines.
Anna Boleyn
La femme sacrifiée
Vers la fin de son film, Lubitsch met en scène la confrontation
de ses deux héroïnes.
Anna Boleyn, la dame de cour dont le roi Henry VIII s’est entiché
avant de l’épouser, est sur le point de se faire répudier
lorsqu’elle croise la reine Catherine, celle qu’elle a
détrônée et que le roi a chassée parce
qu’elle fut incapable de lui offrir un héritier. La souveraine
déchue annonce à sa rivale le sort qui l’attend
et dans ce face à face entre deux figures féminines
qui n’en font qu’une, c’est l’image de la
Femme sacrifiée aux règles édictées par
un pouvoir masculin qui se dessine. Pour l’irascible et volage
Henry VIII (incarné par Emil Jannings, le génial comédien
qu’on retrouvera chez Murnau et Sternberg), les femmes se succèdent
et n’ont comme uniques fonctions que de satisfaire ses désirs
et de perpétuer sa lignée en donnant naissance à
un garçon.
Anna Boleyn est une héroïne tragique dont l’idéalisme
(son amour pour le chevalier Norris) sera sacrifié sur l’autel
de lois patriarcales. Lubitsch montre parfaitement cette opposition
entre les fastes des mises en scène du roi (affirmation de
sa toute-puissance) et la place réservée à des
femmes séduites puis répudiées, jugées
et condamnées lorsqu’elles osent s’opposer aux
désirs des hommes.
Pour être tout à fait franc, ce film intéressant
mais un peu long inspire plus de respect pour ses qualités
de mise en scène que pour l’émotion qu’il
dégage. Lubitsch s’affirme ici comme un parfait technicien
capable de tenir les rênes d’une production à gros
budget (Anna Boleyn fut le film le plus cher jamais tourné
en Allemagne à l’époque). Les scènes de
foule sont fastueuses et certaines séquences (le couronnement
d’Anna, un tournoi de chevaliers…) ne manquent ni de panache,
ni de grandeur. En jouant sur la profondeur de champ et le rythme
des déplacements à l’intérieur du plan
; le cinéaste parvient à rompre avec la frontalité
théâtrale du cadre.
Même si le genre historique n’est pas celui qui lui sied
le mieux, il parvient à affirmer la place du metteur en scène
comme grand ordonnateur de son propre univers (si ses personnages
féminins lui inspirent une véritable compassion, il
y a un côté Henry VIII chez Lubitsch). Cette manière
de coordonner les mouvements des individus en groupe, de jouer sur
le nombre, on va la retrouver dans un certain nombre de ses autres
films allemands, même si les desseins ne seront alors plus les
mêmes…
La chatte des montagnes
La femme « catégorisée »
Don Juan redouté par ses supérieurs pour le désordre
qu’il occasionne, le lieutenant Alexis est envoyé à
la forteresse de Tossenstein. Le commandant de la citadelle est ravi
de pouvoir donner la main de sa fille à cet homme mais voilà
qu’en chemin, ce fiancé providentiel est attaqué
par des brigands et s’éprend de la meneuse du groupe,
la féline Rischka (Paula Negri).
Une fois de plus, la clé du film est donnée lorsque
Lubitsch filme la confrontation des deux « rivales ».
Les deux femmes ne se déchirent pas mais constatent qu’elles
sont de simples pions dans un jeu dont les règles ont été
édictées par les hommes. De fait, Rischka cède
sa place à la fille du commandant et se rend odieuse envers
Alexis pour qu’il s’éloigne d’elle.
Résolument farcesque, La chatte des montagnes s’avère,
au final, l’un des films les plus pessimistes de Lubitsch ;
celui où il montre l’impossibilité pour l’individu
d’échapper à son milieu social (Rischka épousera
au bout du compte un brigand). Une fois de plus, malgré leurs
fortes personnalités, les femmes sont victimes d’un ordre
social aux mains des hommes et sont exclues de ce jeu.
Tout le film est d’ailleurs placé sous le signe du jeu
et de la régression infantile (voir la parade du brigand timide
pour séduire Rischka ou les gamineries de cette dernière
lorsqu’elle décide d’irriter son lieutenant en
le décoiffant). La chatte des montagnes est une comédie
« grotesque » au sens littéraire du terme puisqu’elle
parvient à allier «la caricature et le bizarre»
(dixit mon dictionnaire). La caricature, c’est cet humour «hénaurme»
que cultive le cinéaste lorsqu’il met en scène
le quotidien des troufions dans leur caserne ou cette foule de femmes
en délire qui se presse autour d’Alexis quand celui-ci
lève le camp (avec cette scène tordante ou des dizaines
de petites filles viennent dire au revoir à « papa »).
On retrouve ici cette capacité à générer
le comique par le nombre comme dans La princesse aux huîtres.
Mélange d’observations satiriques (les bidasses et autres
Don Juan de pacotille ne sont pas épargnés) et d’allusions
graveleuses (« Occupé » lance Alexis planqué
dans un placard que le commandant cherche à ouvrir en ne trouvant
rien d’autre à lui rétorquer que « Vous
n’avez pas honte ? Dans mon placard à habit ! »)
; La chatte des montagnes tranche avec le tout-venant de
la farce par son côté « bizarre » que lui
donnent ses décors. Visiblement inspiré par l’expressionnisme
alors en vogue, Lubitsch donne à la vaste demeure du commandant
des allures totalement extravagantes. Ce décor invraisemblable
où vont parfois se nicher les personnages prouve le génie
du cinéaste pour tout mettre au service de la comédie
(aussi bien les personnages que les lieux et les objets).
Sans être le plus abouti du lot, La chatte des montagnes
s’avère être un mélange détonnant
de burlesque débridé et de pessimisme dans son propos.
Sumurun
Les deux visages de la femme
Deux femmes sont encore au cœur de cette fantaisie orientale,
hommage de Lubitsch à Max Reinhardt qui avait autrefois mis
en scène au théâtre ce spectacle de pantomime.
L’une est danseuse dans une troupe de saltimbanques (toujours
Paula Negri) tandis que Sumurun est la danseuse favorite du cheikh.
La première est ambitieuse et délaisse le bossu qui
l’aime tandis que la seconde est follement éprise d’un
beau marchand d’étoffes : Nur al Din.
Des cinq films réunis en coffret, c’est sans aucun doute
le moins réussi. Sumurun souffre, à mon sens,
de son origine théâtrale et Lubitsch peine parfois à
nous faire oublier la pantomime originelle du spectacle. Cela se sent
surtout dans le jeu outré des acteurs qui parvient malgré
tout à nous faire rire parfois (l’effroi qui saisit les
gardes en trouvant le corps inanimé du bossu et la manière
dont ils tentent de se débarrasser de ce «cadavre»
encombrant).
Le seul vrai intérêt du film est de retrouver Lubitsch
devant la caméra. C’est lui qui incarne le bossu de l’histoire,
ce Quasimodo au pays des mille et une nuits. En jouant ce personnage,
le cinéaste affirme sa place de deus ex machina puisque c’est
par son intervention que les fils de l’intrigue peuvent se dénouer.
Il permet à Sumurun d’échapper à son destin
de femme asservie aux désirs du cheikh et à sa sensuelle
danseuse d’échapper à la mort.
Sumurun incarne à l’instar d’Anna
Boleyn une figure féminine prisonnière du joug
masculin tandis que la danseuse permet à Lubitsch de peindre
un nouveau visage de la femme, celui de la vamp cruelle qui délaisse
ses prétendants et se refuse aux hommes qui viennent se perdre
dans l’éclat de sa beauté comme des phalènes
attirées par une lumière dans la nuit…
Je ne voudrais pas être un homme
La femme aux deux visages
Comme La princesse aux huîtres, tournée la même
année, cette courte comédie explosive est interprétée
par Ossi Oswalda, sorte de Mary Pickford allemande dont l’énergie
gouailleuse fut l’un des plus sûrs atouts à la
réussite des farces débridées de Lubitsch.
Ossi n’est pas une jeune femme comme les autres : elle fume,
elle boit et elle joue aux cartes malgré les reproches de ses
parents. « Je ne veux pas être bien élevée
! » hurle la chipie lorsqu’on lui annonce qu’un
tuteur va prendre en charge son éducation. Entendez par là
que la demoiselle refuse les règles du jeu social et désire
s’émanciper. Et puisque ces règles pèsent
d’avantage sur les épaules des femmes, elle décide
un jour de se travestir en homme…
Près de 90 ans après sa réalisation, Je ne
voudrais pas être un homme n’a rien perdu de sa vigueur
ni de son caractère transgressif. Comme chez Marivaux, le travestissement
sert à révéler les hypocrisies et mensonges du
jeu social. Dans un premier temps, Lubitsch montre Ossi perdue dans
un univers masculin brutal, règne de la vulgarité. La
nouvelle parure de la jeune femme permet au cinéaste, comme
on peut l’imaginer, de multiplier les gags scabreux (les tailleurs
qui souhaitent tous prendre ses mesures, le moment où elle
doit aller aux toilettes…). Mais elle permet aussi à
l’héroïne malicieuse de séduire, en tant
qu’homme, son tuteur. La scène de baiser entre les deux
est vraiment étonnante et sa charge subversive n’a rien
perdu en intensité. Sans aller jusqu’à parler
d’homosexualité (même si cette dimension n’est
pas totalement absente), on reste ébahi par la manière
dont Lubitsch dépouille ici les hommes de leurs oripeaux «
virils » et se moque de leurs ridicules.
La princesse aux huîtres
La femme déchaînée
La princesse aux huîtres est, si j’ose dire,
la perle du lot ; une comédie délirante et agressive
où l’on retrouve dans le rôle principal l’épatante
Ossi Oswalda. Lubitsch met en scène deux univers opposés
: d’un côté, celui du « prince de l’huître
», le bien nommé Quakers, symbole d’une Amérique
richissime et vulgaire (la vulgarité du capitaliste parvenu)
; de l’autre, la noblesse allemande désargentée.
Ossi, la fille capricieuse de Quakers, veut absolument se marier avec
un aristocrate et passe par une agence matrimoniale qui l’aiguille
vers le prince Nucki. À la suite d’un malentendu, elle
épouse Joseph, un ami dudit prince…
Comme dans tous ses films, Lubitsch montre un univers régit
par des lois d’airain et un cérémonial contraignant.
Quakers règne sur sa maison comme Henry VIII sur son royaume
ou le Cheikh dans Sumurun. Cela donne au cinéaste l’occasion
de régler des ballets comiques incroyablement inventifs, prouvant
une fois de plus son génie pour coordonner les actions d’un
groupe et en tirer de nombreux gags. Il faut voir Quakers et sa horde
de domestiques assistant le moindre de ses gestes (l’un vient
lui tenir son cigare tandis que l’autre le mouche…) ou
l’ahurissant repas de mariage entre Ossi et Joseph.
Lubitsch règle au millimètre ses chorégraphies
burlesques et utilise une fois de plus à merveille le décor
extravagant de la maison de Quakers pour en faire jaillir le comique
(ce moment désopilant où Joseph patiente en suivant
des motifs au sol tandis qu’Ossi et ses servantes s’affairent
à un bain anthologique).
Par rapport aux comédies américaines du maître,
l’humour de La princesse aux huîtres paraîtra
beaucoup plus agressif et moins subtil (« je sue comme un
porc » proclame dignement Quakers lorsqu’il ne louche
pas ostensiblement sur une mouche posée au bout de son nez)
mais il est assez revigorant. Car à travers les frasques de
son héroïne capricieuse à qui son père,
infâme nouveau riche, promet « d’acheter un
fiancé », Lubitsch se livre à une satire
destructrice des mœurs de son époque (l’américanisation
de l’Allemagne, symbolisée par « le raz-de-marée
du fox-trot »).
Comme dans Je ne voudrais pas être un homme, le caractère
dévergondé d’Ossi imprime une véritable
déflagration au cœur de l’univers filmé qui
se traduit par des explosions de colère où la jeune
femme brise tout ce qui lui passe par les mains.
Nous avions commencé ce compte-rendu en évoquant des
figures féminines brisées par les lois d’un monde
aux mains des hommes. C’est encore vrai dans ces deux dernières
comédies évoquées mais Lubitsch prouve que ces
femmes peuvent aussi avoir du tempérament et mettre à
mal les conventions sociales en tordant le cou aux préjugés
sexuels (Ossi se travestissant pour séduire un homme) ou de
classes puisque dans la princesse aux huîtres, notre fiancée
irascible finit par trouver son prince sous les traits d’un
alcoolique anonyme.
Tragique ou comique, la Femme n’a pas dit son dernier mot…
Vincent
Roussel