SNOBS !

UN DRÔLE DE PAROISSIEN

de Jean-Pierre MOCKY

 
POINT DE VUE

SNOBS !
... ne pas oublier le point d'exclamation, est le troisième film de Jean-Pierre Mocky qui débuta dans le cinéma en tant qu'acteur, notamment pour Georges Franju. Ici, il rode une formule sans trouver pleinement ses marques. Il est intéressant de le découvrir dans la collection Deux films des Cahiers du Cinéma aux côtés de Un drôle de paroissien (1963) pour mesurer l'évolution rapide de Mocky cinéaste à l'époque. Foisonnant, pétillant, maladroit, empli de possibles, Snobs ! est, selon l'expression consacrée, une aimable pochade.


Aimable parce qu'il contient déjà la majorité des éléments qui font le bonheur des admirateurs du cinéaste, dont je suis n'en doutez pas. Sens de la dérision, art de la caricature, talent pour le portrait croqué en deux plans ou un travelling, Mocky travaille un humour personnel qui nourrit la charge satirique d'une bonne dose d'humanité. Cela passe d'abord par son travail sur les acteurs, avec les acteurs, et s'exprime par ce goût bien connu pour les trognes étonnantes ce qui fait de lui, dans le genre, le plus proche équivalent français de Federico Fellini.

Il opère dans Snobs ! une alliance excitante entre différentes familles et générations d'acteurs, brassant les vétérans Noël Roquevert, Francis Blanche et Pierre Dac avec les atypiques Michael Lonsdale (excellent) ou Jacques Dufilho ; les jeunes pousses Gérard Hoffman et Véronique Nordey (madame Mocky) avec quelques visages profondément mockiens : l'imposant Robert Secq en patron de poids lourds amateur de jeunes danseuses, Claude Mansard dans son bain, et l'inimitable Roger Legris qui gobe quantité d'oeufs.


Entraînés par la mécanique comique, on est moins sensible et c'est un tort, au soin réel que Mocky apporte à sa mise en scène, contredisant (du moins partiellement) sa réputation de bâclage. Snobs ! bénéficie d'une belle photographie en noir et blanc de Marcel Weiss qui travaillera avec Mocky jusqu'en 1979. Il y a de forts contrastes qui donnent par exemple une allure très film noir aux scènes du garage et fait ressortir le côté aseptisé et nickelé du décor de la laiterie. Mocky fait preuve de maîtrise dans la composition des scènes de groupe, caméra discrète mais mobile, comme dans la juxtaposition des gros plans qui présentent les quatre administrateurs. Je note l'attention portée aux arrière-plans, la salle de sport au dessus du bureau de l'économe, les beaux paysages de la Manche presque irréels en toile de fond ou les cadrages dans le gag récurrent de la salle de bain. Mocky, comme le Lautner première manière, s'amuse de la technique et ne filme jamais banal.


Pochade néanmoins car le film peine à trouver un rythme interne. Écrit avec Alain Moury pour leur première collaboration, Snobs ! est une attaque en règle trop souvent convenue de la vie bien rangée en province et de ses notables. A travers les efforts d'influence des quatre administrateurs pour se faire élire directeur de la coopérative laitière, les auteurs épinglent bourgeois, patrons, militaires, ecclésiastiques, fonctionnaires et journalistes, tout ce qui passe à portée de leur verve satirique. Dénominateur commun, chacun essaye de passer pour ce qu'il n'est pas, affichant de ne pas l'être. De vrais snobs, quoi. Le film pêche par trop plein. Trop d'idées qui partent dans tous les sens, dont certaines laissent perplexe quand elles ne fonctionnent carrément pas. Madame Mocky nue dans la farine, l'entraînement à la guerre post-nucléaire, les grognements porcins de Blanche, trop de délire étouffe le délire. La multiplication des personnages secondaires entraîne l'absence d'un personnage central qui puisse donner de la cohérence à la folie de l'ensemble. C'est ce qu'apportera de manière déterminante Bourvil dès l'année suivante. Du coup, certains acteurs cabotinent sans retenue comme Dufilho, Labourdette ou Roquevert. Question rythme, le film finit par confondre vitesse et précipitation, procédant par accumulation au détriment d'un mouvement global. C'est redoutable pour une comédie. Mal accueilli à sa sortie et rapidement retiré de l'affiche, Snobs ! a une allure un peu désuette aujourd'hui et malgré quelques passages bien sentis, il est plus amusant que vraiment drôle.


Reste le plaisir de voir naître l'univers de Mocky, des éléments caractéristiques comme les personnages de Lonsdale et Secq, la fraîcheur très Nouvelle vague de Véronique Nordey, et des images que l'on retrouvera ailleurs, comme Henri Poirier confit en prières qui annonce le Bourvil de Un drôle de paroissien.


UN DRÔLE DE PAROISSIEN

Jean-Pierre Mocky. Bourvil. Bourvil et son visage illuminé par la Grâce, en prières aux pieds de la statue de la vierge. « Sans la prière des humbles, que deviendrait le monde ? ». Bourvil qui marche comme en apesanteur revenant chez lui après avoir reçu le signe du ciel. Bourvil et ce geste de danseur pour arracher la boite aux lettres qui va lui servir à s'entraîner à piller les troncs d'église. Bourvil, fils de famille au phrasé délicat, aux gestes subtils et toujours précis. Bourvil et sa raie au milieu. Bourvil qui par moment ressemble étrangement à Claude Rich, autre évanescent fameux et futur comédien mémorable pour Mocky. Bourvil sublime naïf qui obéit scrupuleusement au commandement paternel : « Tu ne travailleras pas » et qui s'étonne que l'on s'irrite de son voeux d'oisiveté. « Est-ce que je m'irrite de les voir travailler ? ». Bourvil qui expose si simplement les principes et l'absurdité du capitalisme à son ami Raoul.


Raoul, c'est Jean Poiret. Poiret au phrasé de Donald Duck. Poiret prothésiste dentaire qui se laisse entraîner par son ami par goût de l'aventure. Poiret qui s'amuse, comme en visite dans le film de Mocky, une visite qu'il renouvellera plusieurs fois. Poiret qui regarde Bourvil jouer et qui admire le jeu de Bourvil. Poiret qui s'amuse encore de faire tourner en bourrique les inspecteurs de la brigade de protection des églises, et le premier d'entre eux, l'inspecteur Crucherat. Francis Blanche. Poiret qui regarde jouer Francis Blanche et qui se régale.

Blanche. Son inspecteur cauteleux et asthmatique. Blanche et son sifflet et ses essoufflements. Blanche agenouillé en prières aux côté de Bourvil, sans le voir, dans un superbe slowburn. Blanche le transformiste qui entraîne le film dans une débauche de déguisements. Blanche qui contamine le film avec son goût du travestissement et tous de se travestir. « Au ciel, au ciel, au ciel... »

Un drôle de paroissien est le film fondateur du Mocky des années 60. premier succès après les déboires de Snobs ! (1962), premier gros succès, première collaboration exemplaire avec la star Bourvil. Quatre films ensembles sans lesquels Bourvil n'aurait pas tout à fait été Bourvil, ni Mocky, Mocky. Confirmation avec Poiret, Francis Blanche et tout une galerie de gueules, de trognes, de tronches, de faces, autant de visages qui seront la signature du réalisateur : Jean Tissier, Roger Legris, Rudy Lenoir, Marcel Pérès, Dominique Zardi et l'inoubliable Jean-Claude Rémoleux.


C'est surtout l'affirmation d'un style pour ce cinquième film. Un drôle de paroissien est l'un des films les plus ronds, les plus rythmés, les plus drôles, les plus évidents, les plus intelligents de leur auteur. Dans le paysage assez riche de la comédie française des années 60, Mocky arrive à se placer entre la vivacité et l'élégance des De Broca, Rappeneau, Molinaro voire Lautner, les inventions formelles de la Nouvelle Vague canal historique (voir le tournage dans les rues, le jeu avec le son et les effets de montage, ah ! ce raccord entre la pince et la prothèse), un goût certain pour l'héritage classique des Carné, Prévert, Clair voire Renoir où l'on retrouve ce talent (et l'amour qui va avec) à faire vivre les seconds rôles hauts en couleurs, et un sens du gag que l'on retrouve chez les maîtres du genre, Tati et Etaix. La part la plus originale reste la dimension satirique, le sens de la caricature de Mocky, secondé par son scénariste Alain Moury qui sera de toutes les réussites de la décennie, et cet esprit libertaire tempéré d'une certaine bonhomie qui fait encore aujourd'hui tout le miel du spectateur. C'est un ton qui prendra fin avec la mort de Bourvil, la désillusion des années 70 et dont Solo, véritable film noir, sera emblématique.


Car pour peu que l'on s'y arrête un instant, les films de Mocky défendent à l'époque avec esprit des idées assez radicales. Mépris de l'argent, refus du travail, charge contre la télévision, épinglage en règle des corps constitués (avec néanmoins une sorte d'indulgence envers l'église), défense de l'intervention citoyenne comme on ne le disait pas à l'époque, Mocky passe à la moulinette tout ce qui ronronne dans la France des années 60 et entrave la quête de « l'homme à la poursuite du bonheur ». C'est ce qui le rattache finalement à deux pointures, le Charlie Chaplin de Modern times (1936) et le René Clair de A nous la liberté (1931).

A mains égards, Un drôle de paroissien est exemplaire. En état de grâce si l'on me permet l'expression. Loin de se laisser aller à une intrigue, Mocky développe assez librement une situation de base développée en scènes, chacune répondant et prolongeant la suivante. Fi de psychologie de bazar, Mocky nous montre des personnages sûrs d'eux, convaincus comme il l'est lui-même, et qui vont au bout de leur logique. On remarquera avec raison que la majorité des films de Mocky sont construits ainsi. Mais cette fois, la finition du montage, le rythme et la vitalité de l'ensemble, font toute la différence avec des oeuvres moins convaincantes. L'art de la comédie, c'est de trouver le bon tempo.

Je confesse bien volontiers le plaisir toujours renouvelé que je prends à cette charge contre le travail. Le plus réjouissant est peut être de voir Mocky utiliser les valeurs chrétiennes et catholiques pour piétiner joyeusement le fondement de celles du capitalisme. Dans l'époque profondément déprimante que nous vivons, où la fuite en avant dans la valeur travail, dans le culte de l'argent, n'est que le manque pitoyable d'un vide intellectuel et spirituel, Un drôle de paroissien est une bouffé d'oxygène, d'autant plus salutaire qu'il emprunte le costume bariolé de la comédie, en un beau noir et blanc traversé d'un rêve en couleurs. « Au ciel, au ciel, au ciel, j'irais la voir un jour... ».



Vincent Jourdan






SNOBS !

SYNOPSIS

Le directeur d’une coopérative laitière s’est noyé dans une cuve de lait. Pour lui succéder, quatre candidats sont prêts à tout et se livrent une lutte sans merci. Alors que Dufaut tente de se rallier les suffrages des villageois en surfant sur un populisme de bon aloi, Courtin, un diabolique stratège, tente de se rapprocher de Morloch, entre les mains duquel repose le choix final. En abusant du snobisme de chacun, en utilisant toutes les armes mises à sa disposition (sphères d’influences, contrôle de la presse, institutions locales), Courtin sort rapidement du lot et mène à un train d’enfer cette course impitoyable vers la fortune et le pouvoir.

FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    1962 - France - 1h30
    Réalisation : Jean-Pierre Mocky
    Scénario et dialogues
    : Jean-Pierre Mocky, Alain Moury
    Image : Marcel Weiss
    Son : Roger Biart
    Montage : Marguerite Renoir
    Musique : Joseph Kosma
    Production : Jean-Pierre Mocky
    Interprétation :
    Francis Blanche : Morloch
    Gérard Hoffman : Courtin
    Michel Lonsdale : Dufaut
    Elina Labourdette : Mme de Saint-Aigne
    Jacques Dufilho : Lambotte

    Durée : 90 min. 16/9 compatible 4/3.
    Sous-titres anglais
UN DRÔLE DE PAROISSIEN
SYNOPSIS
Georges, fils d’une famille d’aristocrates dédaignant le travail depuis plusieurs générations, croit se voir confier une mission divine pour éviter la ruine aux siens : devenir pilleur de troncs d’église. Bientôt épaulé par son ami Raoul, Georges s’enrichit rapidement et perfectionne ses stratagèmes de pillages en pillages. Mais la brigade de surveillance des églises parisiennes, emmenée par le terrible inspecteur Cucherat, le repère et le traque sans répit. Un haletant jeu du chat et de la souris s’engage entre les brigadiers zélés et l’insaisissable duo de malfaiteurs.
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    1963 - France - 1h30
    Réalisation : Jean-Pierre Mocky
    Scénario et dialogues : Jean-Pierre Mocky, Alain Moury, d’après Michel Servin
    Image : Léonce-Henri Burel
    Son : René Sarazin
    Montage : Marguerite Renoir
    Musique : Joseph Kosma
    Production : Henri Diamant-Berger, Jérôme Goulven
    Interprétation :
    Bourvil : George Lachaunaye
    Francis Blanche : L’Inspecteur Cucherat
    Jean Poiret : Raoul
    Jean Yonnel : le père de Georges
    Jean Tissier : brigadier Bridoux

    Durée : 90 min. 16/9 compatible 4/3.
    Sous-titres anglais



  • Dans la même collection
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