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| POINT DE VUE |
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Les
meilleurs commentateurs de l’œuvre d’Oshima s’accordent
pour classer Les plaisirs de la chair dans la catégorie
des films « mineurs » du maître. C’est même
avec une certaine sévérité que Louis Danvers et
Charles Tatum Jr (Nagisa Oshima. Editions Cahiers du cinéma)
parlent d’ « une aventure assez tristounette »
où les contraintes de production expliqueraient « le
manque de vigueur et de hardiesse » du film. Ils citent également
le spécialiste du cinéma japonais, Tadao Sato, qui, pour
sa part, estime que Les plaisirs de la chair « ne
contient simplement aucun message ». Personnellement, c’est un film que j’aime beaucoup mais dont le titre peut expliquer l’origine de certains malentendus. En effet, l’erreur serait de juger les plaisirs de la chair à l’aune du sublime L’empire des sens dont les audaces et les vertus subversives sont à mille lieues de cette œuvre réalisée dix ans plus tôt. À mon sens, le propos d’Oshima n’est pas ici d’explorer les arcanes du désir et du sexe mais de réaliser un film sur la frustration et la hantise. Wakisaka, le héros des Plaisirs de la chair, est secrètement amoureux de sa pupille Shoko. Quand il apprend que celle-ci a été violée lorsqu’elle n’était qu’une enfant, il se transforme en chevalier servant et tue cet agresseur en le jetant d’un train en marche. Malheureusement, il a été surpris par un fonctionnaire véreux qui vient de détourner des fonds publics et s’apprête stoïquement à faire ses cinq ans de prison. Les deux hommes passent un marché : en échange du silence du fonctionnaire, Wakisata devra conserver son butin qu’il viendra récupérer à sa sortie de prison… Métaphoriquement, Oshima commence par montrer un individu prisonnier des formes figées des structures sociales. Le film s’ouvre, comme Nuit et brouillard au Japon, par un mariage dont Shoko ne pourra s’évader malgré le désir de Wakisaka. De la même manière, à travers ce petit fonctionnaire maître chanteur, c’est l’Etat qui place sous son joug la liberté de notre héros. Néanmoins, la valise remplie de billets va jouer le rôle de la boîte de Pandore. Lorsqu’il réalise au bout de quatre ans qu’il ne pourra jamais approcher Shoko, Wakisaka décide de dépenser les 30 millions de yens pendant un an et de se suicider. Libéré par cette idée d’une mort proche, il va réaliser tous ses fantasmes et ses désirs pour compenser sa frustration amoureuse. Pour Oshima, il s’agit donc de montrer une fois de plus l’émancipation d’un individu du carcan social. Sauf que cet affranchissement est ici purement économique (Wakisaka « achète » ses conquêtes) et qu’il n’aboutira qu’à plus de frustration. Wakisaka va donc multiplier les aventures avec une hôtesse de bar (Hitomi), une femme mariée (Shizuko), une doctoresse (Keiko) et une petite prostituée muette (Mari). La trame du film, qui voit notre héros naviguer de maîtresse en maîtresse, pourrait laisser penser que Les plaisirs de la chair relève du « pink eiga » (film « rose »), genre florissant à partir de la fin des années 60 au Japon où s’illustrèrent de nombreux cinéastes talentueux comme Wakamatsu, Kumashiro ou Noboru Tanaka. Or le film d’Oshima s’avère étonnamment chaste (amateurs de nudités, passez votre chemin !). Sans doute parce que c’est moins « les plaisirs de la chair » qui l’intéresse que l’image d’un amour impossible hantant Wakisaka. Chacune des femmes qu’il croise pourrait représenter un des visages de Shoko. La plupart du temps, ce visage vient d’ailleurs se substituer à celui de ses conquêtes. Le cinéaste joue à merveille la carte du contrepoint dans sa mise en scène. D’un côté, il persiste à filmer certains passages en plans-séquences, restant fidèle à une certaine « objectivité » cinématographique expérimentée dans le cadre de ses films « Shochiku »; de l’autre, il introduit de l’inconscient et du fantasme par un montage morcelé et des surimpressions qui épousent la vision subjective du personnage principal. Shoko est à la fois un fantôme et une image idéale de l’amour qui vient sans arrêt le hanter et personnifier d’une certaine manière sa frustration. A la fin du film, que nous ne dévoilerons pas, Wakisaka réalise à quel point cet idéal était fallacieux. Oshima en tire des conclusions plutôt amères sur l’illusion du « miracle économique » que connaissait alors le Japon. L’argent, omniprésent dans les rapports entre individus, n’a finalement rien apporté au jeune homme sinon plus de frustrations et de désillusions. En aucun cas, la croissance économique ne va de pair avec l’affranchissement des individus : c’est sur cette note douloureuse et pourtant lucide que s’achève les plaisirs de la chair. Vincent Roussel |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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