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Nouvelle
salve de films japonais aux éditions Carlotta qui, quelques mois
à peine après leur somptueuse édition des films
de Yoshida, nous proposent aujourd’hui cinq films (les quatre
premiers et Les plaisirs de la chair) de Nagisa Oshima, incarnation
la plus turbulente de ce que l’on nomma (un peu rapidement !)
la « nouvelle vague » japonaise. Même si la cinématographie nippone de ce début des années 60 est marquée par un nouveau souffle de jeunesse (commun à la plupart des cinémas du monde de cette période), il n’y a pas comme un France un mouvement concerté pour imposer une nouvelle manière de faire des films. Ces jeunes cinéastes se connaissent très peu et chacun œuvre à sa manière. Comme Yoshida, Oshima débute à la Shochiku comme assistant réalisateur avant de réaliser (en 1959) pour ces studios son premier long-métrage : Une ville d’amour et d’espoir. Suivront trois autres films avant que le cinéaste ne claque définitivement la porte des studios et fonde sa propre maison de production lorsque son film Nuit et brouillard au Japon est retiré de l’affiche sans son accord. C’est donc au cœur du système et d’un grand studio qu’éclôt la fameuse « trilogie de la jeunesse » du cinéaste. Comme Yoshida, Oshima est d’abord une aubaine pour la Shochiku qui cherche à reconquérir un public jeune en lui proposant des films qui s’adressent directement à lui. Or ces cinéastes vont très rapidement développer un style infiniment personnel et imposer une singularité à mille lieues des mélodrames édifiants destinés alors à la jeunesse. Chroniques sociales. Ce qui frappe dans les trois premiers films d’Oshima, c’est leur âpreté. Une ville d’amour et d’espoir est une chronique sociale assez noire où l’on suit les traces d’un jeune adolescent qui vend des colombes pour subvenir aux besoins d’une mère cireuse de chaussures malade et de sa petite sœur. A travers le portrait de Masao et des liens d’amitié qu’il parvient à tisser avec Kyoko, une de ses clientes issue d’un milieu aisé, Oshima dresse le constat implacable d’une certaine misère sociale dans le Japon de l’après-guerre. Par cette attention portée aux petites gens, à leurs gestes quotidiens et à la manière dont elles se débrouillent pour subsister, Oshima se rapproche d’une certaine façon du néoréalisme italien de Rossellini et De Sica. Néanmoins, le film ne se contente pas seulement de saisir « objectivement » le Réel, il le retraduit de manière à faire peser un fatum sur les épaules des personnages. La maîtresse d’école et Kyoko tenteront tant bien que mal de sortir Masao de sa situation mais elles échoueront à briser le joug des conditions sociales (le fameux coup de feu final sur la colombe de Masao est aussi symbolique que pessimiste). Considéré comme délinquant par la société, Masao est pour Oshima davantage une victime qu’un coupable : victime d’un ordre injuste qu’il dénoncera également dans Les contes cruels de la jeunesse (le film le plus marquant de la trilogie) et L’enterrement du soleil. Les contes cruels de la jeunesse est, comme son titre l’indique, une œuvre entièrement tournée vers la description minutieuse d’une certaine jeunesse japonaise de la génération de l’après-guerre. Il y a du Godard dans cette manière qu’a le cinéaste de capter merveilleusement un certain état d’esprit d’une jeunesse désabusée et privée de ses repères ancestraux. Le film est à la fois un tableau social (les combines des deux amants pour gagner de l’argent), une étude de mœurs (la sexualité et la violence du désir y sont abordées de front) et un instantané de l’état d’esprit régnant à cette époque au Japon. Oshima insère dans son film des images des manifestations hostiles à la reconduction du pacte de sécurité nippo-américain comme s’il avait besoin de ces repères pour décrire le plus justement possible une jeunesse ennemie du système. Pour l’enterrement du soleil, Oshima a posé sa caméra dans le quartier le plus pauvre d’Osaka. En ancrant une fois de plus son œuvre dans une réalité sordide (la violence et les trafics en tout genre sont monnaies courantes dans ce quartier), le cinéaste offre une vision de son pays sans la moindre concession. Le film n’est pas dépourvu d’une certaine cruauté et il faut voir cette veuve railler son mari qui vient de se pendre avant de se jeter avec avidité sur un billet que le défunt a laissé à un autre qu’elle… Trafics de sang, règlements de compte entre gangs rivaux, petits expédients pour gagner des clopinettes : Oshima filme avec rage un univers où seul compte la lutte quotidienne pour la survie. Une fois encore, le cinéaste concentre son attention sur des individus qui vivent en marge de la société, victime d’un ordre social injuste contre lequel il ne va cesser de s’insurger. La haine du père Avant la révolte, il y a l’ordre social dans lequel les personnages d’Oshima ne se reconnaissent plus du tout. C’est particulièrement flagrant dans les contes cruels de la jeunesse où la jeune Makoto se heurte à sa famille, que ce soit sa sœur ou son père. La grande sœur reproche d’ailleurs au père de ne pas sévir contre sa cadette, d’être beaucoup plus laxiste qu’il ne l’a été avec elle. En fait, cette figure paternelle apparaît comme totalement démunie et désarmée face à l’exubérante jeunesse qui se dresse en face d’elle. L’autorité du père, qui représente encore dans Une ville d’amour et d’espoir un ordre oppressif (voyez le père de Kyoko qui refuse à sa fille le petit coup de pouce qui permettrait à Masao de trouver un travail : dans un très beau face à face, Oshima filme la jeune fille en plongée, écrasée par l’autorité paternelle, pilier de l’injustice et de l’aliénation), est remise en question dans les Contes… Il s’agit donc d’opposer aux cadres rigides d’une société patriarcale (avec l’Empereur comme figure paternelle suprême) la puissance des désirs de jeunes gens bien décidés à rompre avec cet ancien système. Dans l’enterrement du soleil, un des miséreux du quartier accorde son inconditionnel soutien à l’Empereur et prêche un nationalisme antédiluvien. Lors d’une séquence extraordinaire de ce film, Oshima interrompt le fil de la narration et fait des portraits en très gros plans (nous sommes entre Godard et Sergio Leone !) des zonards du coin. Pendant quelques minutes, c’est un défilé de trognes qui semble lancé comme un défi au pouvoir. Le pauvre zélateur de l’empereur est pris à partie par la jeune héroïne du film qui lui demande si ce chef va pouvoir faire évoluer la situation, s’il va pouvoir mettre fin à la misère et améliorer les conditions de vie de tous ces zonards. La séquence fonctionne comme une mise en accusation directe d’un pouvoir coupable d’avoir créé une situation sociale si désastreuse. Le cinéma comme arme. Une des caractéristiques de la « trilogie de la jeunesse », c’est la révolte qui bouillonne derrière chaque plan et qui traduit la haine que porte Oshima au Japon de l’après-guerre. Lui-même l’a déclaré : « je fais du cinéma comme on commet un crime ». Ses trois premiers films auront comme point commun de mettre en scène de jeunes gens s’adonnant à des activités, sinon criminelles, tout du moins illégales. Masao arnaque les clients en leur vendant des pigeons dressés pour revenir au foyer quelques jours après leur achat. Les amants des Contes cruels volent les hommes qui se laissent séduire par Makoto. Quant à l’enterrement du soleil, c’est un film entièrement centré autour de la pègre et ses agissements. Oshima ne pose jamais un regard moralisateur sur les actes de ses personnages, quand bien même ils s’adonnent à la plus grande cruauté et à la violence la plus sèche (formidablement traduit par un style dont la maturation s’affirme de film en film même si, contrairement à quelqu’un comme Yoshida, Oshima semble trouver des réponses esthétiques différentes à chacun de ses films). Les déclassés de ses films sont avant tout les victimes d’un ordre social que le cinéaste ne cesse de fustiger. Un des personnages des Contes cruels de la jeunesse dit qu’il est « en colère contre tout ». Et puisque l’ordre ancien n’a plus rien à leur offrir, les amants se battent pour que leurs désirs deviennent réalité. Dans un monde où chacun doit se vendre pour survivre, ils opposent l’exubérance de leurs désirs. Au milieu d’un univers de violence percent alors des éclats de tendresse, la beauté du sentiment amoureux et l’espoir d’une vie qui éclot encore sous le joug de la société. Ce mouvement de révolte absolue contre un système clos qui opprime l’individu, c’est ce que l’on retrouvera bien plus tard dans le chef-d’œuvre d’Oshima : L’empire des sens. Mais c’est une autre histoire… Vincent Roussel |
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