)))  PARIS VU PAR...

6 COURTS-MÉTRAGES
de
Jean-Luc GODARD, Jean DOUCHET,
Éric ROHMER, Jean ROUCH,
Jean-Daniel POLLET, Claude CHABROL

  • Films à sketch - 1965 - France
  • durée: 1h30 + 1h27' de Bonus
  • Sortie à la Vente en DVD le 6 février 2007
  • Prix de vente indicatif : 20€
  • Editions Opening                                    
 
SYNOPSIS

Six réalisateurs emblématiques de la Nouvelle Vague revisitent Paris à leur manière, échafaudant des fictions au coeur des quartiers de la capitale. Tandis que Jean-Daniel Pollet vagabonde Rue Saint-Denis, Jean Rouch s'intéresse à la Gare du Nord, Jean Douchet à Saint-Germain des Prés et Eric Rohmer à Place de l'Etoile. Jean-Luc Godard hésite entre Montparnasse et Levallois, alors que Claude Chabrol préfère La Muette.

 
POINT DE VUE
La Nouvelle vague est naissante - Truffaut a fait ses 400 coups, Godard est encore À bout de souffle - quand le jeune Barbet Schroeder rencontre toute la clique des jeunes loups des Cahiers du cinéma dans les murs de la Cinémathèque, au début des années 60. Très vite, il se rapproche du Maître à penser de la revue, celui que l’on surnomme le Grand Mômo, Eric Rohmer. Dès 1962, à peine âgé d’une vingtaine d’années, Schroeder se lance dans la production des deux premiers Contes Moraux de Rohmer: La Boulangère de Monceau et La carrière de Suzanne. Sa maison de production, Les Films du Losange est née et deviendra l’une des plus prolifiques société de production du cinéma français de ces 45 dernières années. Son catalogue compte près de 80 films parmi lesquels de grandes signatures: Rivette, Goupil, Wenders, Eustache, Brisseau, Haneke, Lars Von Trier et bien sûr les futurs films de Barbet Schroeder.

Sans doute inspiré par la mode des films à sketch italiens (avec notamment Boccace 70 qui réunit Fellini, Visconti, Monicelli et De Sica en 1962 ou Rogopag sorti l'année suivante et réalisé par Rossellini, Godard, Pasolini et Gregoretti), Barbet Schroeder s'attèle à un projet ambitieux: redonner un second souffle à la Nouvelle Vague. Replantons le décor: en octobre 1964 paraît le numéro 159 des Cahiers du Cinéma, dernier "Cahier Jaune", signe d'un profond remaniement. Une lutte intestine vient de secouer le comité de rédaction, deux lignes éditoriales s'affrontent: d'un côté, les "rohmériens", défenseurs d'un certain classicisme à travers les grandes figures du cinéma hollywoodien et de l'autre, la frange moderniste, celle des "rivettiens" qui souhaite une ouverture de la revue à d'autres cinéphilies plus européennes. Rohmer démissionne, Rivette prend le contrôle de la revue aux côtés de deux jeunes recrues, Jean-Louis Comolli et Jean-André Fieschi. Couverture du numéro 160: Le Désert rouge de Antonioni ! Côté production, après l'euphorie des débuts, la Nouvelle Vague connaît une succession d'échecs commerciaux: Paris nous appartient de Jacques Rivette, Tirez sur le pianiste de François Truffaut, Lola de Jacques Demy, Muriel de Alain Resnais, Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol ou Les Carabiniers de Godard. L'aventure économique de la Nouvelle Vague aura donc duré à peine plus de 5 ans et en croyant la revitaliser avec le film à sketch Paris vu par, Barbet Schroeder lui offrira son chant du cygne.

Son idée de départ a des allures de dogme: obligation de tourner en 16mm (les films seront ensuite gonflés en 35mm) avec de la pellicule couleur, des non-acteurs, dans les décors naturels de Paris (intérieurs ou extérieurs) et en son direct. Schroeder choisit six réalisateurs issus de la nouvelle vague mais aux profils très différents (évinçant le clan Rivette-Truffaut, bien entendu !) : Rohmer-Godard-Chabrol sont le noyau dur du mouvement, Jean Rouch en est plutôt une figure paternelle, pionnière (il a impressionné les jeunes Turcs des Cahiers avec Moi, un noir en 1959), Jean-Daniel Pollet est un électron libre, auteur d'un court documentaire très remarqué en 1958, Pourvu qu'on ait l'ivresse et d'un moyen-métrage, Méditerranée, produit par Schroeder, quant à Jean Douchet, allié de Rohmer et critique influent des Cahiers, il est à cette époque un aspirant cinéaste déjà auteur d'un court-métrage tourné en 1962, Le mannequin de Belleville. Le souci majeur est bien entendu celui de la cohérence: comment constituer un long métrage homogène quand celui-ci est découpé en six morceaux réalisés par six personnalités très différentes ? Sans doute que les principes de base, les conditions de tournage imposées par Schroeder ont contribué à donner une esthétique d'ensemble mais ce qui fait l'unité de la série est bien davantage cet état d'esprit, cette façon commune de regarder le monde et de filmer Paris propre à la Nouvelle Vague.

Bien sûr, on se fait plaisir à retrouver le sarcasme anti-bourgeois de Chabrol, le marivaudage mysogyne de Godard, le conte moral de Rohmer, le regard d'ethnologue sur le mal de vivre de la petite bourgeoisie parisienne de Jean Rouch, le huis-clos comique et sentimental de Pollet et enfin le romantisme surrané d'un Paris existentialiste par Jean Douchet. Chacun aborde Paris avec un regard plus ou moins sévère ou caricatural, prenant plaisir à filmer quelques plans des rues (à moins que cela ne fasse également partie du cahier des charges de la production ?): images de la Porte Saint-Denis, des ruelles de St-Germain des Prés, son square, les grilles du Pont du Nord et en ouverture de l'épisode Rohmer, des images documentaires du général De Gaulle paradant sur la Place de l'Étoile. Rohmer, le seul qui finalement exploite l'espace particulier de la Place de l'Etoile pour construire son récit. Les autres films se déroulent majoritairement en décor intérieur. Tous traitent de relations intimes, de problèmes de communication au sein du couple, mais l'autre sujet commun à tous ces films est peut-être aussi la confrontation à l'environnement social. Le plus flagrant étant sans doute celui de Rouch qui observe une jeune femme déprimée à l'idée de perdre la belle vue de son modeste appartement (un immeuble est en construction sous ses fenêtres) et qui rêve de s'extraire de sa petite vie étriquée d'employée, reprochant à son mari de manquer d'ambition. À l'autre extrême, le film de Godard est scindé en 2 espaces, d'un côté l'artiste plasticien qui fait de l'"Action sculpture" et de l'autre, l'artisan carossier. "La main à plume vaut la main à charrue" nous disait Rimbaud et semble ici illustré par Godard. Entre ces deux hommes, Monica, une jeune femme opportuniste qui ne sait lequel choisir et qui finalement ne trouvera sa place ni chez l'un ni chez l'autre. Dans ce même jeu d'échangisme sous-jacent, le film de Douchet est presque le versant du Godard dans le sens où ce n'est plus une femme qui se joue de deux hommes mais deux hommes qui manipulent une jeune femme avec pour moyen de séduction un très bel appartement, mais cette fois-ci, c'est la jeune femme qui refusera d'y prendre place. Enfin, deux huis-clos, celui de Chabrol ou comment un adolescent cherche à fuir l'appartement familial en se rendant sourd et celui de Pollet ou comment une prostituée et son jeune client ne font pas l'amour à cause d'une chambre d'hôtel trop familiale où trône le portrait du grand-père qui les surveille. Quant au film de Rohmer, c'est celui qui joue le plus sur la notion de déterminisme par l'espace en narrant le parcours quotidien et immuable d'un vendeur de chemise de luxe, qui un matin rencontre un obstacle sur son passage.

Dans son premier grand entretien aux Cahiers comme cinéaste, en 1962, Godard déclarait : "Ce qui m'aide à trouver des idées, c'est le décor. Souvent, même, je pars de là. […] Je me demande comment on peut placer le repérage après la rédaction du scénario. Il faut d'abord penser au décor. […] On ne vit pas de la même façon dans des décors différents. Nous vivons sur les Champs-Elysées. Or, avant A bout de souffle, aucun film ne montrait l'allure que ça a. Mes personnages le voient soixante fois par jour, ce décor, je voulais donc les montrer dedans. On voit rarement l'Arc de Triomphe au cinéma, sauf dans les films américains". (Cahiers du cinéma n°138, Spécial Nouvelle Vague, décembre 1962). C'est là toute la philosophie de ce mouvement que d'avoir sû replacer l'homo parisianus dans son environnement urbain. Paris est donc bien vu par les cinéastes mais non pas de l'extérieur par ses atours touristiques mais bien de l'intérieur, dans toutes ses petites niches intimes et sociales (dans ce sens, l'auteur de la jaquette du DVD n'a semble-t-il rien compris au film, le chat de Folon sur l'affiche originelle- coup d'oeil ci-dessus - a tout de même plus de charme!).

Il est bon de mesurer aujourd'hui la fraîcheur, la pertinence de Paris vu par de 1965 au regard de la poussive tentative de filmer Paris, quarante ans plus tard donnée à 24 réalisateurs pourtant expérimentés (Frères Coen, Wes Craven, Gus Van Sant, Depardieu...) mais fort peu inspirés par l'expérience et rassemblés dans un film "St-Valentin" intitulé Paris je t'aime. Les cinéastes de la Nouvelle Vague ont su dire à Paris qu'ils l'aimaient bien autrement qu'avec des mots .

Laurent Devanne


LES FILMS
                                       

                                

               
       
    SAINT-GERMAIN DES PRÉS (18')
    de Jean DOUCHET

    Avec: Barbara Wolkind, Jean-françois Chappey, Jean-pierre Andréani.
    Sujet
    : Katherine, une jeune Américaine, se laisse séduire par Jean. Mais elle s'aperçoit que tout ce qui était censé appartenir à Jean est en fait la propriété d'un autre…


    GARE DU NORD (16')
    de Jean ROUCH

    Avec: Nadine Ballot, Barbet Schroeder, Gilles Gallon.
    Sujet
    : Odile et Jean-Pierre, jeunes mariés, ont une brouille qui dégénère en rupture. Elle rencontre alors un inconnu qui lui promet la vie dont elle avait rêvé. Si elle refuse, il se suicidera…


    RUE SAINT-DENIS (12')
    de Jean-Daniel POLLET

    Avec: Claude Melki et Micheline Dax
    Sujet
    : Léon, plongeur dans un restaurant du quartier, emmène une prostituée chez lui. Timide maladif, il hésite à “passer à l'action“…


    PLACE DE L'ETOILE (15')
    de Éric ROHMER

    Avec: Jean-michel Rouzière, Marcel Gallon et la participation amicale de Philippe Sollers.
    Sujet
    : Jean-Marc, vendeur avenue Victor Hugo, fait chaque jour le tour de la place de l'Etoile. Un jour, il a une altercation avec un passant qui l'a bousculé. Au cours de la bagarre, son adversaire s'effondre, assommé par un coup de parapluie. Croyant l'avoir tué, Jean-Marc s'enfuit et n'ose plus retourner Place de l'Etoile, jusqu'au jour où…


    MONTPARNASSE-LEVALLOIS (14')
    de Jean-Luc GODARD

    Co-réalisé avec Albert Maysles
    Avec:
    Johanna Shimkus, Philippe Hiquilly, Serge Davri.
    Sujet
    : Monica envoie un pneumatique à chacun de ses deux amants pour leur donner rendez-vous. Mais elle croit avoir interverti les enveloppes et se précipite chez eux pour tenter de réparer les dégâts.


    LA MUETTE (16')
    de Claude CHABROL

    Avec: Stéphane Audran, Claude Chabrol, Gilles Chusseau
    Sujet
    : Dans une famille bourgeoise de XVIe arrondissement, un couple se déchire. Pour être au calme, leur fils met des boules Quiès qui l'isolent du monde. Trop, peut-être…


  •  LE DVD
    Zone 2 - PAL - Couleurs - 16mm
    Langues
    : Français
    Format d'image : 1:33
    Format TV: 4/3
    Format sonore : Mono d'origine

  • BONUS (87')

    * Reportage Les écrans de l'INA
    (interviews de Barbet Schroeder, Jean Rouch et Claude Chabrol / 13min)

    Merci à l'éditeur d'avoir exhumé ces précieux documents de l'INA. Schroeder évoque la production de son "manifeste" de la Nouvelle vague et déclare très posément que c'est "le plus grand cinéma du monde". Rouch revient sur l'aventure de son tournage et Chabrol sur celle de son conte moral. LD




    * Présentation par Noël Simsolo
    (6min)
    Intéressante recontextualisation de la réalisation du film. LD



    * Six Paris... ,
    interview de Jean Douchet (33min)
    * Cinéaste au singulier, interview de Jean Douchet (35min)
    Voici un document rare pour tous les cinéphiles qui ont assisté à ses leçons de cinéma, enfin un document où l'on voit l'éminent Jean Douchet non plus parler des autres (il revient quand même sur le contexte de Paris vu par mais vu de l'intérieur) mais de lui-même. Douchet ayant réalisé un des épisodes du film, c'est l'occasion pour un autre critique, Noël Simsolo de l'interroger sur l'origine de sa cinéphilie et sur ses inspirations de cinéaste. LD

JEAN DOUCHET À PROPOS DE LA NOUVELLE VAGUE & PARIS VU PAR...

Paris occupé, Paris en studio
Cela mérite quelques explications et un peu de recul. Pendant l'Occupation, la vision au quotidien de la ville ne correspondait pas au besoin que le public avait d'échapper à l'angoisse de la réalité ni au souci des occupants qui ne pouvaient accepter que l'on montre ce réel sur les écrans. Le cinéma se réfugia donc au studio. On aurait pu croire, après quatre ans d'enfermement, que la Libération en ouvrirait les portes comme on le vit avec le néoréalisme italien. Il n'en fut rien. Paris n'eut pas le sort de Rome, ville ouverte. Le cinéma français refusait de traîner dans les rues. Pas assez noble à ses yeux. Mais, surtout, il aimait ses aises et a pris goût au confort du studio.

La raison en est aisée à comprendre. Elle découle de la réussite effective de notre cinéma et de son succès. On est fier de sa qualité. Chaque technicien est animé d'un désir de perfection dans sa propre branche et de la certitude de son apport indispensable à l'ensemble du film. Grâce au studio, la profession se protège et se métamorphose vite en corporation. Elle se structure, s'enferme, avec le soutien du Centre national de la cinématographie (CNC), dans des lois strictes, prises dès 1944, qui ferment le métier à quiconque ne passe pas sous ses fourches caudines. Un jeune n'avait que deux voies pour entrer dans la carrière. Soit l'assistanat qui lui permettait de devenir metteur en scène, au mieux, vers trente-cinq ans. Soit le documentaire qui, très vite, obéit à son tour à l'impératif de la qualité française.

Et Paris dans tout ça ? Ou bien on le reconstruisait en studio, selon les clichés du pittoresque ou du "réalisme". Ou bien, pour les documentaristes, le vrai Paris devenait prétexte à des considérations poétiques qui le déréalisait. Quelques exceptions toutefois : Georges Franju (Le sang des bêtes, Hôtel des Invalides), Alain Resnais (Toute la mémoire du monde), Agnès Varda (L'opéra Mouffe), bref les têtes de file de cette mouvance qui appartinrent naturellement à la Nouvelle Vague quand 1958 fut venu.

Naissance de la Nouvelle Vague
De même que, cette année-là, la Ve République renverse la IVe, de même la Nouvelle Vague abat la mentalité studio et sa tradition de la qualité française. Des jeunes gens avides de cinéma, qui se sont rencontrés et formés à la Cinémathèque d'Henri Langlois, regardent les films du monde entier, refont l'histoire du cinéma, et constatent que l'ensemble du cinéma français qu'on leur fabrique n'est point le cinéma qu'ils découvrent sur l'écran. Cette comparaison à notre désavantage explique leur réaction.

Ces jeunes gens, donc, partagent les mêmes goûts, les mêmes conceptions esthétiques et éthiques. Ils se regroupent autour d'André Bazin. Ce sera l'équipe des Cahiers du cinéma, revue fondée en 1951, qui deviendra en quatre ans la plus illustre publication théorique et critique dont l'influence dépassera très vite l'hexagone et retentira sur tout le cinéma mondial. Ces jeunes gens se nomment Eric Rohmer, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol, Jacques Rivette. Leur réflexion s'exerce sur tous les problèmes que pose le cinéma mais aussi qui se posent au septième art.

Le premier à l'évidence est économique. Le studio coûte trop cher. L'indépendance et la liberté exigent qu'on le refuse. Ce sera, donc, par ce biais que nos jeunes gens passent à l'attaque. Par chance, ils sont aidés par une révolution technique d'envergure dont l'arrivée de la télévision est la cause. Elle se développera sur deux fronts. Le chimique d'abord. On invente des pellicules ultra sensibles qui permettent de filmer la nuit avec le seul apport des lumières urbaines. Optique d'autre part. La mise au point du zoom libère le cinéaste des lourdes machineries des plateaux. Enfin, l'adoption des caméras légères autorise des manipulations impensables autrefois. On peut les porter à l'épaule, les déplacer comme on veut en décor naturel, dans des endroits impraticables pour les caméras lourdes des studios. Enfin, le son connaît un progrès encore plus grand grâce à l'introduction du son magnétique : qualité supérieure de l'enregistrement, meilleure aisance dans le travail, affinement des prises de son par une hyper sensibilisation des micros et l'invention du Nagra facile à manier et à porter.

Louis Malle
Ce fut Louis Malle, dans Ascenseur pour l'échafaud (1958) et Les amants (1959), qui le premier exploita ces nouvelles donnes technologiques. Les gros grains de la pellicule 4X projettent sur les écrans la vision d'un Paris nocturne uniquement éclairé par les néons et les vitrines des grands boulevards. Et c'est ce Paris-là, aux lumières à la fois crues et cotonneuses que, soudain, les Parisiens reconnaissent. Ils ont enfin la sensation qu'il s'agit bien de la ville dans laquelle ils évoluent quotidiennement. Ces images restituent les impressions qu'ils en ont.
Si l'écriture de Louis Malle restait encore trop attachée à celle du cinéma de la qualité française, il introduit cependant un nouvel usage de Paris. Il ne s'agit plus de poétiser la ville, de l'enjoliver, de la rendre insolite, naturaliste, surréaliste mais bien de la banaliser, de lui restituer son quotidien. Son but est de se rapprocher davantage du reportage que de l'esprit documentaire. L'action sera indifférente aux lieux, le lieu insensible aux actions. L'un et l'autre se superposent comme si rien ne les liait. Cela sera sensible dans Feu follet (1963) où le quartier de Saint-Germain-des-Près et de l'Odéon reste un simple témoin du parcours suicidaire du héros. Dans Zazie dans le métro (1960), on fait visiter à Zazie, les démystifiant ainsi, tous les lieux touristiques dont la petite n'a vraiment rien à f… Malle poussera le parti pris du reportage à son point extrême, le cinéma vérité, dans Place de la République (1974). Il se contente de filmer et d'interroger les gens qui vivent ou passent par ce lieu.

Agnès Varda
Cette volonté d'indifférence inventera même une dramaturgie nouvelle et forte avec Cléo de 5 à 7 (1962). Agnès Varda qui vient de la photographie et du documentaire n'a aucun mal à s'adapter à l'esprit reportage. Varda échange comme au tennis réalité et fiction. Elle les confronte l'une à l'autre, les conforte l'une par l'autre. Les petits riens de la vie quotidienne de la rue sont vus par le regard d'une jeune et élégante Parisienne qui pense être atteinte d'un cancer et attend les résultats définitifs des analyses médicales. Loin de nous concocter un film sombre et larmoyant, Varda nous peint une Cléo qui reste frivole et ne peut s'empêcher de profiter de ces petits riens. Par contrepoint, cette vision réaliste de Paris, indifférente au sort de Cléo, avivait le désir fictionnel de vivre de la jeune femme.

Pourquoi filmer Paris ?

Ainsi, les raisons économiques qui poussèrent les cinéastes des Cahiers du cinéma à descendre dans les rues pour filmer (le budget d'un tel film coûtait dix fois moins cher qu'un film en studio) concordaient avec un choix esthétique et éthique. Il fallait témoigner de la façon dont on vivait réellement à Paris en 1958 et montrer ainsi que la notion dramatique du destin, chère au cinéma de la qualité française, était fausse. Il n'y a pas de destin dans les films de ces jeunes gens mais des rencontres de personnages liées au hasard. La rue ne trace pas une voie inexorable à laquelle on ne peut échapper mais un simple lieu de déambulation. Ce sera cette déambulation qu'aimera capter la caméra de la Nouvelle Vague. La haine viscérale pour tous les films de pseudo-poésie sur Paris dont le sommet de bêtise satisfaite reste, à l'époque, Le ballon rouge (1955) d'Albert Lamorisse incita nos jeunes auteurs à renouer avec les grands anciens et suivre la manière dont les frères Lumière, Jean Renoir (donc Jacques Becker), Roberto Rossellini (donc Jean Rouch) regardaient le monde tel qu'il était.

François Truffaut
La façon dont les tenants de la Nouvelle Vague traite Paris est, à cet égard, révélatrice. François Truffaut, dans Les quatre cents coups (1959), et par la suite dans la série des Antoine Doinel, en fait un véritable lieu de vie. L'école buissonnière s'y pratique en permanence. Simplement le jeune Doinel déniche des films plutôt que des oiseaux, jusqu'au moment où il débusque un drôle d'oiseau dans les bras de sa mère. A l'évidence Truffaut connaît le quartier de la place Clichy jusqu'au moindre pavé. Il y est comme chez lui. Tout est ordinaire. Mais l'on devine, on sait qu'il suffit de relever la tête pour constater la beauté de Paris. L'émerveillement n'est qu'endormi. Une fille passe. Le cœur s'enflamme. Paris lui sert d'écrin. Truffaut-Paris, une longue amitié amoureuse, une de ces histoires de fidèle affection que Truffaut sut si bien conter.

Jean-Luc Godard
Pour Jean-Luc Godard, Paris n'est qu'une surface, un lieu de transit, un espace de déplacement. Il lui faut les Champs-Elysées dans A bout de souffle (1959) parce que c'est le terrain idéal pour enregistrer d'incessants va-et-vient. On ne s'installe jamais chez Godard. Chaque lieu, chaque plan est du provisoire. La précarité dangereusement excitante de l'instant l'emporte sur la durée et la continuité.

Rohmer, Rivette, Chabrol et tous les autres…
Paris chez Eric Rohmer est un territoire qu'il faut parcourir. Pas question de tricher : un personnage qui va de A à D passera par B et C, comme dans la vie réelle. Le signe du lion (1959) en illustrera l'exigence. Paris, sous la caméra de Jacques Rivette dans Paris nous appartient (1958-59), retrouve les accents du Paris vu par Feuillade. Comme dans l'univers balzacien, Paris tend sa toile, propice au complot. C'est en effet à une radiographie des forces de l'ombre que se livre le cinéaste. Plus porté sur la vie provinciale, Chabrol dressera avec Les cousins (1959) et Les bonnes femmes (1961) un portrait "France profonde" de la capitale.
On pourrait aussi citer, dans la continuité de la Nouvelle Vague, le Paris de Jean Eustache dans Les mauvaises fréquentations (1964) et surtout La maman et la putain (1973), celui de Maurice Pialat, de Philippe Garrel ou d'André Téchiné. Enfin rappelons pour mémoire le Paris vu par… Godard, Rohmer, Claude Chabrol, Pollet et Rouch qui en 1965 est à la fois un manifeste esthétique et l'ultime film à représenter l'esprit de la Nouvelle Vague et sa façon d'envisager le rôle de Paris dans leur film.

Jean Douchet
(réalisateur, critique, écrivain et enseignant de cinéma)

(sources: Forum des Images)