Par
le hasard des sorties DVD, l'édition "ultime" de
Salò
côtoie celle de Carnet de notes pour une Orestie africaine.
Le DVD contient aussi Notes pour un film sur l'Inde, film
de 33mn qu'on ne saurait considérer comme un "complément".
Les trois films, malgré leurs différences, sont cependant
représentatifs du travail de Pasolini pendant les années
70, de ses recherches constantes de nouvelles formes cinématographiques.
L'Orestie et Notes pour un film sur l'Inde partent
du même principe que Salò : comment raconter
les fondements de la civilisation, comment trouver dans les récits
légendaires des résonances actuelles sans tomber dans
la reconstitution, du film d'époque et l'acculturation ?
Dans Salò, Pasolini reproduit les structures institutionnelles
sadienne (la politique, l'éducation, le mariage) pour montrer
comment la domination, l'humiliation sont les fondements des sociétés.
Le fascisme n'est pas un accident de l'Histoire qui commencerait en
1922 et s’achèverait en 1945.
Avec L'Orestie et Notes pour un film sur l'Inde,
Pasolini feint, radieusement, de nous présenter les repérages
et ses réflexions pour un film futur... qui ne fut jamais tourné,
bien sûr. Car l'œuvre définitive est bien la seule
que nous avons sous les yeux, à la façon de certains
films de Godard qui se pressentent comme des constructions ouvertes
et des œuvres de recherche. Le point de départ est l'adaptation
de L'Orestie d'Eschyle, racontant le retour victorieux d'Agamemnon
après la chute de Troie. Pasolini souhaite transposer l'action
en Afrique noire seul moyen pour lui d'invoquer la civilisation antique
et ses luttes fratricides, ses civilisations en ruines ou en devenir.
Seul continent aussi où il retrouve la part d'archaïsme
et de magie nécessaires à un récit où
les dieux côtoient les hommes. Divinités, pythies, idoles
sacrifices, forment le fond primitif d'un récit qui parle de
l'Afrique contemporaine.
Pasolini se tient ainsi face à deux énigmes : la Grèce
et l'Afrique. Il ne tente pas de les faire coïncider artificiellement,
mais s'interroge sur leurs possibles points communs. Le sujet du film
n'est donc pas L'Orestie transposée en Afrique mais
"Est-il possible, pertinent, d'imaginer une transposition
de L'Orestie en Afrique ?"
Pasolini pose évidemment plus de question qu'il ne cherche
à avoir de réponses.
De la façon la plus simple, le cinéaste cherche quels
décors et situations africains pourraient correspondre au récit
antique ?
La guerre de Troie est ainsi représentée par les guerres
civiles du Congo et du Biafra. Comment figurer des créatures
mythologiques comme les Érinyes, déesses vengeresses
? Pasolini les représente sous la forme du vent qui secoue
le paysage et chuchote sa colère.
Le questionnement est aussi politique lors d'entretiens avec les étudiants
de l'Université la Sapienza de Rome sur l'avenir de l'Afrique.
Ceux-ci n'hésitent pas à dire au cinéaste qu'il
est passé à côté de l'Afrique. Pasolini
intègre avec une grande honnêteté ces réflexions
dans son montage. On apprécie le remarquable sens du dialogue
de Pasolini, son effacement constant devant la parole de l'autre.
Ce dialogue entre l'ancien et le moderne, l'Afrique, la Grèce
et l'Italie est aussi à l'œuvre dans l'un des documents
les plus fascinants du film : sa musique. Le grand jazzman brésilien
Gato Barbieri improvise avec des chanteurs africains. Il aboutit à
la création d'un free-jazz halluciné, "hurlé",
qui est comme le cri assourdissant, de lutte et de douleur de l'Afrique.
L'autre carnet de note prend pour sujet l'Inde et une légende
racontant comment un maharadjah, comblé de biens et de bonheur,
suit jusqu'au bout les principes de Bouddha et offre son corps en
pâture à des tigres affamés. Il est amusant de
mettre en rapport l'idée du Mal absolue contenue dans Salò
et celle du Bien absolu, de totale abnégation et don de soi,
de la légende.
Notes pour un film sur l'Inde est bien sûr un portrait
de l'Inde contemporaine, sa pauvreté, la faim partout présente
et la dureté de son système de caste comme celle des
intouchables. Le dispositif du film est moins complexe que L'Orestie.
Pasolini, traverse réellement Bombay, sa caméra à
la main comme s'il prenait des notes dans un carnet. Il compose son
film par fragments, s'arrêtant sur un lieu ou un visage correspondant
à la légende. Un jeune homme à la beauté
hors du temps offre ainsi son visage au maharadjah. Pasolini est plus
simplement "voyageur", presque journaliste, que dans L'Orestie.
Il n'empêche qu'il est fascinant de voir l'œil du cinéaste
s'exprimer en dehors de toute production traditionnelle, exercer son
pouvoir critique et créer de la fiction avec les éléments
qu'il a sous les yeux.
Stéphane Du Mesnildot