LA TRILOGIE DE L'ÎLE-AUX-COUDRES

de Pierre PERRAULT

 

  • COFFRET TRIPLE DVD
  • Cinéma-Vérité - 1963 et 1968 - Québec - Durée: 5h23 (+93' de Bonus)
  • Sortie à la Vente en DVD le 18 avril 2007
    Éditions Montparnasse
  • Prix de vente conseillé : 35€
POINT DE VUE

Après les coffrets Jean Rouch, les Éditions Montparnasse se penchent sur la Trilogie de l'île-aux-Coudres de Pierre Perrault. Ces deux cinéastes, Jean Rouch pour l'Afrique, Pierre Perrault pour le Québec, avec également le Groupe Medvedkine pour la classe ouvrière, font partie du "cinéma direct" des années 60. Le documentaire prend alors une nouvelle direction, enterrant la dictature des commentaires pour laisser libre cours à la parole des "gens" et au langage des corps.

Au départ, Pierre Perrault avait la volonté d'aller au-delà de la seule culture littéraire "de salon". Il éprouvait le désir de s'orienter vers une culture de l'homme, de l'autre, du lieu et du souvenir. Il décide donc de prendre le chemin de l'île-aux-Coudres, située dans l'estuaire du Saint-Laurent et découverte par Jacques Cartier en 1534, et de partir à la rencontre des marins, pêcheurs, paysans et constructeurs de goélettes de l'île. Une aventure qui durera plus de 6 années (1963-1968). Trois films naissent de cette expérience : Pour la suite du monde (1963), Le Règne du jour (+ Le Beau plaisir) en 1967-1968 et Les Voitures d'eau (1968).

Dans Pour la suite du monde (premier film canadien à être sélectionné au Festival de Cannes en mai 1963), Perrault lance l'idée de faire renaître la pêche au marsouin, pratique ancestrale sur l'île, mais abandonnée pendant 40 ans. Il filme alors pendant presque une année (plus de 30 heures de pellicule) les préparatifs (bénédiction de la pêche), la vie dans l'île (fête de la mi-carême) et l'événement de l'intérieur (plantation des "balises", fabrication des lances, capture).
Le film s'ouvre sur la lecture, par Alexis Tremblay, un habitant de l'île, d'un extrait du journal de Jacques Cartier, avec la retranscription en sous-titre du texte en vieux français. Deux formes de langage entrent ainsi en interaction. Jacques Cartier, dans ce texte, fait référence à la présence des marsouins.

L'initiative de Perrault perpétue une certaine tradition et entraîne les habitants de l'île dans les méandres de leur propre histoire. De nombreux débats s'engagent sur la technique et l'origine exacte de la pêche au marsouin notamment entre Alexis Tremblay et son fils Léopold:vient-elle des "sauvages" ou a-t-elle été importée par les immigrés du Nord de la France ?. Alexis s'appuie sur les écrits pour étayer son argumentation. C'est ce que Roger Chartier appelle "le statut de vérité du récit d'histoire" ("(...) contrat passé entre l'écriture de l'histoire et le lecteur d'histoire quant à l'accréditation du récit comme vrai (...)"). Ce contrat est également proche de celui passé entre le spectateur et le film quant au statut de la vérité et aux effets du réel chers à Perrault.


Léopold préfère, quant à lui, se référer aux témoignages oraux et directs. Là aussi le rapprochement peut-être fait avec l'objet film puisque le son synchrone est utilisé. Ce son synchrone est notable puisque l'on entend véritablement la voix et l'accent des personnages (on appréciera les réflexions sur le langage entre le français et le québecois dans Le Règne du jour).
Il s'agit de témoignages directs ("C'est la première fois, dans l'histoire de l'humanité (...) que pour connaître Ulysse, on n'est pas obligé de passer par Homère"). "L'acte finalement, c'est la parole" avait dit Jean Rouch à propos de Chronique d'un été, en expérimentant les possibilités offertes par les caméras portées en son synchrone. Perrault attache beaucoup d'importance aux paroles, à la langue, au discours, au récit, son passé d'auteur à Radio Canada y étant sans doute pour quelque chose.

Les habitants de l'île trouvent en tout cas dans cette renaissance de la pêche au marsouin une manière de retrouver leur identité culturelle.
Mais celle-ci n'est rien si elle n'est pas transmise aux générations nouvelles et à venir ("Pour la suite du monde..."). Il s'agit aussi d'adapter la tradition (ici, la pêche au marsouin) aux réalités économiques du temps présent (vente du marsouin pêché au bénéfice de la communauté, développement possible d'un certain tourisme dans l'île). C'est la représentation concrète de la définition de la mémoire. Celle-ci n'est rien hors du temps présent. Perrault réfute ainsi l'idée de reconstitution. Son film est inscrit dans la contemporanéité et rend compte avant tout de la pêche au marsouin sur l'île-aux-Coudres en 1963. Il tient d'ailleurs à participer lui-même à l'événement en se mêlant aux pêcheurs ("En m'inscrivant dans l'action elle-même, j'en fais partie, je fais partie du film, je fais partie de son objectivité").

Les images sont d'autant plus ancrées dans le réel et le présent que Perrault profite, à ce moment-là, de techniques nouvellement acquises comme la caméra et le magnétophone léger, la pellicule plus sensible donc plus adaptable et surtout le son synchrone, comme nous l'avons déjà signalé, ce qui fera dire à J.L. Comolli dans Les Cahiers du cinéma, en 1969 : "un film où la caméra de Cartier-Bresson, sortie du cerveau de Vertov, retombe sur le coeur de Flaherty, où l'on a un Man of Aran avec du son direct".

Perrault revient 5 ans plus tard sur l'île-aux-Coudres pour filmer de nouveau la pêche au marsouin, mais de manière très différente. Dans Le Beau plaisir, la pêche est effectivement filmée en couleur et les explications sont davantage orientées vers la technique de pêche. En cela, le film complète idéalement Pour la suite du monde et peut-être considéré comme le cousin de Bataille sur le grand fleuve de Jean Rouch (1950) d'autant plus que, cette fois-ci, l'animal est mis à mort.
La quête d'une identité culturelle collective dans Pour la suite du monde laisse place au pélerinage d'Alexis Tremblay en France, à la recherche de ses propres racines, dans Le Règne du jour.

Nous suivons ainsi Alexis dans le Perche (lieu de naissance de son ancêtre Pierre Trembley - notons la légère différence orthographique entre les deux noms). Les écrits de Jacques Cartier, ancêtre commun de la collectivité sur l'île-aux-Coudres, laissent maintenant la place aux registres du 17e siècle et à la lecture du contrat de mariage de Pierre Trembley. Alexis poursuit son parcours à La Rochelle, lieu de départ de Pierre Trembley et il termine à Saint-Malo où il retrouve la trace de Jacques Cartier. La boucle est bouclée.

Au cours de ce voyage, Alexis est accompagné de son fils Léopold. Alors qu'Alexis est dans une posture admirative vis-à-vis de la France et des Français (admiration notamment pour l'histoire de France et ses lieux de mémoire lors de la visite d'un cimetière de soldats morts pendant la Seconde Guerre Mondiale ou lors de l'écoute du témoignage d'un rescapé du camps de Buchenwald), Léopold est davantage dans une optique d'échange culturel et de rencontre avec l'habitant. Il peut ainsi échanger quelques aspects pratiques de la vie quotidienne avec des paysans français (les pratiques des cultivateurs, la manière de tuer le cochon, l'utilisation de l'eau...). Chacun peut relever les points communs et les différences dans chaque pratique.

La modernisation et la disparition de quelques pratiques "ancestrales" en France, thématique déjà abordée dans Pour la suite du monde, inquiètent quelque peu Alexis et Léopold : les chevaux ne sont quasiment plus utilisés pour le labour, on ne tue presque plus le cochon, la mécanisation change les manières de cultiver la terre.
Alexis, notamment, présent en France pour retrouver des traces de son passé, n'en pense pas moins à l'avenir lorsqu'il dit à Marie, son épouse : "Pense à tes enfants et à tes petits enfants. Après toi, il y a du monde. Transmets ton naturel et moi le mien". Nous retrouvons cette interaction entre passé et présent.

Cette problématique est encore davantage mise en évidence dans Les Voitures d'eau, mais en prenant une orientation davantage socio-économique. C'est le récit de la fin des goélettes en bois, marquant elles-mêmes la fin d'une époque.
Perrault, dans Pierre Perrault, homme de la parole, cinéaste du vécu (voir Bonus), définit ainsi son film : "Les Voitures d'eau, ça représente le Québec. C'est tout le génie du bois des habitants de l'île-aux-Coudres qui est en train de se faire anéantir par le génie du fer. C'est la perte de la maîtrise du Saint-Laurent."

La période du savoir-faire artisanal laisse place aux logiques de marché et à la recherche de la rentabilité à tout prix. La langue elle-même, symbole de richesse dans les 2 précédents films (vieux français / français / québecois) paraît être soumise à un appauvrissement et à une uniformisation puisque l'appellation du Saint-Laurent devient le St Lawrence. Le champs lexical employé dans ce film en 1968 ne paraît pas avoir pris une ride.

Hubert Sauper, avec Le Cauchemar de Darwin en 2004, affirmait qu'il aurait pu aussi bien traiter des ravages de la mondialisation libérale avec le café au Brésil, le cacao en Côte d'Ivoire ou le pétrole au Nigéria. Pierre Perrault l'a fait dès 1968 avec les goélettes du Saint-Laurent.

Stéphane Bedin



POUR LA SUITE DU MONDE

SYNOPSIS

Pendant des siècles, les habitants de l'île-aux-Coudres, une petite île située dans le fleuve Saint-Laurent près de la ville de Québec, chassaient les bélugas en plongeant une « fascine » (assemblage de branchages) d'arbrisseaux dans la boue proche du littoral à marée basse. La pratique a été abandonnée après 1920. En 1962, une équipe de cinéastes de l'Office national du film, dirigée par Pierre Perrault et Michel Brault, arrive sur l'île pour faire un documentaire sur les habitants et leur vie isolée, et encourage les insulaires à faire renaître la pratique de la pêche aux bélugas.…

FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    1963 - Québec - 1h45 - noir & blanc
    Sélection officielle au Festival de Cannes 1963

    * Réalisation : Pierre Perrault, Marcel Carrière
    * Production : Fernand Dansereau
    * Scénario : Michel Brault et Pierre Perrault
    * Photographie : Michel Brault, Marcel Carrière, Bernard Gosselin et Pierre Perrault
    * Montage : Werner Nold
    * Musique : Jean Cousineau et Jean Meunier


    Les participants au documentaire sont des insulaires.
    * Léopold Tremblay : Marchand et président d’une compagnie de pêche
    * Alexis Tremblay : Cultivateur et politicien
    * Abel Harvey : Capitaine et maître de pêche
    * Louis Harvey : Cultivateur et chantre d'église
    * Joachim Harvey : Capitaine du Nord de l'Île
    * Stanley Jackson : Narrateur
LE RÈGNE DU JOUR
SYNOPSIS
Alexis Tremblay, le merveilleux conteur de « Pour la suite du monde », s'en va en France avec sa femme, à la recherche de ses ancêtres. À Tourouvre, il foule le sol de La Filonnière, ferme des premiers Tremblay, et tient dans ses mains le contrat de mariage de Philibert, «celui qui a fondé un nom au dit pays de la Nouvelle-France». Ce film ne comporte aucun élément fictif. Le montage parallèle fait ressortir les ressemblances et les différences qui existent entre le Perche et le Québec. Les personnages ont été choisis uniquement en raison de leur richesse intérieure et de leur foi en certaines valeurs.
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    1967 - Québec - 1h58 - noir & blanc
    * Réalisation : Pierre Perrault
    * Production : Jacques Bobet et Guy L. Coté
    * Photographie : Bernard Gosselin et Jean-Claude Labrecque
    * Montage : Yves Leduc et Jean Lepage
    * Musique : Jean-Marie Cloutier
    * Chanson : Monique Miville-Deschênes

    Les participants au documentaire sont des insulaires.
    * Alexis Tremblay : Lui-même
    * Marie Tremblay : Elle-même
    * Léopold Tremblay : Lui-même
    * Marie-Paule Tremblay : Elle-même
    * Louis Harvey : Lui-même
    * Marcellin Tremblay : Lui-même
    * Abbé Jean-Paul Tremblay : Lui-même
    * Diane Tremblay : Elle-même
    * Simon Tremblay : Lui-même
    * Blanchon : Lui-même
    * Carleton Ray : Lui-même
    * Françoise Montagne : Elle-même
    * Raphaël Clément : Lui-même
    * Louis Brosse : Lui-même
    * Christiane Greillon : Elle-même
    * Robert Martin : Lui-même
    * Louis Lemarchand : Lui-même


LES VOITURES D'EAU
SYNOPSIS

À l'automne, Laurent Tremblay et les autres capitaines de l'île-aux-Coudres montent leurs caboteurs du Saint-Laurent (leurs goélettes) en cale sèche et en entreprennent les réparations avant l'hiver. Dans son atelier, au milieu de plusieurs discussions sur la navigation et de récits du passé, Eloi Perron construit un canot pour Léopold Tremblay après en avoir fait un plan en bois. Au printemps, on termine le radoub et la saison de navigation commence. Elle est entrecoupée d'une brève visite à un chantier maritime près de Lévis où se construit une réplique de La Grande Hermine, le bateau de Jacques Cartier, et surtout d'une longue grève des débardeurs à Trois-Rivières, là où les caboteurs transportent la « pitoune » (bois de pulpe), ce qui donne lieu à bien des palabres. La fin de la saison est marquée par le brûlage d'une vieille goélette qui vient de faire son dernier voyage.

FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    1968 - Québec - 1h40 - noir & blanc
    * Réalisation : Pierre Perrault
    * Production : Jacques Bobet et Guy L. Coté
    * Photographie : Bernard Gosselin
    * Montage : Monique Fortier

    Les participants au documentaire sont des insulaires.
    * Yvan Tremblay : Lui-même
    * Aurèle Tremblay : Lui-même
    * Éloi Perron : Capitaine du M.P. Emilie
    * Nérée Harvey : Capitaine du G. Montcalm
    * Joachim Harvey : Capitaine du Cap de l'Ile
    * Léopold Tremblay : Lui-même
    * Alexis Tremblay : Lui-même
    * Louis Harvey : Lui-même
    * Laurent Harvey : Capitaine du Amanda

  • LES DVD
    3DVD9 - PAL - Zone 2 - Couleurs et noir&blanc
    Image & Son :
    Ecran: 4/3
    Langue: français mono





  • BONUS (93')

    DVD 1


    « Pierre Perrault, homme de la parole, cinéaste du vécu »
    Un film de Michel La Veaux - 1999 - 39 mn - Couleur
    Entretien inédit avec Pierre Perrault
    , dans lequel il évoque avec ferveur ses débuts de cinéaste et le tournage de la Trilogie de l’Île-aux-Coudres.
    Notre avis: Cette interview, réalisée en 1999, année de la mort de Pierre Perrault, évoque ses débuts de cinéaste et les circonstances qui l'ont amené à tourner la trilogie de l'île-aux-Coudres.
    Il affirme son intérêt pour la parole et son désir de "faire jaillir une parole vécue". Il ajoute que "grâce à la parole, le présent fleuri comme un poème".
    Il parle également de l'importance du caméraman, pour les aspects purement techniques du tournage. Lui-même préférant se fondre dans le décor et au milieu des protagonistes pour mieux s'imprégner du réel. Il considère Michel Brault, son caméraman sur Pour la suite du monde, comme une "caméra qui marche", faisant référence à son dynamisme et à ses mouvements de caméra, toujours au plus près de l'action. SB


    Biographie de Pierre Perrault


    DVD 2
    « Le Beau plaisir »
    Un film de Pierre Perrault, Bernard Gosselin, Michel Brault - 1968 - 15 mn - Couleur
    Sujet: Tourné avec les habitants de l'Île-aux-Coudres, Le Beau Plaisir nous invite à la pêche au marsouin, astucieux mammifère marin dont la capture exige de déployer toutes les ruses imaginables.



INTRODUCTION DE PATRICK LEBOUTTE
Directeur de la collection DVD Le geste cinématographique et critique de cinéma.

Tout au long des années soixante, le cinéma direct a libéré la parole, créant un formidable appel d’air. Dans le documentaire en particulier, il enterra la dictature du commentaire jusqu’alors trop souvent asséné comme en chaire, désormais tenu de céder sa place à la multitude des corps filmés s’exprimant librement, sur leurs lieux de travail ou d’existence, qu’ils soient anonymes ou célèbres. Ce fut alors une incroyable envolée d’accents, d’intonations, de parlures, comme autant de lâchers de ballons épuisant la voix des maîtres sous la polyphonie des humbles et des êtres ordinaires. Et sans doute ne s’agissait-il pas d’un hasard si ce nouveau chant du monde nous venait d’abord de l’Afrique (Jean Rouch), du Québec (Pierre Perrault) ou de la classe ouvrière (le cinéma des groupes Medvedkine), pays réels ou genre humain assourdis par la langue des puissants – coloniaux, voisins anglophones ou patrons - où l’on fut longtemps priés de se taire.
Ainsi la trilogie de l’Île-aux-Coudres célèbre-t-elle une langue souveraine essentiellement définie par ses valeurs d’usage. Ici, la parole ne se demande pas, elle se prend, à la manière d’un destin, car si l’on parle, c’est avant tout pour bâtir, pour ne rien dire qui n’engage à construire : une embarcation, un récit, un voyage, la remise à flot d’une tradition immémoriale. Parler pour mettre en jeu, en selle, en état de marche ce qui regarde tout le monde et relève du sort commun : telle est bien la fonction que réservent ses habitants au langage. Telle est aussi la proposition qu’ils soumettent à Pierre Perrault : au commencement est le Verbe ; pour eux, c’est un principe de mise en scène, une question de cinéma.
Antérieure aux films, mais remontant en ceux-ci par tous les plans, la parole est bel et bien ce qui les irrigue, les guide, leur donne des idées, comme elle organise de toute éternité la vie de la collectivité. Qu’il s’agisse de reconstituer l’ancienne pêche au marsouin, de construire une voiture d’eau suivant les règles de la tradition ou même de tuer le cochon, il n’est pas de manière de faire qui ne procède d’abord d’une façon de dire, aucune action qui ne soit préalablement discutée, débattue, poussée par une pensée commune mêlant la mémoire au savoir-faire, chacun selon son registre : à la langue des conteurs – Alexis et Grand Louis, griots québécois, incantatoires et poétiques - dotant le moindre geste d’une origine correspond le vocabulaire plus technique des artisans en charge de le tendre vers son devenir. Tant à l’Île-aux-Coudres la parole est levure.

Pierre Perrault, « discours sur la parole »
Extrait de De la parole aux actes de Pierre Perrault, Editions de l’hexagone, Montréal. 1985

« Depuis belle enfance, je soupçonne les mots de craindre les voyelles, le forgeron de redouter l'enclume du petit matin, les romanciers de tout faire pour éviter la fin de la messe, l'archéologue d'effacer toutes traces de son passage, les sémiologues, effarés par le coin des rues, de privilégier les images et de repousser le quotidien dans les poubelles de l'histoire, car il est confortable et rassurant de vivre dans une forêt de symboles bien rangés sur les rayons de sa bibliothèque où cultiver la poussière du temps qui passe, bien à l'abri des intempéries.
Mais on ne peut pas non plus toujours abandonner les fontaines à la virginité. Il faut bien, un jour, que quelque chose arrive qui précède l'écriture et l'alimente. Il faut parfois que la chose devance le mot. Que la réalité précède le mensonge. On ne peut pas passer sa vie à combattre, dans des légendes, les tigres en papier et les ombres chinoises. Et je cherchais désespérément à prendre pied dans ma propre vie, à sortir enfin du sentier battu de la culture.
Alors que dire d'un peuple sans histoire, et par conséquent sans écriture, qui cherche à prendre pied dans le présent convoité par les marchands d'images et les fabricants de savon ? Voilà où j'en étais, avec plusieurs, au sortir de ce qu'on nomme, par dérision sans doute, les humanités. J'avais en effet appris à vivre en lisant et aucune écriture apparemment considérable ne mentionnait ce fleuve orphelin et inexprimé qui pourtant cherchait à prendre place dans mes mirages et mes géographies. Je me sentais dépouillé d'un fleuve que personne ne revendiquait sauf les armateurs anglophones qui ne se donnent pas la peine d'aimer ce qu'ils se préoccupent d'exploiter.
Pourtant, ailleurs, ici et là, je rencontrais des hommes oubliés par les images, négligés par les littératures, et qui, eux, apprenaient à vivre en vivant.
»

BIO & FILMO DE PIERRE PERRAULT
Né le 29 juin 1927 à Montréal, Québec —décédé le 24 juin 1999

« Mes films ne sont pas politiques. Ce sont des outils de réflexions, le matériel nécessaire à la reconnaissance de l'homme d'ici. » La Patrie, 25 juillet 1971.

Pierre Perrault se destine d'abord au droit. Après des études classiques, il s'inscrit à la Faculté de droit de l'Université de Montréal, en 1948. Par la suite, il mène des études à l'Université de Paris en histoire du droit et à l'Université de Toronto en droit international privé. Il pratique le droit à Montréal, de l954 à l956, année où il devient auteur radiophonique à Radio Canada. Au fil des ans, il écrira aussi des dramatiques pour la télévision. Ses débuts en cinéma, il les fait chez Crawley Films, où il produit une série de films intitulée « Au Pays de Neuve-France » dont il écrit également les textes de la narration.

Son entrée à l'Office national du film du Canada sera marquante. En 1963, « Pour la suite du monde » sort sur les écrans et étonne. Il s'agit d'une nouvelle écriture, d'un nouveau cinéma qui exalte la langue des gens de mer de l'Île-aux-Coudres, et leur vécu hors fiction. Au-delà du simple documentaire, il nous livre une fresque qui vaut à ses réalisateurs (Pierre Perrault, Michel Brault et Marcel Carrière) une reconnaissance dans toute la francophonie.
Il réalisera avec Bernard Gosselin d'autres longs métrages de même facture et avec les mêmes gens de l'Île-aux-Coudres : « Le Règne du jour » (l966) et « Les Voitures d'eau » (l968). En l968-l969, Perrault et Brault se font les témoins du réveil acadien à l'Université de Moncton et nous livrent « L'Acadie, l'Acadie?!? » qui sortira en l971. Toujours avec Bernard Gosselin à la caméra il réalise « Un pays sans bon sens ! » (1970), sorte de poème à plusieurs voix sur la notion du pays.

En 1976, c'est l'Abitibi qui retient l'attention de Pierre Perrault et Bernard Gosselin. Ils y tournent « Un royaume vous attend », « Le Retour à la terre » et « C'était un québécois en Bretagne, madame », sorte de plaidoyer pour la terre et le courage des colons des années 30 et une évocation des Gens d'Abitibi aux prises avec un royaume qu'ils attendent toujours.

Au début des années 80, il entreprend, en collaboration avec Martin Leclerc à la caméra, de raconter la chasse et les chasseurs dans « La Bête lumineuse » et en 84 il refait le voyage de Jacques Cartier au cours d'une traversée à voile de Saint-Malo à Québec à la recherche mémoire d'où émergera dans « La Grande Allure ». Puis de 87 à 91, ce sera l'ultime voyage, en plusieurs étapes, au Grand-Nord, sur la terre d'Ellesmere, à quelques kilomètres du Pôle. De cette aventure qui le conduira à la rencontre du boeuf musqué naîtront ses deux derniers films: « Cornouailles », puissante métaphore sur l'occupation du territoire, avec le boeuf musqué comme symbole de la résistance, et « L'Oumigmag ou l'Objectif documentaire » dans lequel le cinéaste livre sa réflexion sur la démarche documentaire.

1963 : Pour la suite du monde
1967 : Le Règne du jour
1968 : Les Voitures d'eau
1968 : Le Beau plaisir
1970 : Un pays sans bon sens !
1971 : L'Acadie, l'Acadie
1973 : Tickets s.v.p
1976 : Le Retour à la terre
1976 : Un royaume vous attend
1977 : C'était un Québecois en Bretagne, Madame
1977 : Le Goût de la farine
1980 : Gens d'Abitibi
1980 : Le Pays de la terre sans arbre ou Le mouchouânipi
1982 : La Bête lumineuse
1985 : La Grande allure (2e partie)
1985 : La Grande allure (1re partie)
1986 : La Grande allure (TV)
1993 : L'Oumigmag ou l'objectif documentaire
1996 : Icewarrior


                                 
                                       Pierre Perrault (à droite) avec Bernard Gosselin
                                          © 1968 Office National du film du Canada
                                                                °°°°°