Il y
a la lune et cette petite fusée à damier rouge et blanche
dans laquelle Tintin embarque pour son aventure spatiale. Il y a Denis
Podalydès, héros lunaire qui traverse l'oeuvre de son
frère Bruno, de Versailles rive gauche à
Voilà. Et puis, il y a la face cachée de la lune:
deux courts métrages inattendus de Bruno Podalydès (Le
dernier mouvement de l'été et Vertiges)
ainsi que des essais burlesques et parodiques (Espapec, Minirama,
Les frères siamois, les histoires gratuites) qui redessinent
brusquement les contours d'une oeuvre plus complexe qu'il n'y paraît.
Il faut saluer le très joli travail de cette jeune maison d'édition,
Finalement, qui pour sa première sortie DVD choisit
de collaborer étroitement avec Bruno Podalydès. À
l'instar d'Agnès Varda et Ciné Tamaris (pour Cléo
de 5 à 7, Daguerréotypes et Le bonheur),
le cinéaste réalise des bonus spécialement pour
l'occasion (Que sont-ils devenus ?), des petites introductions
pour chacun de ses films et une analyse plus approfondie, avec arrêt
sur image, de Versailles Rive Gauche. Le dispositif même
de ces auto-analyses en dit long sur l'auteur, entre cours de cinéma
professoral et séance super-8 familiale, Bruno Podalydès
se livre par bribes et nous fait apercevoir son oeuvre comme un journal
intime.
Les deux premiers courts métrages qu'il réalise en 1992
sont d'une étonnante crudité et intimité. Tournés
en super-8, Le
dernier mouvement de l'été et Vertiges
mettent en scène le désir et l'objet du désir.
Dans le premier film, un jeune homme se masturbe en regardant les
polaroïds d'une jeune femme nue au bord de la mer. Dans le second,
on retrouve cette jeune femme errant sur une plage, à la montagne,
scrutée dans ses moindres gestes par une caméra aimante.
Bruno Podalydès se met lui-même en scène avec
sa compagne, Françoise Brillot. De ces deux films naîtra
un troisième, Voilà. Un enfant vient de naître,
il a deux mois, il s'appelle Jean Brillot, c'est le fils du couple
qui s'est formé dans les deux premiers films. Il est toujours
émouvant de voir le cinéma et la vie se lier de façon
si unie. Dans Voilà, Denis a pris la place de Bruno.
Voilà a gardé le ton libéré,
expérimental des deux premiers courts métrages. Sans
souci de narration, Bruno Podalydès se contente de filmer une
promenade bucolique d'un homme et son fils, ballade qui, au
fur et à mesure, gagne
en profondeur; cette immersion à la fois belle et inquiétante
(jusqu'où ira donc ce père ?) au coeur de la campagne,
ce baptême final en pleine mer donnent à voir l'importance
viscérale de la communion de l'homo urbanos avec la Mère
Nature également déjà très présente
dans les 2 courts précédents.
Cinq films courts, à la fois pilotes pour émission TV
et essais cinématographiques composent une sorte de carnet
à idées loufoques que Podalydès s'amuse à
mettre en images; Les histoires gratuites étant sans
conteste la démarche la plus pertinente du cinéaste,
alors à la recherche du degré zéro du cinéma.
Une image de source "neutre" + une voix-off = un film !?
Ou comment transformer toute image "objective" en une histoire
personnelle. Leçon de cinéma. L'autre bonne surprise
est ce personnage d'Espapec, un fonctionnaire de bureau original,
lointain cousin de Mr Bean qu'il ne serait pas étonnant de
retrouver un jour dans un long métrage de Podalydès.
On peut seulement regretter que ne figure pas sur ce DVD son tout
1er court métrage réalisé en 1986, Albert
Capon mécanicien, avec dans le rôle
titre de l'homme aux cent métiers, son frère Denis en
qui il voit, dit-il "l'Antoine Doinel du film d'entreprise"!
La trace de Truffaut est déjà présente et se
confirmera jusqu'à Liberté Oléron. De
Albert Capon à Arnaud (dans Versailles Rive Gauche),
du père de famille (dans Voilà) à Albert
Jeanjean (dans Dieu seul me voit) et finalement Jacques Monod
(dans Liberté Oléron), Denis Podalydès
décline un Antoine Doinel distrait, frivole, maladroit et bien
plus antipathique qu'il n'y paraît. Il est un contraste qui
frappe aux yeux quand on regarde l'intégralité des films
de Podalydès, c'est ce besoin essentiel de se constituer et
de préserver un clan. De films en films, on retrouve toujours
les mêmes acteurs: Jean-Noël Brouté, Philippe Uchan,
Michel Vuillermoz, Isabelle Candelier et bien sûr son frère
Denis; et les mêmes techniciens, Pierre Stoeber fait l'image
depuis Le dernier mouvement de l'été et Marie-France
Cueno, le montage. Et paradoxalement, les films disent tout le contraire.
Dans Versailles Rive Gauche, l'enfer c'est les autres. Arnaud
se retrouve envahi par ses amis qui involontairement l'empêchent
de séduire Claire. Dans Voilà, l'apprentissage
de la vie se fait à l'écart de la civilisation et Jacques
Monod de Liberté Oléron cherche inconsciemment
à détruire le nucléon familial. Bien sûr
cet Antoine Doinel des années 90 nous fait rire par ses maladresses
et ses réflexions mais il fait aussi preuve de nombrilisme,
d'égoïsme, voire de tyrannnie (dans Liberté
Oléron). Sans doute par angoisse, il veut tout maîtriser
mais ne maîtrise rien et il est en cela un excellent reflet
de notre société.
Laurent Devanne