Disponible
uniquement dans le deuxième coffret Powell et Pressburger édité
par l’Institut Lumière, Peeping Tom (Le
Voyeur, 1960) fait l’objet de la même mise en valeur
que les autres titres de la collection. Le film marque cependant une
rupture avec le reste de l’œuvre des deux cinéastes,
d’abord parce qu’il a été réalisé
sans l’aide de Pressburger, mais surtout parce que son sujet
subversif et son amoralité ont coûté cher à
Powell.
En 1957, la collaboration de longue date entre Emeric Pressburger
et Michael Powell prend fin avec une dernière œuvre commune,
I’ll Met By Moonlight. Powell s’attèle
alors seul à un nouveau film, Luna de miel (1959).
En parallèle, le producteur Danny Angel lui suggère
de rencontrer un personnage énigmatique, cryptographe pendant
la guerre: Leo Marks. Powell confie dans ses mémoires : «
Je ne le savais pas, mais ceci allait changer ma vie et ma carrière
». Marks lui propose une histoire d’espionnage, mais le
cinéaste a déjà réalisé plusieurs
films de guerre. Les deux hommes parlent ensuite de psychanalyse et
s’accordent d’écrire un scénario sur Freud,
mais John Huston les devance et ils doivent trouver un troisième
sujet. Lors d’une autre rencontre, Marks lance enfin : «Monsieur
Powell, que diriez-vous de faire un film sur un jeune homme qui tue
les femmes qu’il filme avec sa caméra?». Il
emploie également le terme «scoptophilie». Powell
acquiesce et avance l’expression «Peeping Tom»,
qui signifie « voyeur ».
En quelques semaines, une version complète du scénario
de Marks voit le jour et peut circuler dans le milieu. Il s’agit
d’une histoire très sombre, où un jeune opérateur
solitaire filme et tue des femmes, à l’aide d’une
caméra équipée d’un couteau et d’un
miroir déformant. Dans la lignée du M de Fritz
Lang (M le maudit, 1931), Powell ne souhaite pas condamner
son personnage, mais le montrer à la fois dans sa souffrance
et dans sa folie. Une explication psychanalytique de son comportement
meurtrier est néanmoins avancée, avec les expériences
traumatisantes subies pendant son enfance. Le voyeur hérite
du nom de Mark Lewis, en référence à Leo Marks
qui se trouve être lui-même scoptophile.
Après avoir proposé le rôle de Mark à Laurence
Harvey, qui a cédé à l’appel d’Hollywood
comme Deborah Kerr quelques années plus tôt, Powell choisit
le protagoniste de Sissi, Karl-Heinz Böhm (anglicisé en
Carl Boehm), pour incarner le voyeur. Le réalisateur a le sentiment
que Böhm remplira à merveille ses fonctions, avec son
léger accent allemand et sa physionomie séduisante.
Il engage aussi une jeune comédienne de théâtre
prometteuse, Anna Massey, pour jouer Helen, la voisine de Mark. Nat
Cohen, producteur du film, émet alors de sérieux doutes
quant à ce duo improbable, mais Powell a le dernier mot. Pour
compléter son casting, il confie surtout le rôle d’une
victime à Moira Shearer (The Red Shoes, 1948 ; The
Tales of Hoffmann, 1951), qu’il est très fier d’avoir
convaincue. Il se réserve le personnage du père de Mark
et emploie son propre fils, Columba Powell, pour jouer Mark enfant.
Quant aux décors, beaucoup de séquences sont tournées
chez Powell au 8, Melbury Road à Londres et au numéro
5 lui faisant face. Le réalisateur s’investit ainsi personnellement
dans le film, entraînant avec lui sa propre famille.
À sa sortie en Grande-Bretagne, le film fait scandale et se
voit retiré de l’affiche au bout d’une semaine.
Les critiques s’en prennent violemment à l’œuvre
et à son réalisateur, dénonçant des débordements
sadiques et sexuels intolérables. Si certains n’oublient
pas A Matter of Life and Death (Une question de vie ou
de mort, 1946) et Black Narcissus (Le Narcisse noir,
1947), d’autres se souviennent de l’intrigue bizarre de
A Canterbury Tale (1944), où des jeunes femmes reçoivent
de la colle dans les cheveux, et tous condamnent ce nouveau film malsain
et amoral. Bien entendu, cet échec n’est pas sans conséquence
sur la carrière de Powell et la brise même complètement.
Il faut attendre la redécouverte du film par des cinéastes
comme Martin Scorsese pour que l’œuvre soit reconsidérée
à sa juste valeur. Ainsi, elle devient plus tard une véritable
référence pour de nombreux réalisateurs, tels
que Brian de Palma (ou Garspar Noé, voir en bonus).
Désormais estampillé film «culte», Peeping
Tom fait toujours forte impression, à la fois pour son
propos dérangeant et sa maîtrise technique. Dès
la séquence inaugurale, Powell ne donne pas au spectateur le
recul de cadrages et d’un montage conventionnels, mais montre
le crime d’une prostituée à travers l’objectif
de la caméra de Mark. C’est-à-dire que l’on
investit le regard de l’assassin lui-même et que l’on
a l’impression de participer au meurtre. De plus, le comportement
de Mark amène un double choc visuel : non seulement l’on
assiste au déshabillage d’une prostituée, mais
l’on devient complice de son impitoyable exécution. Les
images où se mélangent la nudité et la violence,
observées du point de vue du tueur, provoquent ainsi un certain
malaise chez le spectateur. On retrouve la filiation directe de ce
point de vue chez Brian de Palma. Loin de faire descendre la tension
installée par cette première séquence, Powell
enchaîne sur le travail secondaire de Mark comme photographe
de vues érotiques. Chez le libraire d’abord, il critique
la société puritaine britannique, en introduisant un
vieil homme à l’allure respectable, venu acheter des
photographies de nus. L’entrée d’une petite fille
interrompt un instant sa négociation, puis il reprend et sort
bien vite, sa précieuse acquisition sous le bras. Dans le studio
à l’étage, Mark effectue ensuite les clichés
de deux jeunes femmes en sous-vêtements. C’est d’ailleurs
l’une d’elles que l’on entrevoit complètement
nue un peu plus loin. Plus tard, deux autres séquences au moins
ajoutent à la crudité du film : le deuxième meurtre
de Mark d’abord, celui de la jeune doublure Vivian, interprétée
par Moira Shearer, constitue une nouvelle montée d’angoisse
impressionnante ; le suicide de Mark ensuite, montré de front
et en intégralité, conclut le film sur une note de désespoir
et de pessimisme.
Mais comme on l’a souligné, Powell décrit le comportement
de son personnage autant dans la violence de l’acte criminel
que dans le tourment de la solitude et du manque d’affection.
Effectivement, conscient de l’horreur de ses agissements, Mark
a moins le profil d’un aliéné que celui d’une
victime d’expériences sordides. Aussi la naissance d’une
relation amoureuse entre Mark et sa locataire Helen met-elle à
jour toute sa souffrance. Face à la jeune femme, il n’apparaît
désormais plus comme le bourreau confiant et inflexible, mais
comme un homme fragile tentant de résister à ses démons.
Helen fait ressortir le caractère doux et aimable de Mark,
la détresse aussi de ne pouvoir échapper à la
malédiction qui l’accable. Et lorsqu’elle brandit
la caméra avec l’objectif tourné vers elle, il
détourne vivement l’appareil en s’exclamant «
Non, pas vous ! Elle ne vous verra jamais ! ». Puis,
quand il la surprend dans son appartement en train de visionner ses
films, il combat ses pulsions et lui ordonne de ne pas se montrer
effrayée. Enfin, quand bien même il explique le fonctionnement
de son engin de mort, pointant le poignard contre la gorge d’Helen
et dressant le miroir déformant, il parvient à dévier
l’arme et à abandonner la jeune femme. Finalement, grâce
à cette intrigue amoureuse en parallèle, Powell réussit
à rendre le meurtrier humain et attachant, allant plus loin
encore que Fritz Lang avec M.
En conclusion, le travail de l’Institut Lumière sur cette
édition, notamment avec les interventions de Bertrand Tavernier,
de Gaspar Noé, et le documentaire Une psychose toute britannique,
recontextualise bien l’œuvre et met en relief sa valeur
et son impact. Après déjà sept films, il ne reste
plus qu’à attendre avec confiance les prochaines livraisons
de l’Institut Lumière.
Stéphane Tralongo