Tout
le monde a entendu parler de Denis Robert, (ex)journaliste et écrivain.
Rappelez-vous : c’est lui qui a révélé
l’affaire Clearstream dont on parle encore aujourd’hui.
Mais Denis Robert n’est pas seulement un écrivain. Il
est aussi réalisateur de films. Le double DVD qui lui est consacré
en comprend quatre, dont deux sur l’affaire Clearstream évidemment.
Les deux derniers (Histoire clandestine de ma région
et Le carnet) n’ont rien à voir avec Clearstream
et révèlent une facette peu connue de Denis Robert.
Dans Histoire clandestine de ma région,
il jette un regard caustique sur Metz (la ville où il réside)
ses habitants et surtout sur ceux qui la dirigent et la grande comédie
politique qu’ils jouent avec beaucoup de conviction. Il révèle
un peu de sa personnalité dans le commentaire qui l’accompagne.
Mais il se révèlera encore bien davantage dans l’interview
qu’il a accordé à Pierre Siankowski où
l'on découvre un homme comme vous et moi, en proie à
ses doutes, expliquant simplement ses certitudes et ses déceptions.
Un citoyen comme il y en a beaucoup, seulement un peu plus curieux
que les autres. Le magazine Les Inrockuptibles définit
ce film comme : «Un essai introspectif, papillonneur, drôle…
au final très touchant».
Autre court-métrage de Denis Robert n’ayant aucun rapport
avec l’affaire Clearstream : Le cahier,
dans lequel il va réussir à approcher les SDF de Metz
et les faire parler de la vie et de la mort. Des images d’une
grande tristesse, tragiques mêmes devant tant de malheurs accumulés
sur les mêmes épaules. Le poids de cette misère
est si lourd que certains parlent du suicide comme d’une libération…
Poignant.
Mais revenons à l’affaire qui fit vraiment connaître
Denis Robert du grand public : l’affaire Clearstream.
En 1996, Denis Robert réunit sept grands magistrats anti-corruption
afin de créer un espace judiciaire européen : ce sera
l’Appel de Genève, dont les médias ont tous salué
l’heureuse initiative et publié plusieurs interviews
de Denis Robert. Suite à cette publicité sur son travail,
plusieurs témoins de magouilles financières vont le
contacter. Notamment, Ernest Backes qui est un ancien dirigeant licencié
de la chambre de compensation Clearstream, une des rares sociétés
clefs dans le domaine des échanges financiers internationaux
(avec Euroclear, autre société basée à
Bruxelles)(1).
Ernest Backes est un des créateurs de cet énorme système
informatique destiné à faire transiter des sommes colossales
par delà les frontières. Cet homme va expliquer à
Denis Robert tous les tenants et les aboutissants de cet énorme
pieuvre informatique qui étend ses tentacules dans le monde
entier. (Un autre homme a fondé avec Ernest Backes ce système.
Il s’agit de Gérard Simon, qui est mort dans d’étranges
circonstances en Corse : aucune enquête n’a été
diligentée pour en savoir plus. Il était le seul, avec
Ernest Backes, à connaître tous les rouages de l’organisation
informatique de Clearstream).
Comme le hasard fait bien les choses, Robert Denis va rencontrer également
l’ancien responsable informatique de Clearstream, Régis
Hempel, qui va lui expliquer qu’il était chargé
d’effacer des listings certaines transactions financières
dites «sensibles». Devant l’énormité
des faits et l’importance des clients de Clearstream (toutes
les plus grandes banques mondiales), Denis Robert décide d’écrire
un livre, Révélation$ et de faire un film Les
dissimulateurs produit et diffusé par Canal +,
film qui sera qualifié d’ «acte de foi dans
le journalisme qui dérange, sincère et engagé,
porté par le souffle de la vérité, contre les
menteurs invétérés» par Les Inrockuptibles.
Le journaliste-écrivain vient de lancer un véritable
tsunami médiatico-financier. Clearstream va tout mettre en
œuvre pour faire interdire le livre et le film. En vain. Certains
de ses collègues journalistes lui sont carrément hostiles
dans leur commentaire et n’hésitent pas à le descendre
en flammes malgré l’évidence des preuves et le
sérieux des témoignages cités. C’est notamment
le cas du journal Le Monde et du magazine Charlie Hebdo.
D’autres ne parlent de rien car Clearstream menace clairement
d’intenter des procès à tout le monde. D’autres
enfin n’hésitent pas à en faire la une de leur
journal, comme Le Figaro. Denis Robert doit faire face à
des pressions énormes : visites policières, intimidations,
perquisitions, confiscation de ses ordinateurs, etc. Mais il ne baisse
pas les bras.
L’affaire prend une autre forme quand une mission parlementaire
française s’en saisit : les députés Peillon
et Montebourg enquêtent, interrogent et se déplacent
au Luxembourg pour en savoir plus. Comme ce scandale luxembourgeois
devient international, une information judiciaire s’ouvre enfin
au Luxembourg. Comme le note Denis Robert : « La justice
luxembourgeoise est lente et ne fonctionne qu’à la pression
internationale. » Tous les dirigeants de Clearstream sont
remerciés. Et comme par hasard, au même moment, la société
Clearstream est rachetée par un très important groupe
financier allemand : Deutsche Börce Clearing. Quelques semaines
plus tard, un procureur luxembourgeois n’hésite pas à
affirmer que « tout est réglé ».
C’est loin d’être la réalité.
Devant les réactions à son premier livre, Denis Robert
en publie un deuxième, La boîte noire et réalise
un deuxième film L’affaire Clearstream (racontée
à un ouvrier de chez Daewoo) , tout aussi documenté
que le premier et qui passera aussi sur Canal +. Dans ce film, il
démontre que ces scandales financiers ont tous des répercussions
sur notre vie quotidienne (Clearstream est actionnaire de chez Daewoo).
Quand les financiers prennent le pas sur les industriels, c’est
la fin de nombreux emplois. Rentabilité oblige. Libération
commentera : «Denis Robert apporte sa petite pierre à
la déstabilisation du terrible (des)ordre financier…
» et L’Humanité : « Enquête
magistrale ».
Bien entendu, les financiers luxembourgeois ne vont pas en rester
là. Clearstream dépose une multitude de plaintes contre
Denis Robert, son éditeur et Canal +. Pas moins de 31 procès
en diffamation. On croit rêver ! Pour corser le tout, elle dépose
des plaintes non seulement en France et au Luxembourg mais également
dans d’autres pays, en Belgique, en Suisse et au Canada. Des
huissiers viennent au domicile de l’auteur pratiquement tous
les jours. Pratiquement, il en a comptabilisé plus de 200 !
Ces procès coûtent chers ; les demandes de dommages et
intérêts de Clearstream sont exorbitants. La plupart
du temps, Denis Robert est relaxé. Heureusement. Malheureusement,
toutes les procédures ne sont pas encore terminées.
À noter qu’il a gagné tous les procès intentés
par Clearstream contre ses interviews ou articles parus ou diffusés
par France 2, Le Point, le Nouvel Observateur ou sur différents
sites Internet.
Cette affaire, déjà très complexe, va le devenir
beaucoup plus quand, durant l’été 2004, un corbeau
publie des listings truqués de Clearstream, dans lesquels apparaissent
des comptes au nom d’élus, de grands industriels et même
de certains membres du gouvernement français entraînant
un nouveau scandale médiatico-politique. Devant cette nouvelle
facette de l’affaire, Denis Robert veut à nouveau mettre
les choses au clair. Il écrit un nouveau livre Clearstream,
l’enquête, dans lequel il explique pas à pas
comment il en est arrivé à ses conclusions et comment
il a été manipulé par d’autres personnages
pas très catholiques, notamment par ce fameux corbeau à
qui il avait donné les listings originaux pour qu’il
les étudie à loisir. Mais ses écrits font peur
et ce livre restera interdit pendant 23 jours avant d’être
enfin autorisé à la vente en France.
Et le temps qui passe ne calme pas l’hydre financière
luxembourgeoise. Cinq années plus tard, la justice du Luxembourg
se réveille (Pourquoi ? Poussée par qui ?) et inculpe
Denis Robert pour accusations mensongères envers la BGL (Banque
Générale du Luxembourg), accusation pour laquelle il
a déjà été poursuivi en France et pour
laquelle il a gagné tous ses procès en instance et en
appel. La justice française n’ayant pas voulu châtier
l’écrivain récalcitrant, la justice luxembourgeoise
prend la relève pour tenter — une fois encore —
de détruire celui qui a découvert toutes les magouilles
de Clearstream. Justice luxembourgeoise qui semble tout faire pour
ne pas enquêter sur Clearstream, plus beau fleuron de sa place
financière. Il est clair que celle-ci est du côté
des sociétés financières qui font vivre économiquement
le Duché. La preuve la plus flagrante : le ministre de la justice
est aussi ministre du trésor et du budget !!! Denis Robert
risque non seulement une peine de prison mais également une
amende qui sera encore une fois — n’en doutons pas —
exorbitante. «Ce harcèlement n’a qu’un
but : nous intimider, nous épuiser financièrement, et
intimider surtout les journalistes qui pourraient s’intéresser
à la question» constate amèrement Denis Robert.
«En poursuivant Denis Robert, les autorités luxembourgeoises
ne veulent seulement protéger Clearstream qui affiche une santé
insolente. Ils cherchent à intimider tous ceux qui, à
l’avenir, voudront savoir comment fonctionne le système
financier et la toile d’araignée des paradis fiscaux…
» On ne saurait mieux dire. Tous ceux qui pensent que la liberté
de penser et d’écrire est une valeur européenne
fondamentale devant primer sur les intérêts financiers,
peuvent soutenir Denis Robert sur ce site.
Malgré tout, Denis Robert reste un homme serein et confiant.
Son comité de soutien l’a beaucoup aidé dans son
combat pour que la vérité soit connue. Il dit dans son
site : « Fin 2006, je me disais, limitons la casse et
essayons de ne pas perdre… Grâce à ce mouvement
[de soutien], je peux mieux gérer le temps, les embûches
et la lourdeur de la procédure. Je crois que nous pourrons
gagner les procès qui nous sont faits et obtenir des relaxes
ailleurs. Ce qui apparaît le plus insupportable est d’être
face à une mécanique qui n’entend rien et cherche
à écraser, qui pompe votre énergie. Je sais que
jamais je ne ferai bouger seul le monstre judiciaire ou financier.
Je ne cherche pas cela. Je refuse simplement qu’on me fasse
taire. Je suis un type normal entré par effraction dans une
histoire improbable et (relativement) monumentale. Cette histoire
n’est pas finie. »
Non, cette histoire n’est pas finie. Le 11 janvier 2007, une
dépêche de l’AFP tombe : « …En
Allemagne, Deutsche Börse grimpe de plus de 5% suite à
l’annonce d’une forte hausse de l’activité
de sa filiale de compensation Clearstream. Les volumes de transactions
de cette dernière ont en effet progressé de 12% en décembre.
2,03 millions d’opérations internationales ont été
enregistrées, dont 77% sur les marchés de gré
à gré et 23% sur les marchés actions. Sur l’année
dernière, Clearstream a enregistré 24,51 millions de
transactions, soit une hausse de 20% par rapport à 2005. En
2006, la société a ajouté trois nouveaux marchés
à son réseau international : la Croatie, la Turquie
et la Russie. »
Alors, histoire à suivre ou histoire sans fin ?
Claude
Astier
(1)
lire notes ici