)))  LA VALLÉE CLOSE
        
    de Jean-Claude ROUSSEAU             
 

  • Essai philosophique - France - 1995 - durée: 2h23
  • Sortie à la Vente en DVD le 17 mars 2009
  • DVD-LIVRE
  • Éditions Capricci

SYNOPSIS

Un lieu – la résurgence de la Sorgue à Fontaine-de-Vaucluse –, un livre de géographie, un tableau de Giorgione, un commentaire de Lucrèce par Bergson, une forme poétique de Pétrarque sont les éléments qui, agencés en un système circulaire de résonances et d’échos, composent La Vallée close.

POINT DE VUE
Pour rendre un hommage aux Straub qui ont beaucoup soutenu son projet (ils furent à l’origine du gonflage de la pellicule du film en 16mm), Jean-Claude Rousseau aurait pu l’intituler « Leçons de géographie », les deux heures et vingt minutes de la vallée close pouvant finalement se résumer à un « cours » de géographie physique et sentimentale.

De 1984 à 1995, le cinéaste se rend régulièrement à Fontaine-de-Vaucluse, en bordure de la Sorgue et de sa résurgence et commence à filmer, en Super 8, ce qui se trouve sous ses yeux : un chemin vide, une grotte, une chambre d’hôtel… L’acte de filmer chez Rousseau préexiste à l’idée même d’œuvre achevée. Pour reprendre une idée énoncée par Cézanne, rien ne doit s’immiscer entre le regard de l’artiste et le monde qu’il doit représenter comme il se dévoile à lui. En terme cinématographique, cela se traduit chez Rousseau par un refus du récit construit, voué à faire sens : « il y avait une nécessité de filmer, qui correspondait à des choses assez mêlées- y revenir, nous retrouver là. C’était dès le départ de l’ordre du désir. Le désir du film confondu avec le désir amoureux. Le désir d’être là. »

« Etre là », face au monde pour en saisir une image la plus juste possible est l’ambition première de la vallée close. Ce parti pris radical peut sembler, dans un premier temps, assez déconcertant. Quand le film s’ouvre sur de beaux plans d’un chemin vide, menant vers nulle part, c’est le côté « amateur » du projet qui saute aux yeux : les plans ne « raccordent » pas au sens traditionnel du terme, la main du cinéaste apparaît dans le champ de la caméra, les sautes d’image sont fréquentes…
Peu à peu se dessinent pourtant les contours d’une œuvre très « élaborée » dans sa construction finale. Et c’est d’ailleurs sans doute ce qui séduit le plus dans La vallée close : ce contraste permanent entre le caractère « brut » des images saisies sur le vif, sans autre justification que le désir de filmer l’instant, et leur agencement dans une forme plastique extrêmement complexe.

Réalisé sur une période de plus de dix ans, le film n’avance jamais de manière linéaire ni chronologique (à vrai dire, mis à part quelques détails fortement connotés –un tube sirupeux ringard, les vêtements des touristes-, il est quasiment impossible de dater les images du film) mais de façon cyclique. C’est alors que nous retrouvons notre idée de « leçon de géographie ».

Le cinéaste s’appuie sur un ancien manuel d’école élémentaire et construit son film en 12 « leçons » : la première s’intitulant le jour et la nuit, la seconde les saisons, etc.
Rousseau raconte qu’il a longuement cherché la structure adéquate, envisageant d’abord de diviser son film en six parties pour se conformer au modèle de la sextine de Pétrarque avant la découverte, dans le Chansonnier, d’une double sextine qui lui donna l’idée des douze parties. Si le mot n’était pas autant galvaudé, il serait facile d’avancer que La vallée close adopte une forme beaucoup moins narrative que « poétique », jouant sans arrêt sur les effets de rimes, de réminiscences, de renvois et de répétitions.

La découverte du manuel de géographie permet au cinéaste d’accomplir progressivement la forme définitive de son œuvre : douze leçons constituées de cinq bobines chacune, sauf la huitième (la mer, la tempête, le port) qui reste vide. Par la suite, Rousseau limitera sa dixième partie à une seule bobine.
La teneur des « thèmes » du manuel correspond de la même manière au projet du film : il y est question du jour et de la nuit, de l’éternel retour des saisons, du cycle de l’eau et des nuages…En un mot comme en cent, le cinéaste privilégie une forme circulaire, où chaque élément revient régulièrement : certaines images du film, certaines paroles que le cinéaste répète plusieurs fois ou qu’il replace au cours de l’œuvre (il faudrait s’étendre plus sur le rôle du son dans La vallée close puisque Rousseau l’a enregistré sur les lieux mêmes du tournage sans pour autant le rendre synchrone afin de le faire participer, à sa manière, à l’essence poétique du projet). On remarquera également que le cinéaste récite les premières leçons du manuel au début de son film avant de les « oublier » en cours de route et de les reprendre lors des derniers chapitres.

Là encore, l’œuvre adopte une forme cyclique qui évoque d’ailleurs le site géologique au cœur du projet (cette fameuse « vallée close »)
Au cœur de ces cycles immuables des jours, des saisons, se dessine une autre « géographie » qui est celle des sentiments. Petit à petit, les images et les paroles laissent apparaître en creux une absence, celle de l’être aimé. Le chemin du début, un mur de maison en ruine, le trou noir d’une grotte : la nature même devient l’image d’une désolation, d’un vide affectif que les quelques mots prononcés dans le film finissent par énoncer. Rousseau dialogue au téléphone avec un amant présumé dont nous ignorerons tout. Au mitan du film, la voix du cinéaste appellera plaintivement un certain Alain pour se trouver confronté, à la fin, avec une voix enregistrée annonçant que le numéro d’abonné du téléphone n’est désormais plus attribué.

Fin d’une histoire d’amour que le cinéaste place sous l’égide de Lucrèce (les individus sont réduits à des « particules élémentaires » au sein même de l’immensité du monde : « Lancés à travers le vide, soit par leur propre poids, soit par le choc des autres atomes, ils errent jusqu’à ce que le hasard les rapproche. Il y en a qui arrivent à se cramponner fortement les uns aux autres ; ils forment les corps les plus durs… ») et de Pétrarque puisque c’est à Fontaine-de-Vaucluse que se trouve une plaque dédiée au poète qui fuit Avignon lorsqu’il réalisa qu’il ne pourrait jamais unir sa destinée à celle de Laure.

Lorsque arrivent les dernières bobines, le film « accouche » de sa vérité : les éléments purement naturels jouent alors un rôle analogique aux désordres sentimentaux du cinéaste. Pétrarque, Lucrèce, une photo érotique, le tableau de Giorgione La tempête, de courts extraits sonores du Mépris de Godard deviennent des motifs s’insérant parfaitement dans ce qu’Emmanuel Burdeau a appelé la « cosmogonie amoureuse » de Jean-Claude Rousseau.

Les quelques bobines de Super 8 s’apparentant d’abord à du cinéma « d’amateur » finissent par accoucher d’un « film monde », intime et universel, pas toujours facile d’accès mais passionnant de bout en bout…


Vincent Roussel

 

   
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Prix du Film documentaire au Festival EntreVues de Belfort en 1999.
    Réalisateur
    : Jean-Claude Rousseau
    Producteur : Jean-Claude Rousseau
    Scénario : Jean-Claude Rousseau
    Support de réalisation : Super 8
    Support de diffusion : 16 mm

  •  LE DVD-LIVRE
    Version originale français, sous-titres : anglais et japonais
    * 4/3
    * Mono
    * Zone 2/ PAL


    LE LIVRE:
    Le livre qui accompagne le DVD permet d'entrer dans l'oeuvre à travers un entretien entre Cyril Neyrat et Jean-Claude Rousseau. Le cinéaste revient sur la fabrication du film et les paroles qui l'habitent, détaille son travail et sa méthode. En retraçant la genèse du film à partir de photos et de nombreux documents, le livre révèle la démarche originale de l'auteur, son rapport à l'art et au monde.

    CHAPITRAGE
    Lancés à travers le vide...
    * ENTRETIEN
    * GENÈSE
    * ESSAI
    * PAROLES

    * Format : 13.9 x 18.7 cm
    * 176 pages, 200 illustrations N&B et couleurs
    * Diffusion : Arcadès


    Notre avis : En guise de bonus, les éditions Capricci proposent un véritable livre, abondamment illustré, consacré au film de Rousseau. Dirigé par Cyril Neyrat (critique aux Cahiers du cinéma et membre de la rédaction de la revue Vertigo), l’ouvrage est divisé en quatre parties. Tout d’abord, un long entretien avec Jean-Claude Rousseau où le cinéaste revient sur ses méthodes de travail et sur la manière dont s’est élaborée le film. Dans un deuxième temps nous sont proposés de nombreux documents sur la genèse d’un film réalisé sans scénario ou idées préalables. La richesse de ces documents iconographiques nous plonge au cœur même de l’élaboration de l’œuvre.
    Avant de terminer par le « scénario » du film (en fait, l’ensemble des paroles prononcées dans La vallée close), l’ouvrage propose un essai critique très bien fait de Cyril Neyrat. Sans sombrer dans la dissertation absconse, le critique parvient très bien à dégager les thèmes et motifs principaux du film en se référant à la philosophie de Heidegger (et sa conception de l’art) et en creusant le système d’analogies mis en scène par le film.
    Comme complément à cet OVNI singulier qu’est le film, ce livret s’avère être un modèle de réussite éditoriale…VR



 
 
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