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| POINT DE VUE |
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Joie,
joie, pleurs de joie.
L’œuvre de l’un des cinéastes les plus rares
et les plus gracieux du cinéma français perd son statut
de « trésor enfoui », devient enfin plus accessible
et à coup sûr, va bientôt singulièrement élargir
son inamovible cercle de fans. Accessibles, les films de Jacques Rozier,
ces comédies baignées de sourires, de naturel et d’inattendu
l’étaient pourtant déjà par essence, mais
il n’est rien de dire qu’il fallait s’armer de patience
et de disponibilité pour les croiser du regard. Peu importe finalement
le mystère qui rendait ces films si difficiles d’accès,
visibles seulement lors de (rares) ressorties ou (d’encore plus
rares) projections de cinémathèque, à la limite
grâce à de vieilles éditions VHS et jamais ô
grand jamais à la télé, diffuseur pourtant friand
de comédies du cinéma français, dont ces quatre
titres constituent d’incontestables jalons. Car ce mystère
est désormais conjuré avec la publication de ce coffret
DVD regroupant Adieu Philippine (1962), Du côté
d’Orouët (1973), Les naufragés de l’île
de la tortue (1976) et Maine Océan (1986). Dès son premier court-métrage, Rentrée des classes (1955), Rozier annonce la couleur qu’il ne cessera de décliner par la suite : sous le double héritage de Renoir (pour l’ode sensualiste à la nature et de l’instant) et de Vigo (pour l’appel à l’insoumission), son cinéma tout en apartés est un manifeste pour une école buissonnière qui transforme les temps morts en temps initiatiques. Mais d’une école buissonnière d’autant plus urgente à savourer qu’elle est se conclut sur une note amère. Ainsi, au bout de l’escapade corse d’Adieu Philippine, c’est l’appel à la conscription pour la « sale guerre » d’Algérie qui attend Michel. Quant aux personnages de Du côté d’Orouët, les Naufragés de l’île de la tortue ou Maine Océan, c’est leur morne vie de bureau ou de fonctionnaire qui aura été mise entre parenthèses durant le temps du film qui raconte aussi bien « les dernières vacances » (Du côté d’Orouët), « l’aventure Robinson Crusoë, 3 000 balles, rien compris » (Les Naufragés de l’île de la tortue) ou encore « comment je me suis retrouvé au petit matin à bord d’un chalutier avec les marins pécheurs de l’île d’Yeu, alors qu’à la même heure, mon boulot m’attend à l’autre bout de la France » (Maine Océan). Que trouve-t-on dans les films de Rozier ? Du sport, des excursions, de la musique, du charmant bavardage, des fous rires étouffés, des danses, des moments complices, de la drague, des jolies filles (celles de Du côté d’Orouët sont cousines des rohmériennes, avec un poil de cruauté en plus), le programme des films de Rozier est finalement le même que celui du Club Med. Mais, heureusement pour le cinéma, ce programme est rapidement déjoué. Rien ne marche comme prévu et les films de Rozier peuvent se targuer d’être les plus beaux des « voyages désorganisés ». Les films de Jacques Rozier obéissent, peu ou prou, au même processus : quitter une vie ordinaire, sortir des rails, chercher l’aventure au coin de la rue. Thème aujourd’hui récurrent dans le cinéma français (rien que ces deux derniers mois, De la guerre de Bertrand Bonello, La frontière de l’aube de Philippe Garrel et A l’aventure ! de Jean-Claude Brisseau sont eux aussi bâtis sur le refus du quotidien et l’appel vers un « ailleurs » que ces films peinent d’ailleurs à figurer), mais manière tout à fait singulière de Rozier d’accorder son cinéma au diapason de cette quête. En un mot comme en cent (disons plutôt en onze : « puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs »), le plus admirable est la confiance (ou l’inconscience, c’est selon) telle que Rozier place dans son cinéma pour faire advenir et saisir l’inattendu, un inattendu parfois burlesque mais un inattendu toujours poétique. Car s’il faut partir à l’aventure, partons-y vraiment ! Sortons des rails (le contrôleur du train Maine Océan est embarqué dans une folle virée hexagonale, juste à cause d’un billet non composté), grimpons dans les bateaux sans avoir le pied marin (admirable séquence d’initiation à la voile dans Du côté d’Orouët, qui transmet comme rarement le frisson et la peur de passer par-dessus bord à chaque passage de la baume, offrons-nous des respirations maritimes (plus d’un passage d’Adieu Philippine ainsi que les dernières parties des Naufragés de l’île de la tortue et de Maine Océan entièrement à bord d’un bateau peuvent évoquer les plus beaux fleurons d’un genre inédit : le sea-movie) , bref donnons une forme cinématographique brute et ressentie aux multiples bifurcations du récit. En ce sens, les films de Rozier peuvent se comprendre comme une suite d’intimes parenthèses temporelles et de moments suspendus. Pari insensé que de faire de la substance d’un film, ce qui normalement en constitue sa « respiration ». Comment alors faire tenir ensemble cette suite de moments ? Par un fil cinématographique qui tient à la fois de la charade, du coq-à-l’âne, du marabout-bout de ficelle mais d’abord et avant tout de la musicalité. Pas tant une musicalité littérale (encore que le mambo d’Adieu Philippine et la samba de Maine Océan figurent sans peine au panthéon des moments dansés au cinéma) qu’une musicalité qui touche au plaisir du dialogue, de la parole filmée et de l’échange de mots, comme de regards. A ce titre, Maine Océan en constitue le plus explicite exemple. Dans cette aventure qui s’extrait de la foule de la gare Montparnasse pour aboutir aux rivages déserts de l’île d’Yeu, chaque nouvelle étape du jeu de piste est amenée par une rencontre, un dialogue basé sur l’incompréhension, mais une incompréhension particulièrement savoureuse pour le spectateur. Comme dans la vraie vie, une simple petite inflexion dans le cours du bavardage peut faire toute la différence. Cette variation sur la parole s’appuie sur un mixte des langues, des onomatopées et des accents qui, comme chez Renoir (ou ultérieurement Kechiche mais sur un mode un peu différent) nous fait entendre la langue française comme une véritable Babel du langage avec toutes ses intonations, ses saveurs et ses modulations qui entrent en résonance avec les variations du territoire. En un sens, la vue en coupe de la France que nous offre Maine Océan va de pair avec le joyeux déploiement d’un éventail insoupçonné de la langue de Molière. Déploiement d’un éventail qui s’applique aussi bien aux mots qu’aux images. Rozier est un artiste de la palette et de l’instant. Cherchant le pur présent, le pur moment qui ne peut advenir « qu’ici et maintenant sans avoir été préparé à l’avance », il déploie pour restituer ces instants capturés un œil ultra-sensible qui transforme sa caméra 16 millimètres en pinceau. De ce point de vue-là, Du côté d’Orouët apparaît comme son film le plus radical dans son dispositif quasi documentaire, sa narration d’autant plus relâchée qu’elle est au service du pur portrait de « trois jeunes filles d’aujourd’hui » comme on disait dans les Elle et Marie-Claire de l’époque, mais un portrait qui, comme chez Rohmer combine le quotidien d’une époque (en l’occurrence celle de l’après-68 où il s’agit peu ou prou de rentrer dans le rang) avec la picturalité des corps, des regards et des sourires. Du film, on se souvient surtout des scènes de plage comme autant d’aquarelles et de marines dessinant, en fin de compte, d’insaisissables profils de jeunes filles où l’élan et la vitalité impressionnent davantage la pellicule que les traits figés des visages et des caractères. À ainsi constamment chercher les chemins de traverse, l’œuvre de Rozier paraissait donc condamnée par avance à la parcimonie. Les instants rares, précieux, absolument et totalement imprévus s’accommodant mal du nécessaire temps de préparation inhérent à la production de tout long-métrage. Poussant le mode de production du cinéma dans ses retranchements, il fallait bien que l’un de ses films apparaisse comme un manifeste de sa méthode. Et Les naufragés de l’île de la tortue d’apparaître comme tel. Sous les atours du roman d’aventure initiatique, ce séjour d’un groupe de citadins tentés par des vacances « Robinson Crusoë » apparaît aujourd’hui prophétiser aussi bien les charters du Plateforme de Houellebecq (2001) que les candidats de Koh-Lanta (TF1 2001-2008). Au-delà de la prémonition de son argument, le film débouche sur une escapade philosophique sur le contrôle individuel, la perdition collective et les réflexes de toute puissance qui reviennent en pareille circonstance. Il n’est pas malaisé de deviner derrière l’organisateur du voyage (Pierre Richard dans son meilleur rôle, et de loin) l’alter ego du cinéaste devant nécessairement organiser l’incontrôlé volontaire. Tout désorganiser pour plonger à la recherche des pépites. C’est à cela que s’est constamment attelé Jacques Rozier (dans son œuvre pas si parcimonieuse que cela, puisqu’à l’instar de celle de Godard ou de Varda, elle compte quantité d’ « impromptus filmés », de films plus ou moins achevés, de « work in progress » dont beaucoup en vidéo ou pour l’INA) : partir à l’aventure, caméra au poing, tresser des ponts improbables mais finalement féconds entre la comédie grand public (n’oublions pas qu’outre à Pierre Richard, il a offert ses plus beaux rôles à Jacques Villeret, Bernard Menez ou Luis Rego) et un cinéma de l’expérimentation du temps réel (parfois pas si éloigné de celui de Chantal Akerman dans la confiance absolue qu’il place dans son cadre et dans le temps présent). Rarement le mot « aventure » aura été exploré à tous les sens du terme (sentimentale, héroïque, dérisoire, surprenante sans compter le patronyme de Pierre Richard : Jean-Arthur Bonaventure : tout un programme) que dans les films de Rozier qui pourtant fait fi de tous les genres préformatés. A l’aventure, donc ! Au rire aussi ! Et au cinéma, pardi ! Joachim Lepastier |
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| BIOGRAPHIE & FILMOGRAPHIE DE JACQUES ROZIER (sources Wikipedia) | ||||
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