))) PHANTOM LADY
      de Robert SIODMAK

 

  • Film noir - 1944 - États-Unis - 1h23 (+67' de Bonus)
  • Sortie à la Vente en DVD le 4 avril 2007
    Éditions Carlotta
  • Prix de vente conseillé : 22€
SYNOPSIS

Dans un bar, Scott Henderson, ingénieur, rencontre une belle inconnue et l’invite au music-hall. Celle-ci accepte, à condition de ne pas révéler son identité. De retour chez lui, Henderson trouve sa maison pleine de policiers et sa femme étranglée. Suspecté, il tente de retrouver la trace de l’inconnue avec l’aide de l’inspecteur Burgess...

POINT DE VUE
En réalisant l’insipide (ou presque) Cobra Woman, quelques mois plus tôt, Robert Siodmak gagna la confiance de ses producteurs. Il avait enfin les mains libres et le courage de s’investir artistiquement dans son film suivant : Phantom Lady (1944). Ce premier film noir de sa carrière est incontestablement sa première réussite artistique américaine. Cela n’aurait sans doute pas été possible s’il n’avait pas choisi comme productrice, Joan Harrisson, qui avait déjà fait ses preuves auprès d’Alfred Hitchcock – c’est tout dire sur son ambition de dominer Hollywood ! Ils choisiront de transposer au cinéma une nouvelle de William Irish, (plus connu sous son vrai nom de Cornell Woolrich) qui avait déjà été adapté dans des séries B comme Leopard Man (1943-Jacques Tourneur) le plus souvent oubliées… Sa réputation internationale viendra quelques années plus tard quand il sera sublimé à l’écran par Alfred Hitchcock dans les fameux Alfred Hitchcock’s Presents et surtout le génial Rear Window (Fenêtre sur cour-1954) ou alors par François Truffaut qui tentait de suivre les traces de son maître avec les très hitchcockiens La Mariée était en noir (1968) ou La Sirène du Mississippi (1969).

Robert Siodmak y privilégie une ambiance expressionniste et des personnages loin des archétypes du cinéma américain de l’époque –il fait enfin un film comme il n'en aurait jamais eu la liberté en Allemagne. On ne rendra d’ailleurs jamais assez grâce aux réalisateurs et techniciens allemands exilés aux USA pour avoir tenté de rendre ses lettres de noblesse au septième art ! Siodmak, en réinterprétant à la sauce américaine les Mabuse de Fritz Lang, pose ainsi les jalons du cinéma noir flamboyant qui entame, là-même, son âge d’or. Phantom Lady porte en lui les ferments de tous les chefs-d’œuvre futurs du film noir qui trouveront chez Siodmak un aboutissement avec Les Tueurs (1946), deux ans plus tard –sans doute son chef-d’œuvre incontestable.

Phantom Lady est réalisé à partir d’un scénario inexistant mais par contre d’une véritable envie de faire du cinéma. Scott Henderson (Alan Curtis) vient de se faire poser un lapin par sa femme dans un bar où une femme mystérieuse semble s’apitoyer pour les mêmes raisons. Il a deux billets pour le music-hall : elle accepte de l’y accompagner à condition qu’ils n’échangent pas leurs noms –rien de personnel sur leurs vies. Rentré tard chez lui, Henderson trouve quatre individus douteux qui gardent sa chambre à coucher où le cadavre de sa femme gît, étranglé avec une de ses cravates… Ils s’avèrent être des inspecteurs de police et il n’a pas d’alibi sérieux à leur offrir. Les jours suivants, ils reviennent sur les lieux qu’il a fréquenté avec la belle inconnue mais personne ne se rappelle d’elle ! Il est condamné, écroué et semble glisser aussitôt dans le désespoir ou la folie. Jusqu’à ce que sa secrétaire, Carol (Ella Raines), qui est secrètement amoureuse de lui ne décide de reprendre l’enquête et de persécuter les témoins ! Ils mourront tous aussitôt dès qu’elle les aura approché et obtenu leurs aveux… Malédiction ou complot ?

Comment ne pas être envoûté par certaines de ces scènes –surtout celles qui sont les moins narratives ? Car il faut avouer que l’histoire en soi n’est guère palpitante, ce n’est pas un film à suspense (Henderson est si falot que l’on ne tremble point pour son sort !) mais c’est une œuvre d’ambiances et de situations. Cela passe évidemment d’abord par une photographie en noir et blanc crépusculaire angoissante et paradoxalement suintante d’un érotisme qui sera toujours lié à la mort. L’éternel Eros et Thanatos qui sera plus tard galvaudé au cinéma. Mais aussi un film fait de silences, sans musique hormis les génériques d’ouverture et de fin. Siodmak évite toute dramatisation artificielle et fait reposer le film sur sa seule puissance visuelle.

Ainsi, le moment le plus magique est sans doute lorsque Carol persécute le barman qui ne veut plus se souvenir de l’existence de la mystérieuse femme. Tous les soirs elle s’assoit à la place où elle était, commande la même boisson et reste à le fixer pendant des heures sans toucher son verre. Elle n’est plus une enquêtrice mais une pythie mythologique qui annonce le destin funeste du barman… Soir après soir, qu’il y ait du monde ou pas, malgré les intempéries, de l’ouverture à la fermeture, Carol l’observe assise dans la pénombre… Le barman tremble, bégaye, transpire abondamment et rentre chez lui -croit-il, seul. Et là, dans l’éclairage rasant de ruelles new-yorkaises, Carol le suit dans une scène qui évoquera la poursuite nocturne de Cat People (La Féline-1942) de Jacques Tourneur réalisé un an plus tôt. Des ombres, des regards suggestifs, des pas en échos dans l’obscurité, des travellings qui emportent les personnages dans l’abyme… Oserais-je affirmer que cette scène de chasse est bien plus réussie que l’original car moins théâtrale ? De plus, on y assiste à une inversion dramatique du schéma de départ : le chasseur y devient le chassé !

Malheureusement, Phantom Lady ne reste pas aussi mystérieux dans sa seconde partie lorsqu’il décide de jouer avec le suspense (l’imitation d’Hitchcock ?) et qu’il s’embarrasse d’une histoire à rebondissements. Comme souvent au cinéma, les non-dits sont magiques mais Hollywood préfère les histoires claires ! Ainsi, on apprend que les témoins ont tous été soudoyés par le meilleur ami de Henderson, Marlowe (Franchot Tone) qui fut aussi l’amant de sa femme et son assassin lorsqu’elle refusa de fuir avec lui. L’homme de l’ombre qui tuait les seuls témoins c’est bien lui. La fin possède une étrangeté bien moins magique puisque l’on se focalise sur le tueur, un artiste sculpteur qui est pris par des tics nerveux annonciateurs de ses pulsions meurtrières. Ses mains s’éclairent, se tordent et se crispent en évoquant assez clairement les mains d’un assassin que Peter Lorre greffe à un pianiste accidenté ce qui le pousse à perpétuer des crimes malgré-lui, dans le terrifiant Les Mains d’Orlac (Mad Love-1935). Dernier film de Karl Freund qui fut surtout un des grands chefs opérateurs de l’expressionnisme allemand qui deviendra réalisateur après son exil américain.

Deux films -voire deux personnalités- semblent habiter Phantom Lady : l’expressionnisme et l’hitchcockisme… Deux courants trop forts pour se mélanger logiquement et former un tout cohérent. Reste une première partie assez envoûtante pour avoir envie de connaître la fin même si elle ne peut être que décevante vu son début époustouflant.

Nachiketas Wignesan

   
FICHE TECHNIQUE
  •  LE FILM
    Titre français: Les mains qui tuent
    Sortie France: 03 Octobre 1946
    Sortie USA: 28 Janvier 1944

    Réalisation :
    Robert Siodmak
    Scénario: Cornell Woolrich, Bernard C. Schoenfeld

    Photo: Elwood Bredell
    Montage: Arthur Hilton
    Avec:

    Franchot Tone (Jack Marlow)
    Ella Raines (Carol 'Kansas' Richman)
    Alan Curtis (Scott Henderson)
    Aurora Miranda (Estela Monteiro (sous le nom Aurora))
    Thomas Gomez (Inspecteur Burgess)
    Fay Helm (Ann Terry)
    Elisha Cook Jr. (Cliff Milburn)
    Andrew Tombes (Mac - Bartender)
    Regis Toomey (Detective Chewing Gum)
    Joseph Crehan (Detective Tom)

  •  LE DVD
    Nouveau Master Restauré
    PAL - Zone 2 - Noir & blanc
    Image & Son :
    Image: 1.33 respecté - Ecran: 4/3
    Son: Dolby Digital mono 1.0 Anglais.
    Sous-titres: Français





  • BONUS (67')

    * Entretien avec Hervé Dumont (17 mn)
    Un retour sur la genèse, les thèmes et l’esthétique de Phantom Lady par Hervé Dumont, Directeur de La Cinémathèque Suisse et auteur de l’essai Robert Siodmak, Le maître du film noir.
    Notre avis: Encore une fois une montagne d’informations qui feront la joie des cinéphiles qui pourront devenir des exégètes sur ce cinéaste rare qu’est Robert Siodmak. M.Dumont explique la stratégie de Siodmak pour prendre les commandes d’Hollywood en acceptant ce projet… Le meilleur compliment que l’on peut faire après avoir vu ce trop court supplément étant de vouloir lire sa monographie sur Robert Siodmak ! NW




    * Conversations avec Robert Siodmak
    (1971 – Noir & Blanc – 60 mn)
    Un entretien exclusif et unique de Robert Siodmak dans lequel celui-ci se confie
    avec humour et nostalgie.

    Notre avis: Document de la télévision allemande de 1971 qui interroge pendant une heure Siodmak sur son œuvre cinématographique et ses projets futurs même s’il n’a plus réalisé de films après 1968. Interview d’autant plus rare que M.Dumont nous avait averti qu’il n’existait pas de rencontres avec Siodmak où il n’esquivait pas les questions analytiques ou trop personnelles. Ici, Siodmak est souvent rigolard ou anecdotique (parle de ses meubles !) mais il n’hésite pas à écorner le mythe hollywoodien en dénonçant le mode de production dictatorial des studios, la disparition du « final cut », la starification de mauvais acteurs, etc. Un véritable garçon de 71 ans qui, le rire en coin, donne une preuve d’humilité artistique bien rare de nos jours ! NW




    * Bande-annonce

Courte liste chronologique et subjective de grands Films Noirs américains
par Nachiketas Wignesan


Les prémices du Film Noir

1940
Rebecca (Alfred Hitchcock)
Stranger on the Third Floor (Boris Ingster)
1941
Citizen Kane (Orson Welles)
High Sierra – La Grande Evasion (Raoul Walsh)
The Maltese Falcon – Le Faucon Maltais (John Huston)
Suspicion – Soupçons (Alfred Hitchcock)
1942
Casablanca (Michael Curtiz)
The Falcon Takes Over (Irving Reis)
The Glass Key – La Clé de verre (Stuart Heisler)
This Gun for Hire – Tueur à gage (Frank Tuttle)
1943
Shadow of a Doubt (Alfred Hitchcock)


Le Film Noir « officiel »
1944
Double Indemnity – Assurance sur la Mort (Billy Wilder)
Laura (Otto Preminger)
Murder, My Sweet – Adieu ma belle (Edward Dmytryk)
Gaslight – Hantise (George Cuckor)
The Woman in the Window – La femme au portrait (Fritz Lang)
Phantom Lady – Les Mains qui tuent (Robert Siodmak)
To Have and To Have Not – Le Port de l’Angoisse (Howard Hawks)
1945
Cornered (Edward Dmytryk)
Detour (Edgar Ulmer)
The House on 92nd Street – La Maison de la 92ème rue (Henry Hathaway)
Mildred Pierce – Le Roman de Mildred Pierce (Michael Curtiz)
Scarlet Street – La Rue Rouge (Fritz Lang)
Spellbound - La Maison du Docteur Edwardes (Alfred Hitchcock)
1946
The Big Sleep – Le Grand Sommeil (Howard Hawks)
The Black Angel – L’Ange noir (Roy William Neill)
The Blue Dahlia – Le Dahlia Bleu (George Marshall)
The Dark Corner – L’Impasse Tragique (Henry Hathaway)
The Lady in the Lake – La Dame du Lac (Robert Montgomery)
Gilda (Charles Vidor)
The Killers – Les Tueurs (Robert Siodmak)
Leave Her to Heaven – Péché Mortel (John M. Stahl)
Notorious – Les Enchaînés (Alfred Hitchcock)
The Postman Always Rings Twice – Le Facteur sonne toujours deux fois (Tay Garnett)
So Dark the Night (Joseph H. Lewis)
Somewhere in the Night – Quelque Part dans la Nuit (Joseph L. Mankiewicz)
The Strange Love of Martha Ivers – L’Emprise du crime (Lewis Milestone)
The Stranger – Le Criminel (Orson Welles)
1947
Born to Kill (Robert Wise)
Dark Passage –Les Passagers de la nuit (Delmer Daves)
Brute Force – Les Démons de la Liberté (Jules Dassin)
Crossfire – Feux Croisés (Edward Dmytryk)
Dead Reckoning – En Marge de l’enquête (John Cromwell)
Kiss of Death – Le Carrefour de la Mort (Henry Hathaway)
Out of the Past –L’Empreinte du passé/ La Griffe du passé
Pendez-les haut et court (Jacques Tourneur)
Possessed – Possédée (Curtis Bernhardt)
Pursued – La Vallée de la Peur (Raoul Walsh)
Red House (Delmer Daves)
Ride the Pink Horse – Et Tournent les chevaux de bois (Robert Montgomery)
1948
The Big Clock – La Grande Horloge (John Farrow)
Call Northside 777 – Appelez Nord 777 (Henry Hathaway)
Cry of the City – La Proie (Robert Siodmak)
Force of Evil –L’enfer de la corruption (Abraham Polonsky)
The Guilty (John Reinhardt)
He Walked by Night – Il Marche dans la nuit (Alfred L. Werker)
Key Largo (John Huston)
The Lady From Shanghai – La Dame de Shanghai (Orson Welles)
The Naked City – La cité sans voiles (Jules Dassin)
Sorry, Wrong Number – Raccrochez c’est une erreur (Anatole Litvak)
1949
Criss Cross – Pour toi j’ai tué (Robert Siodmak)
D.O.A. – Mort à l’arrivée (Rudolph Maté)
The Reckless Moment (Max Ophüls)
The Set-Up – Nous avons gagné ce soir (Robert Wise)
The Third Man – Le Troisième homme (Carol Reed)
They Live by Night – Les Amants de la Nuit (Nicholas Ray)
White Heat – L’Enfer est à lui (Raoul Walsh)
1950
The Asphalt Jungle – Quand la ville dort (John Huston)
Dark City – La Main qui venge (William Dieterle)
In A Lonely Place – Le Violent (Nicholas Ray)
Night and the City – Les Forbans de la Nuit (Jules Dassin)
Sunset Bld. - Sunset Boulevard (Billy Wilder)
1951
The Racket (John Cromwell)
Roadblock (Harold Daniels)
Strangers on a Train – L’Inconnu du Nord-Express (Alfred Hitchcock)
1952
The Captive City (Robert Wise)
1953
The Blue Gardenia – La Femme au Gardénia (Fritz Lang)
Niagara (Henry Hathaway)
Pickup on South Street – Le Port de la Drogue (Samuel fuller)
The Big Heat – Réglement de comptes (Fritz Lang)
1954
Human Desire – Désirs Humains (Fritz Lang)
Suddenly – Je dois tuer (Lewis Allen)
1955
Kiss Me Deadly – En Quatrième vitesse (Robert Aldrich)
The Big Combo – Association criminelle (Joseph H. Lewis)
Night of the Hunter - La Nuit du chasseur (Charles Laughton)
The Desperate Hours – La Maison des Otages (William Wyler)

Fin du film noir…
1956
The Wrong Man –Le Faux Coupable (Alfred Hitchcock)
Beyond a Reasonable Doubt (Fritz Lang)
The Killing – L’Ultime Razzia (Stanley Kubrick)
While the City Sleeps – La cinquième victime (Fritz Lang)
1958
Touch of Evil – La Soif du Mal (Orson Welles)
Vertigo - Sueurs Froides (Alfred Hitchcock)

A U T R E S   F I L M S  D E   S I O D M A K    &   F I L M S   N O I R S
              

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