|
||||
|
||||
![]() |
||||
| SYNOPSIS |
||||
|
||||
| POINT DE VUE | ||||
|
Depuis
L’heure des brasiers (1968), le cinéaste argentin
Fernando Solanas fait figure de héraut du cinéma militant
tiers-mondiste, utilisant sa caméra comme une arme politique.
Après un certain nombre de fictions (Tangos, l’exil
de Gardel, le sud…), le voilà engagé dans la
voie du documentaire pour évoquer les soubresauts d’un
pays secoué par une crise économique sans précédent
en 2001 avec des films comme Mémoire d’un saccage
ou La dignité du peuple. Face à de telles œuvres, la question qui vient immanquablement à l’esprit est : est-ce que le cinéma est vraiment l’outil adéquat pour soutenir une cause, aussi juste soit-elle ? Pour le dire autrement : est-il possible d’éviter l’écueil inhérent à beaucoup de films à thèses (« de gauche ») qui remisent toute dimension artistique au profit d’un discours, d’une idéologie ? La réponse est oui si l’on persiste à considérer que le fond c’est la forme et que l’Art est l’outil idéal pour rendre compte de la complexité du Réel à condition de ne pas l’assujettir à des slogans et à un programme idéologique. Or pour être tout à fait franc, le spectateur qui découvre La dignité du peuple craint, au départ, le pire ; à savoir un film dépourvu de ligne artistique (la réalisation en vidéo est plutôt indigente et ne se distingue aucunement d’un banal reportage télévisé), tout juste prêt à asséner un message à des spectateurs de toutes façons convaincus par les arguments du cinéaste (on imagine mal les lecteurs du Figaro se déplaçant en masse pour voir ce film !). Il sera donc question des conséquences désastreuses du néolibéralisme et de la politique criminelle du FMI sur tout un peuple réduit à la misère et à la famine. Très bien ! Mais qu’apporte de plus ce cinéma à, disons, un article du Monde diplomatique ? Peut-être un sentiment de proximité avec ces gens. Et c’est là où, malgré les défauts réels de son documentaire, Solanas parvient en bout de course à emporter l’adhésion. Même si La dignité du peuple n’est pas très beau à regarder, pas exempt d’un certain pathos dont on se serait volontiers passé (l’interview de la femme d’un militant assassiné par la police est d’une efficacité trop évidente et Solanas utilise ici des procédés que la télévision, avide de larmes, affectionne) ; le cinéaste mène quand même à terme son projet contenu dans le beau titre qu’il a choisi : redonner un visage au peuple argentin et sa dignité. L’avantage qu’il a sur les reportages télévisés, c’est le temps. Deux heures pour approcher ces « gens de peu » qui subsistent malgré tout dans un pays ravagé par le raz-de-marée néolibéral. Deux heures pour filmer des individus de chair et de sang, pour nous les faire connaître et non les utiliser comme des slogans destinés à étayer un discours social convenu. C’est peu mais c’est déjà énorme. L’argentine après la crise économique Pour faire schématique, nous dirons que La dignité du peuple se décline autour de deux axes. D’un côté, un regard global sur l’histoire immédiate de l’Argentine que Solanas tente de mettre en perspective. Il retrace le plus clairement possible les évènements récents de ces dernières années (la crise économique, la démission de De la Rua, l’arrivée au pouvoir de Duhalde…) et filme l’histoire en mouvement dans les rues (manifestations, émeutes…). Il dresse aussi le constat terrifiant des conséquences de la crise sur la population : chômage, paupérisation extrême, famine, saisies de biens…Les séquences que Solanas tourne dans un grand hôpital public de Buenos-Aires sont impressionnantes : ce sont des files de gens devant attendre parfois une nuit entière pour bénéficier de soins et six mois avant d’obtenir un rendez-vous médical. C’est une gestion gangrenée par la corruption qui pousse la direction de l’hôpital à sous-traiter les services de nettoyage à des boites privées qui ne font pas leur boulot et qui font du lieu un cloaque où les conditions d’hygiène sont désastreuses… De la même manière, Solanas montre un pays où la mafia et la police oeuvrent en collaboration et s’assurent la mainmise sur certains quartiers (avec tout ce que cela suppose de corruption et de trafics illégaux). Encore une fois, le constat est effrayant mais ce n’est qu’une toile de fond sur laquelle va se déployer le véritable sujet de la dignité du peuple. Système D. Ce qui intéresse avant tout Solanas, ce n’est pas de s’apitoyer sur le sort de millions de malheureux (cela ne remet pas en cause l’immense compassion dont il fait preuve !) mais plutôt de montrer les initiatives individuelles et collectives prises par les individus pour lutter contre cet état de fait et résister à cette horreur économique. Le cinéaste prend alors le temps de peindre des portraits d’individus qu’il ne cherche jamais à ériger en modèles. Solanas a parfaitement compris qu’il est inutile d’espérer dans des hommes providentiels, des partis ou des programmes applicables à la lettre pour changer les choses mais que toute initiative individuelle qui vise à recréer du lien, des réseaux de solidarité peut être un moyen de reconstruire un monde plus juste. Ces initiatives peuvent être très basiques (ce sont Margarita et Colinche qui vivent de petits boulots et squattent des bâtiments construits sur des zones inondables) ou très organisées, comme dans le cas de ces ouvriers qui se réapproprient des usines en faillite et les remettent en route de manière autogérée. Solanas se sent proche de ces gens-là, de ce maître d’école qui organise des cantines pour pauvres, de ces employées de l’hôpital qui descendent dans la rue pour collecter des médicaments, les trier, les distribuer aux malades les plus démunis en chargeant les travailleurs sociaux d’expliquer la manière de les consommer. Il se sent solidaire de ces « piquateros » qui défient le pouvoir dans la rue où de ces femmes héroïques qui se groupent et chantent l’hymne argentin pour empêcher les huissiers de mettre leurs biens aux enchères. Encore une fois, Solanas ne livre pas de mode d’emploi pour un monde meilleur mais cherche à montrer ces initiatives qui rendent au peuple sa dignité alors que tout le pousse au désespoir. Son geste est d’une infinie générosité et c’est sans doute pour cette raison que nous sommes prêt à lui pardonner quelques facilités et l’anonymat de sa réalisation… Vincent Roussel |
|
|||
| FICHE TECHNIQUE | ||||
|
|
||||
| À PROPOS DU FILM | ||||
"Ce
n'est pas une question d'optique mais d'idéologie. J'ai besoin
de capter la réalité de la manière la plus grande
possible, l'individu, le personnage et tout le contexte."
Fernando Solanas Cette même ambition l'a mené à Mémoire d'un saccage, un documentaire qui voit Solanas reprendre la trace ouverte il y a presque quarante ans par L'Heure des Brasiers. Le diagnostic du pays n'est guère différent de celui d'alors, sauf qu'à présent l'état des choses est bien plus grave. La crise que l'Argentine a traversée pensant 2001 et 2002 est la plus profonde de son histoire, et Solanas en désigne les responsables: une classe dirigeante corrompue, mais aussi les grands holdings et les organismes financiers internationaux, qui ont agi avec convoitise et perfidie. Une fois de plus, tel qu'il l'a fait tout au long de sa filmographie, Solanas choisit la fresque murale, l'objectif grand-angulaire qui lui permet de capter la réalité la plus large possible: l'individu et tout son contexte. Le documentaire commence avec la contraposition des grands gratte-ciel de la city (la bipolarisation, le contraste, l'antithèse sont des constantes dans Mémoire d'un saccage) et des familles qui cherchent de la nourriture aux pieds de ces monuments à l'usure. La caméra est en mouvement permanent, mais le rythme est serein, comme celui d'un passant qui observe (la figure de style est le travelling avant) et en même temps réfléchit sur ce qu'il a devant lui. La voix off de Solanas lui-même fait défiler ses pensées: "Que s'était-il passé en Argentine? Comment était-il possible que dans un pays si riche il y ait tellement de faim ?". La thèse centrale du film apparaît ici : le pays avait été dévasté par un nouveau type d'agression, exécutée en temps de paix et de démocratie; une violence quotidienne et silencieuse "qui laisse plus de victimes sociales, plus d'émigrés et plus de morts que le terrorisme d'État et la guerre des Malouines." Solanas voit, pour autant, une lumière au bout du tunnel. La preuve en est La dignidad de los nadies, son documentaire le plus récent, une continuation de Mémoire du saccage organisée autour d'une série d'histoires sur la résistance populaire dans l'Argentine d'aujourd'hui. Cette nouvelle plongée de Solanas dans la réalité du pays propose une structure chorale, avec de multiples voix qui dessinent la carte du pays après la dévastation de Menem. "C'est une sorte de livre de chroniques et de contes, où le témoignage rejoint la narration, l'essai rejoint l'Histoire, la vie rejoint la fiction", comme le définit Solanas. La dignidad de los nadies pose une loupe sur ces personnages anonymes, les Argentins sans-nom, les héros quotidiens avec leurs petits exploits de chaque jour pour survivre, que l'Histoire avec un grand H n'enregistre pas et ne reconnaît pas. Dans cette même ligne, Solanas, une figure de plus en plus solitaire -aussi loin du minimalisme du cinéma argentin contemporain que des structures du pouvoir politique- est déjà en train de préparer Argentina latente, le film-essai qui complétera cette trilogie sur un pays qui ne finit toujours pas de guérir. Luciano Monteagudo © FIPRESCI 2006 |
||||
| BIO-FILMOGRAPHIE DE SOLANAS | ||||
|
||||