Avec
Alain Tanner et Claude Goretta, Michel Soutter est le 3ème
grand nom de la nouvelle vague suisse, ce mouvement né à
la fin des années 60. La Nouvelle Vague Suisse a donné
dans les années 70 quelques très beaux films, avant
de sombrer un peu dans l'oubli lors de la décennie suivante.
Ces deux films de Michel Soutter, Les arpenteurs et Signé
Renart illustrent plutôt bien ce naufrage.
Avant eux, quand on disait cinéma suisse, on disait Godard.
Rien d'autre. Avant la fin des années 60, le cinéma
suisse n'était ni le plus prolifique, ni le plus connu, ni
le plus vu. À la fin des années 60, une poignée
de cinéastes a fait sortir le cinéma suisse de l'anonymat
et de la confidentialité (peut-être même du néant)
en donnant quelques-uns des plus beaux films européens de la
période. Alain Tanner, Claude Goretta et Michel Soutter ont
été les chefs de file de ce que l'on a appelé
la "Nouvelle Vague suisse".
« Mais de quoi la Suisse peut-elle bien parler dans son
cinéma, ce pays sans histoires et sans problèmes ? ».
La réponse à cette rigolote problématique lancée
par Jean Douchet dans son livre sur la Nouvelle Vague est simple :
les films de la Nouvelle Vague suisse vont nous parler de toutes petites
choses, vont traiter les tous petits sujets (un départ en retraite
dans L'invitation de Goretta; deux hommes autour d'une femme
dans La
Salamandre de Tanner, ou encore, dans les deux films de Soutter
dont il est question ici, un homme qui rapporte un panier de légumes
à une femme et couche avec dans Les Arpenteurs, ou
un artiste qui envoie valser son boulot et se retire à la campagne
dans Signé Renart). À l'exception de Jonas,
qui aura 25 ans en l'an 2000 de Tanner, sans conteste le chef
d'oeuvre de la NV suisse, un sublime film, politique et poétique,
mélancolique à pleurer sur l'ingratitude du temps qui
passe. La Nouvelle Vague Suisse a de prime abord privilégié
les petits sujets, mais c'est pour mieux surprendre, et décoller.
Derrière l'apparente modestie de ces films et de ces histoires
se niche une merveilleuse mélancolie. D'où vient-elle
cette mélancolie ? D'où sort-elle ? Que veut-elle dire
? Comment le savoir? Une chose est sûre pourtant : elle semble
en partie émaner de comédiens d'exception (Jean-Luc
Bideau et Jacques Denis en tête). Il faut l'avoir entendue cette
voix de contrebasse de Jean-Luc Bideau, déclamer avec assurance
et aisance des dialogues fort bien écrits et parfois même
très drôles ! Il faut l'avoir entendue cette voix de
conteur de Jacques Denis se perdre dans le silence de la campagne
suisse et se mêler à une autre petite musique, classique,
très présente dans le cinéma suisse de cette
époque ! Les films de la Nouvelle Vague suisse sont aussi beaux
à voir qu'à entendre. Et comme c'est le cas pour la
Nouvelle Vague française, on les reconnaît au premier
coup d'oeil. Il y a un ton, une forme, un style communs qui font de
tous ces films un ensemble particulièrement compact et cohérent,
tout a fait à part dans le cinéma européen des
années 70.
« Mes arpenteurs sont des hommes qui marchent de long en
large en grandes enjambées entre les maisons, les gens, les
sentiments ». C'est ainsi que Michel Soutter évoquait
son film. On pourrait dire aussi, pour faire dans le ludique, dans
la petite phrase rigolote, que Les Arpenteurs, c'est Duras
filmant un vaudeville champêtre. « J'arpente dans
le secteur », précise le personnage de Jean-Luc
Bideau. Il arpente, mais on ne sait pas trop pourquoi. Lui-même
le sait-il d'ailleurs ? Dans une atmosphère qui flaire l'herbe
humide, le bois fumé et la carbonade flamande, et dans une
mise en scène acérée, posée, qui magnifie
les lenteurs et les petits riens, Soutter nous montre pendant une
heure et demi des gens qui se croisent, se parlent, s'attirent, et
qui n'ont plus trop l'air de savoir ce qu'ils font là ni n'ont
jamais l'air de se le demander. Pendant une heure et demi, les personnages
des Arpenteurs évoquent les relations hommes-femmes,
la vie, le temps, avec un ton mêlant légèreté
et gravité que l'on retrouve également chez Tanner (La
salamandre, Jonas, qui aura 25 ans en l'an 2000)
et qui établit un vague cousinage entre la Nouvelle Vague suisse
et française. L'ironie n'est jamais loin, elle est toujours
sous-jacente, elle guette, toujours prête à faire surface,
à devenir la vedette du film.
Ce cousinage s'étiolera avec le temps. Le deuxième film,
Signé Renart l'atteste : la nouvelle vague suisse
fut un feu de paille. La mélancolie s'est ici transformée
en lugubre, en glauque, en tristounet. Renart (Tom Novembre) est artiste.
Mais il est aussi un impulsif et un électron libre. Lorsque
son patron lui dit que sa femme avec qui il travaille ne peut pas
continuer à travailler enceinte, il lui rétorque : «
Je te préviens, si tu la vires : je chie sur scène
». Et c'est ce qu'il fit. Renart plaque tout, et fuit avec
sa femme à la campagne (encore elle). Il tentera tant bien
que mal de poursuivre sa vie d'artiste, tout en continuant de s'intéresser
à ces gens «qui n'ont pas eu rendez-vous avec l'Histoire»
(pour reprendre les mots de l'historien du cinéma Jacques Lourcelles
évoquant le cinéma suisse). Soutter ne semble ici plus
touché par la grâce. Les bourgs, la campagne, les bars
glauques, les salles de kermesse, les néons, les spectacles
misérables et ratés, sentent ici le rance, et le film
n'a guère de charme. Dans des décors que l'on retrouvera
quelques années plus tard dans les films de Kaurismäki
(tous bien meilleurs que Signé Renart), Michel Soutter
livre un film assez terne et dénué de toute poésie.
La mélancolie s'est tue. On ne peut pas l'expliquer. En parlant
des Arpenteurs, Michel Soutter avait également écrit
: «c'est un film, mais c'est aussi une époque».
Il n'y a qu'à voir Signé Renart après
avoir vu des films de la nouvelle vague suisse des années 70
pour voir tout le mal qu'ont fait les années 80 à ce
cinéma. Michel Soutter ne fut pas le seul dans ce cas-là,
puisque Alain Tanner et Claude Goretta ont fait dans les années
80 les films les moins marquants de leur parcours.
Julien Pichené