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| POINT DE VUE | ||||
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À
partir du milieu des années 60, dans la lignée de la Nouvelle
vague française, vont s’affirmer de nouvelles générations
de cinéastes bien décidés à rompre avec
l’esthétique dominante de leurs pays respectifs. Ce vaste
mouvement de contestation des formes cinématographiques traditionnelles
se verra regroupé plus tard sous l’appellation globale
de « Nouveau cinéma » et désignera aussi bien
l’émergence des cinématographies des pays de l’Est
que le « Free cinéma » anglais ou le « Cinéma
Novo » brésilien. L’onde de choc atteignit même un petit pays comme la Suisse et, à ce propos, j’espère que l’on me pardonnera de sacrifier à la petite anecdote personnelle. Lorsque j’étais plus jeune, nous habitions, ma famille et moi, dans une campagne tellement reculée que nous ne captions à la télévision que les trois premières chaînes nationales. Autant dire qu’à l’exception des ciné-clubs de Claude-Jean Philippe et Patrick Brion, l’apprenti cinéphile que j’étais alors devait ronger son frein ! Notre position géographique nous permettait néanmoins de recevoir la télévision suisse romande, petite chaîne modeste mais à qui je dois une fière chandelle. Outre la quantité de films fantastiques et d’horreur qu’elle me permit de découvrir pendant mon adolescence ; elle m’offrit également le loisir de m’ouvrir à cette Nouvelle vague suisse et de connaître ainsi le cinéma de Michel Soutter (L’escapade…), Claude Goretta (L’invitation, Pas si méchant que ça…) et d’Alain Tanner, le plus renommé des trois. Je garde en mémoire un vif souvenir de Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 ou de La femme de Rose Hill. Je me souviens aussi d’Une flamme dans mon cœur qui me marqua de façon indélébile pour d’obscures et libidineuses raisons que je n’exposerai pas ici afin de ne pas effaroucher notre lectorat féminin. Vous trouverez sans doute que ce ton léger et badin ne sied guère à la stature d’un cinéaste comme Tanner, parangon d’un certain cinéma d’auteur austère et sérieux. C’est oublier que la plupart des films du cinéaste sont traversés par la fantaisie et ce souffle joyeux de l’utopie qui m’avait tant plu dans Jonas. C’est d’ailleurs le thème principal de Charles mort ou vif, premier long métrage de Tanner ; l’histoire d’un homme qui étouffe sous le poids du rôle que lui confère son statut social et qui rompt soudain avec toutes ses attaches (famille, travail…). Charles, c’est d’abord l’image d’une certaine Suisse frileuse et attachée à l’ordre des choses. Symptomatiquement, il dirige une horlogerie qu’il a héritée de son père et de son grand-père et qu’il s’apprête à transmettre à son fils. Entre l’artisan fondateur de la fabrique et le jeune requin affairiste voué à reprendre ses rênes, les choses ont évolué mais subsiste ce sentiment de pérennité et d’un ordre des choses immuable se transmettant de génération en génération. Charles va s’inscrire en rupture avec ce système sclérosé et aliénant. Lors d’une interview à la télévision, il craque et disparaît ; bien décidé à suivre désormais des chemins de traverse. Charles mort ou vif a été tourné quelques temps après les évènements de 1968 et Alain Tanner tente ici de raviver les braises du joli mois de Mai. Pour qu’un nouveau monde soit possible, il faut rompre avec les structures asphyxiantes de la société et lutter contre « l’agression permanente » du monde. D’un point de vue cinématographique, il s’agit également de se libérer des formes traditionnelles et d’inventer un nouveau langage en adéquation avec ce nouveau projet de société (pour vivre autrement, filmons autrement). Tanner se souvient des leçons de la Nouvelle vague : équipe de tournage légère, images en 16 mm gonflées en 35 mm (d’où le grain si spécifique du film), noir et blanc brut de décoffrage, son direct… Charles mort ou vif reste le prototype d’un certain cinéma « pauvre » pour qui manque de moyens ne rime pas forcément avec indigence esthétique. Il se dégage, en effet, de la mise en scène de ce film une énergie, un sentiment de liberté précieux tant le secret de ce souffle semble s’être égaré aujourd’hui. Charles abandonne donc sa famille (il ne se sent proche que de sa fille, étudiante activiste au sein d’un groupe baptisé « légitime défense ») et s’installe à l’hôtel. C’est alors qu’il croise Paul et Adeline, un couple bohême, qui l’invitent à venir s’installer chez eux à la campagne. Commence alors pour Charles un véritable retour à la vie, loin du carcan de la société. Si Tanner présente son film comme une «petite fresque historique», c’est que la crise existentielle que traverse Charles est un peu celle de tout un pays coincé entre le joug de son passé et l’appel d’air que représentent soudain les mouvements de 68. En filmant de la manière la plus neutre possible ces trois individus essayant de réinventer leur quotidien en marge des conventions sociales, le cinéaste enregistre d’une certaine manière les « échos assourdis de l’Histoire » qui frappent aux portes de la Suisse. Charles mort ou vif est le récit d’une prise de conscience, celle d’un homme qui constate soudain l’inanité de son existence au sein d’un monde où l’avoir compte plus que l’être. L’interprétation de François Simon est extraordinaire. Il est totalement son personnage : son jeu est d’abord à l’image du caractère qu’il incarne : rigide et corseté. Puis, à mesure que le film progresse, il parvient à traduire physiquement les modifications qui se déroulent en lui (cela va d’abord de l’abandon des lunettes, qui ne servaient qu’à lui brouiller la vue à la gestuelle de plus en plus libérée…). Cette manière qu’a Tanner d’incarner un « discours » assez abstrait dans des personnages fait la force et l’intensité de son film. On jubile à écouter les diatribes de Charles contre le règne de la bagnole (« la circulation est devenue l’art dramatique des imbéciles et les accidents sont nos dernières misérables tragédies ») ou Paul réciter par cœur des citations ou maximes soixante-huitardes (« Soyez réalistes, demandez l’impossible », « En mai, fais ce qu’il te plait »…) destinées à le faire réfléchir sur les conditions de son existence. Bien sûr, la fin du film (que je ne révèlerai pas) s’avère assez mélancolique et Tanner a la lucidité de montrer le pouvoir de coercition d’une société répressive. Il n’empêche qu’il se dégage de Charles mort ou vif un joyeux souffle d’utopie libertaire et un précieux témoignage quant aux possibilités de vivre autrement. Vivre autrement, c’est aussi ce que souhaite Paul (Bruno Ganz), le marin mécanicien vagabond de Dans la ville blanche. À Lisbonne, il abandonne son poste de machiniste et erre au hasard des rues qu’il filme avec une petite caméra super-8. Ces petits films accompagnent généralement les lettres qu’il envoie à sa femme restée en Suisse. Au cours de ses déambulations, Paul s’éprend de Rosa, la serveuse du bar de l’hôtel où il a pris une chambre… Film sans scénario, qui semble s’inventer au fur et à mesure des pérégrinations de Paul, Dans la ville blanche reprend d’une certaine manière le thème de Charles mort ou vif. C’est aussi le récit d’une crise existentielle d’un homme bien décidé à faire un pas de côté. Sauf que depuis l’époque de Charles mort ou vif et de La salamandre (le chef-d’œuvre de Tanner), les choses ont évolué et l’époque n’est plus la même. Les années 80 marquent la mort (définitive ?) des utopies et le reflux des idéologies et Dans la ville blanche rend parfaitement compte de ce soupçon généralisé qui frappe alors la fiction. Le film est quasiment contemporain de L’état des choses et de Paris Texas de Wenders et illustre de façon assez similaire cette crise du récit, ce doute qui saisit soudain le cinéma quant à son pouvoir d’appréhension du monde. Pour Paul comme pour Tanner, il s’agit de «réapprendre à parler des choses». Et comme l’explique fort bien le cinéaste, il ne s’agit plus de partir d’idées qui descendent dans le corps du film pour s’incarner dans des personnages mais de tout faire remonter de la matière, de ce personnage à part entière, primordial, que représente la ville de Lisbonne. Pour employer un terme galvaudé, Tanner mise sur le pouvoir poétique de l’errance, des lieux, de ce sentiment de perte qui saisit soudain son personnage interprété par cet extraordinaire funambule qu’est Bruno Ganz. Cinématographiquement, Dans la ville blanche est à l’opposé de Charles mort ou vif : la mise en scène est extrêmement soignée (composition rigoureuse du cadre, sensualité des mouvements de caméra, photographie et lumière splendides…) et sait jouer intelligemment du contraste entre la pureté du 35 mm et les images amateurs du Super-8 (qui sont, d’après Tanner, un moyen d’inciser au cœur de l’image et de lui arracher une autre part de vérité). Cette mise en scène soyeuse accompagne parfaitement le parcours de Paul et, par métonymie, celui d’un cinéaste en quête de sens. Que filmer alors que les grands récits collectifs semblent voués à l’échec ? Les fragments d’une ville, bribes lumineuses arrachées au Réel ou les débuts d’une histoire d’amour ? Mais, de ce côté, les choses ne sont pas non plus simples pour Paul, partagé par le même amour sincère pour Rosa et pour celle qui l’attend au foyer. C’est d’ailleurs de ce côté que je placerais mon seul bémol concernant ce film : autant je le trouve touché par la grâce durant sa première heure (une parfaite adéquation entre un sujet – l’errance- et cette forme contemplative, «poétique»), autant il me paraît un peu moins fort lorsqu’il se recentre sur cette histoire amoureuse à trois et qu’il tente d’en dénouer les fils. On frise parfois un certain maniérisme, une certaine pose « auteurisante » très à la mode aujourd’hui. Mais cette petite réserve n’obère en aucun cas la puissance poétique du projet ni la profonde mélancolie que distille cette expérience. Car c’est à une véritable expérience sur le temps à laquelle nous convie Tanner. Paul le dit lui-même, il n’est pas en « vacances » (car cela suppose toujours une organisation plus ou moins poussée de son temps libre) mais cherche à prendre le temps « à l’envers » (à l’image de cette horloge dont la trotteuse court en sens inverse) : dormir, marcher, rêver, ne pas bouger. A tel point qu’une femme le qualifia autrefois d’axolotl. C’est une citation de Cortázar qui explique cette comparaison avec les larves de la salamandre et qui donne la clé de la métaphore du film : «ce fut leur immobilité qui me fit me pencher vers eux, fasciné, la première fois que je les vis. Il me sembla comprendre obscurément leur volonté secrète : abolir l’espace et le temps par une immobilité pleine d’indifférence». Paul et Tanner, dans cette ville blanche si propice au rêve, tentent de retrouver un point d’attache au monde par cette « immobilité pleine d’indifférence ». L’expérience du temps qu’ils font partager aux spectateurs est assez particulière (ami des montages épileptiques, passez votre chemin !) mais elle marque profondément les esprits. Chacun ensuite pourra ergoter sur ses préférences personnelles et choisir entre la veine utopique et fantaisiste de Tanner (Charles mort ou vif) ou sa veine plus poétique et individualiste (Dans la ville blanche) mais personne ne pourra nier l’excellente idée de regrouper ces deux œuvres qui témoignent, chacune à leur manière, d’un état du monde à un moment donné et qui prouve la lucidité d’un cinéaste encore trop méconnu et sa capacité à saisir parfaitement le pouls de l’Histoire et ses soubresauts. Vincent Roussel |
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DU MÊME AUTEUR
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| CHARLES
MORT OU VIF |
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| SYNOPSIS |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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| DANS
LA VILLE BLANCHE
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| SYNOPSIS | ||||
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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| BIO-FILMO DE ALAIN TANNER | ||||
Né
à Genève le 6 décembre 1929, Alain Tanner étudie
les sciences économiques à l'Université de Genève
et, point de départ de sa carrière cinématographique,
anime en 1951 le ciné-club de l'Université, fondé
par Claude Goretta, avec lequel il réalisera son premier court-métrage
en 1957, "Picadilly la nuit" (Nice Time), primé au
festival de Venise. En 1968, Alain Tanner réalise son premier
long-métrage "Charles mort ou vif" présenté
à la Semaine de la critique à Cannes en 1969, Grand Prix
du festival de Locarno la même année, dont le succès
fait de lui le représentant du "jeune cinéma suisse".
En 1971, "La Salamandre", avec Bulle Ogier et Jean-Luc Bideau
nominé aux Oscars, asseoit définitivement sa notoriété.
Puis, "Jonas, qui aura vingt-cinq ans en l'an 2000" (1976),
Prix de la Critique au festival de Locarno, "Les Années
lumières" (1981), Grand Prix du Jury au festival de Cannes
en 1980, "Dans la ville blanche" (1983) avec Bruno Ganz, César
1983 du meilleur film francophone, ou encore "Le Journal de Lady
M." viennent s'inscrire dans un parcours brillant dont "Fourbi"
est la quinzième étape.
(source: Unifrance) 2004 Paul s'en va ![]() 2001 Fleurs de sang 1999 Jonas et Lila, à demain 1998 Requiem 1995 Fourbi 1993 Le Journal de Lady M. 1991 L' Homme qui a perdu son ombre 1989 La Femme de Rose Hill 1987 Une flamme dans mon coeur 1987 La Vallée fantôme 1985 No Man's Land 1983 Dans la ville blanche 1981 Les Années lumière 1979 Messidor 1976 Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000 1974 Le Milieu du monde 1973 Retour d'Afrique 1971 La Salamandre 1969 Charles mort ou vif °°°°° |
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