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| POINT DE VUE | ||||
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Cinéma
français, années 1986 et 1987. À priori pas la
période la plus dorée pour les filmographies d’ici.
Et pourtant à y regarder de plus près, ces années-là
avaient vu passer dans le ciel hexagonal des comètes aussi fulgurantes
et singulières que Tenue de soirée (Bertrand
Blier), Maine Océan (Jacques Rozier), Mauvais Sang
(Leos Carax) ou Thérèse (Alain Cavalier). Ces
années-là, Téchiné livrait Le lieu du
crime puis Les innocents, peut-être pas deux de
ses titres les plus renommés, mais tout de même plus qu’estimables.
Rapide constat. Un peu plus de vingt ans après, le constat est
amer : Blier a sombré, Carax et Rozier sont quasi muets et Cavalier
a tourné le dos à la fiction pour explorer, non sans bonheur,
son intimité numérique. Téchiné, lui, est
toujours là, fidèle à lui-même, creusant
le sillon de ses fictions souvent placées sous le signe du soleil
(Le lieu du crime, film Garonne ; Les Innocents, film
Méditerranée), portées par une direction d’acteur
soignée et de solides scénarios. Le tenant d’un
certain classicisme fort français, somme toute. Alors ? Le fait
de le voir traverser les styles et les époques quand d’autres,
nettement plus fougueux se sont abîmés, nous inclinerait-il
à penser que, de par chez nous, la régularité est
préférable à la fulgurance et que le travail bien
fait paye plus que les élans inspirés? Peut-être
? Il y a peut-être quelque chose de la situation. Fin de la digression introductive et retour aux films. Le lieu du crime et Les Innocents, deux films qui finalement, se ressemblent assez et partagent, en tout cas, la même ambition : sous couvert d’un apparent classicisme, arracher à la chronique naturaliste et à un environnement prosaïque (si on était méchant, on parlerait de la part « téléfilm » du cinéma français), une fiction aux reliefs de tragédie où « chacun va au bout de son destin ». Dit comme ça, cela peut évoquer le « film dans le film » tourné par Ferrand, le double de Truffaut dans La nuit américaine (1973) sauf que Truffaut avait volontairement grossi le trait pour mieux se concentrer sur les faux-semblants du cinéma. Chez Téchiné, rien de tel. On revient, et c’est tout à son honneur, dans un pur premier degré de la fiction qui progresse pas à pas, avec des enjeux qui se devinent progressivement. Il y a pourtant quelque chose en plus que le simple « plaisir de raconter une histoire », la présence d’un sous texte, plutôt teinté de psychanalyse dans Le lieu du crime (la fiction est guidée par un enfant d’une dizaine d’années qui fera l’expérience du mensonge, du secret, de l’Œdipe et même de la scène primitive), et plutôt mythologique (le bannissement, la vengeance, le meurtre et le sacrifice) dans Les Innocents. Toutes proportions gardées, on pourrait y voir là une démarche comparable à celle de Faulkner, puisque rappelons que Malraux voyait dans Sanctuaire (1931) « l’irruption de la tragédie grecque dans le lumpen proletariat americain ». Ce travail de « surgissement » pose donc l’ambition comme, malheureusement, certaines limites des deux films. On sent bien que, plus que l’intrigue proprement dite, ce qui intéresse davantage Téchiné, c’est d’arriver à déterminer une épure de rencontres, de trajectoires, d’enchaînements du destin et de nœuds indémêlables sauf par une issue tragique, mais il arrive aussi parfois que cette épure ne se concrétise que via d’assez improbables arbitraires décrétés par le scénario ou des situations ou dialogues trop explicites. Dans Le lieu du crime, c’est ainsi une attirance (dont les prémisses paraissent quand même faux) qui vire à la passion entre Deneuve (qui certes arborait l’un de ses premiers rôles désacralisés, « loin de son icône ») et Wadeck Stanczak, voyou beau gosse tout droit sorti des années 50 (d’ailleurs, on a souvent l’impression qu’à l’instar de beaucoup de succès du cinéma hexagonale, le film se passe dans une France d’avant les années 60… même si on y danse sur Jeanne Mas). Dans Les innocents, la façon dont des affects aussi lourds que la passion homosexuelle refoulée voire honteuse, paternité défaillante et pulsion de vengeance se concentrent entre trois personnages masculins (le fils, le père, l’amant secret) en vient parfois à écraser la dimension de ces derniers. Disons, pour ne pas faire la fine bouche, que Téchiné commençait à développer dans son écriture cinématographique un écheveau d’affects, de sentiments et de symboliques qu’il mettra plusieurs films à réellement maîtriser, disons jusqu’aux Roseaux Sauvages (1994), chef d’œuvre d’équilibre où l’entrelacs complexe des émotions retenues, des passions réprouvées et de l’éveil politique parvient paradoxalement à faire naître une forme souveraine et déliée. Y aurait-il donc un paradoxe Téchiné, cinéaste fin et lettré, marqué par son passage aux « Cahiers du Cinéma » (et continuellement soutenu par la revue) alors que son cinéma semble même ignorer l’existence de la Nouvelle Vague et s’inscrire dans une remise au goût du jour de la Qualité Française des drames provinciaux psychologisants ? Pas si simple, car malgré tout, une évidence se fait jour peu à peu : nous sommes bien face à un cinéma plus complexe que sa prime apparence. Qu’est-ce qui pourtant finit par emporter le morceau et convaincre de la qualité de ces films ? Il y a d’abord, malgré encore une fois l’apparent classicisme d’ensemble, une singularité du style Téchiné, lointain et discret héritier de Renoir où malgré la part « trop écrite » du scénario, la vie passe et le vent souffle. En y regardant de plus près, la singularité paradoxale de Téchiné est parfaitement perceptible quand il réussit ses bons dialogues : à mi-chemin entre une langue de tous les jours et un phrasé plus déclamé, le tout dans une belle concision. On retient aussi des beaux moments, suspendus, mais qui en même temps, ne sont pas de simples « respirations » et charpentent véritablement la fiction, comme les scènes de danse et de mariage au début des Innocents qui joue comme un vrai premier acte : celui d’une exposition claire et prise dans le cours de la vie d’une communauté et d’une « étrangère » qui y sera notre guide (l’un des beaux rôles de Sandrine Bonnaire). De la même façon, le dernier acte nocturne du Lieu du Crime laisse surgir de beaux moments de lyrisme initiatique. Et puis, il y a, au bout du compte, la certitude que Téchiné fait vraiment du cinéma et déploie son scénario (pourtant déjà solide « sur le papier ») au lieu de simplement l’illustrer. À quoi cette certitude tient-elle ? Sans doute à la discrète maîtrise de l’espace dont il fait preuve. Quoique a priori, exemptes de morceaux de bravoures et principalement portées par le dialogue, les scènes du film se déploient, le plus souvent, dans d’assez élégantes scénographies domestiques où les nombreux passages entre l’intérieur et l’extérieur, les croisements de trajectoires ou de simples recadrages par de très légers travellings sont toujours signifiants. Dans Le lieu du crime, c’est aussi le sens du paysage qui apporte également une ampleur inattendue au drame. C’est par cette connaissance précise de la topographie des espaces intimes comme naturels (associée à celle des sentiments des personnages) qui donne son prix aux trajectoires de chacun. Quand on veut transmettre l’idée que l’intime est un territoire mouvementé, c’est bien le moins. La spécificité de la mise en scène de Téchiné tient sans doute finalement toute entière dans cette attention aux mouvements intérieurs. Attention portée tout d’abord par une construction musicale – plus que manifeste dans Les Innocents – mais ensuite et surtout par une caméra reptilienne (qui bouge beaucoup sans que l’on s’en rende toujours compte) qui ensemble traquent, bien mieux finalement que des scénarios parfois théâtraux, secrets et passions que l’on ne parvient plus à étouffer et qui, comme la parole dans la tragédie grecque, créent le drame par eux-mêmes, une fois libérés. Joachim Lepastier |
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LE
LIEU DU CRIME
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| SYNOPSIS |
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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| LES
INNOCENTS
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| SYNOPSIS | ||||
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| FICHE TECHNIQUE | ||||
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