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Carlotta
nous offre dans ce riche coffret, 3 films inédits en DVD de Hiroshi
Teshigahara - Le Traquenard (1962), La Femme des sables
(1964 - Prix Spécial du Jury à Cannes où il a été
présenté dans sa version courte, les deux versions, courte
et longue, sont proposées dans ce coffret) et Le Visage d'un
autre (1966) - un des maîtres du cinéma japonais des
années 60, au même titre que Masumura, Oshima ou Yoshida. Teshigahara est avant tout un artiste total. Il est rapidement sensibilisé à l'art plastique par sa famille (et plus particulièrement son père) qui dirige une des plus prestigieuses écoles d'ikebana (l'art de l'arrangement floral), la Sogetsu. Il suit également des études universitaires de réflexion sur l'art. Ce n'est donc pas un hasard si ses premiers films portent en eux une thématique artistique. Hokusai (1953) retrace la vie et l'oeuve de ce peintre d'estampes qui a vécu sous l'ère Edo. Ikebana (1956) est un hommage à son père, fondateur de la Sogetsu. Enfin, José Torres (1959) est un film sur la boxe, le noble art (voir Bonus). Cet intérêt pour l'art sous toutes ses formes, pour la matière et un certain goût pour l'expérimentation se retrouve dans les longs-métrages présentés dans ce coffret. Teshigahara bénéficie de plus d'un contexte particulier. Il connaît, au lendemain de la guerre, le début de l'écroulement des grands studios et l'émergence du cinéma indépendant, en particulier sous la poussée du Parti Communiste. Il a donc rapidement la possibilité de monter sa propre société de production (Teshigahara Productions en 1964), bénéficiant ainsi d'une assez grande liberté. Celle-ci lui permettra notamment de ne pas s'enfermer dans son activité de cinéaste puisqu'il reviendra régulièrement à diverses formes d'activités artistiques, en particulier la sculpture (l'Espace Cardin lui a consacré une exposition de sculptures d'argile en 1981). Il réalise son premier long-métrage, Le Traquenard, en 1962. Il collabore pour la première fois avec le scénariste et romancier d'avant-garde, Prix Nobel de littérature, Kôbô Abe, qu'il avait rencontré dès la fin de ses études, au début des années 50. Le compositeur Toru Takemitsu, avec qui Teshigahara avait déjà travaillé sur José Torres, est également de la partie. Ce trio, auquel nous pouvons ajouter le chef opérateur Hiroshi Segawa, récidivera pour les deux films suivants, La Femme des sables et Le Visage d'un autre, donnant aux trois films présentés une certaine unité stylistique et formelle, ce qui ajoute à la pertinence de ce coffret. Le Traquenard peut dérouter de part son mélange de réalisme documentaire et d'une touche de fantastique à la Bunuel. Mais ces deux aspects du film se nourrissent l'un l'autre pour déboucher sur une constation froide : le travailleur pauvre (fantôme sans aucun pouvoir de décision, enfermé dans sa condition) n'est qu'un pion dans la lutte à mort que se livre le patronat (représenté par un "ange exterminateur" tout de blanc vêtu) et des syndicats divisés. L'enfant, muet et observateur tout au long du film, prend à la fin son lot de sucrerie et fuit en courant le monde des adultes, synonyme de mort et de violence. Le long travelling qui suit la course de l'enfant n'est pas sans rappeler la scène finale des 400 coups de François Truffaut. La Femme des sables et Le Visage d'un autre peuvent se rejoindre dans le genre du Gambaku (films sur la bombe atomique). Notons que Teshigahara a travaillé avec le documentariste Fumio Kamei au début des années 50 sur les effets de la bombe atomique. La Femme des sables, de par ses paysages désertiques de fin du monde (voir le plan magnifique et décalé de la barque au milieu du sable) où un homme et une femme se retrouvent seuls, tels Adam et Eve, pour tout recommencer, ainsi que Le Visage d'un autre, de part les visages comme allégories d'un Japon défiguré, témoignent du traumatisme de la Bombe. Mais ces deux films se rejoignent également sur le thème de la place de l'Homme dans le Japon inhumain des années 60. Dans La Femme des sables, l'instituteur Junpei Niki, a priori parfaitement intégré dans la société, s'interroge lors de sa détention (prisonnier, comme le mineur de son destin dans Le Traquenard), sur la relativité de la condition humaine. Teshigahara reprend à son compte le mythe de Sisyphe lorsque Junpei tente de gravir sans succès les pentes ensablées de son trou, avec son énorme sac arnaché sur son dos. Junpei doit alors constater l'absurdité de la vie puis en tirer les conséquences pour retrouver la véritable liberté, davantage spirituelle que physique. Quant à Okuyama (le travailleur défiguré du Visage d'un autre), il reste présent au milieu de la "civilisation" mais il se sent dans le même temps "en exil". Sa tentative de retrouver sa liberté et sa place se soldera par le meurtre et donc par l'échec de son entreprise, dans une fin plus sombre que celle de La Femme des sables. L'angoisse de la disparition et par là même de l'identité est également un thème commun, non seulement pour La Femme des sables et Le Visage d'un autre, mais également pour Le traquenard. Outre le mineur sans abri de ce dernier film, ne constatant qu'une fois mort (donc disparu du monde des vivants) les réalités sordides de la société dans laquelle il vivait, Junpei (dont le sort n'est pas sans rappeler les personnages de Gerry de Gus Van Sant) et Okuyama sont eux aussi soumis à l'angoisse de la disparition (dans un trou au milieu du désert pour l'un, par l'absence de visage pour l'autre) et à la quête d'une identité éphémère. Sur ce thème, Kim Ki Duk rend d'ailleurs un très bel hommage à Teshigahara dans l'un de ses derniers films, Time, la chirurgie esthétique remplaçant le masque de Okuyama. Dans ce même film, les sculptures perdues sur une plage de sable est aussi un clin d'oeil artistique à l'univers de Teshigahara (voir Bonus, Sculptures de Sofu-Vita). D'une manière générale, nous pouvons constater que ces films, au travers de leurs thèmes (ambiance fin du monde, critique d'une société "inhumaine", question de la disparition et de l'identité, l'isolement, la civilisation...) ont eu une influence majeure en occident, notamment sur les films d'horreur américains des années 70, tels que, pour reprendre les plus connus, Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper ou La Colline à des yeux de Wes Craven. Reste que les films de Teshigahara présentés ici demeurent encore aujourd'hui pour le spectateur une véritable expérience, non seulement artistique mais aussi humaine. Un véritable voyage intérieur... Stéphane Bedin |
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