Le
coup de foudre eut lieu au cours de l'hiver 1968.
Invité à débattre sur l'un de ses films (La
bataille de Culloden) dans une grande salle d'un musée
d'Oslo, le cinéaste Peter Watkins visite la collection pendant
la projection et découvre brutalement les oeuvres du peintre
norvégien Edvard Munch dont il ne soupçonnait pas l'existence.
Comme s'il découvrait son propre visage dans un miroir, Watkins
va trouver dans la vie et la peinture de Munch matière à
exprimer ses propres obsessions tant sur le plan affectif, artistique
que politique.
L’enfant malade est la pièce maîtresse de
l'oeuvre de Munch; le tableau représente sa sœur aînée,
alitée, mourante, le visage de profil et à ses côtés,
une femme à genou, la tête penchée lui tenant
la main - Tons bleus vert, touches brisées et des coups de
couteaux - Douceur des couleurs et violence du trait. Munch a 22 ans
quand il peint ce tableau et pendant 40 ans, il ne cessera de le repeindre,
l'épurant jusqu'à l'extrême, abolissant les perspectives,
effaçant les décors pour aller au plus près de
l'émotion. En s'éloignant du naturalisme, c'est-à-dire
d'une vision extérieur du monde, Munch invente l'expressionnisme,
une vision de l'intérieur. C'est aussi l'exacte
recherche de Peter Watkins. En déconstruisant progressivement
son récit, en entrechoquant les différentes époques,
le cinéaste transforme les images 'objectives' de la vie de
Munch en images mentales: la maladie, la tuberculose, les crachats
de sang de sa mère, puis de sa soeur, et cette toux chronique
qui ne le quittera pas, l'autorité de son père et sa
morale puritaine, l'amitié avec le clan des Bohémiens
et le philosophe anarchiste Hans Jaeger, puis son amour pour Madame
Heiberg, la douceur des ses baisers, son corps comme un refuge, mais
la jalousie maladive de Munch et son isolement, sa solitude. Par cet
enchevêtrement complexe de souvenirs obsédants, Watkins
nous fait pénétrer l'esprit du peintre et nous place
au plus près des affres de sa création et de la mitoyenneté
de la mort qui ne cessera de le hanter.
Dès sa première réalisation professionnelle en
1964, La bataille de Culloden, Peter Watkins met en place
une mise en scène originale, un mélange stylistique
novateur entre le documentaire et la fiction. Culloden est
une reconstitution de la bataille sanglante livrée en Écosse
en 1746 entre les forces du gouvernement et les clans rebelles des
Highlands et le jeune cinéaste britannique choisit de filmer
cette page d'histoire comme s'il s'agissait d'un reportage télévisuel
avec prises de vues sur le terrain et interviews des protagonistes.
Son idée est de créer une "histoire vivante"
et de lutter contre la Monoforme, néologisme qu'il invente
pour parler de la standardisation des structures narratives du cinéma
et de la télévision (1). Watkins
reprend ce procédé, l'applique à son Munch
et insuffle ainsi à son film une contemporanéité,
une modernité unique. Les incessants regards caméra
des personnages du film prennent le spectateur en témoin d'une
histoire qui se déroule inexorablement au temps présent.
En 40 ans de cinéma, Watkins s'est trouvé confronté
à maintes reprises face à l'incompréhension et
la censure de son oeuvre. En 1965, il montre les horreurs d'une attaque
nucléaire contre la Grande-Bretagne dans La bombe,
ce qui provoquera un scandale important et la suppression du film
par la BBC. Trois ans plus tard, il tourne Les gladiateurs,
un film pacifiste attaqué en Suède. En 1970, c'est la
presse américaine qui s'acharne sur Punishment Park,
une allégorie politique contre la répression intérieure
exercée par le président Nixon. Encore aujourd'hui,
le film est censuré aux États-Unis. Edvard Munch a vécu
cette même hostilité à l'égard de sa peinture.
Quand l’Union des artistes Berlinois l’invite à
exposer ses œuvres à Berlin, la salle qui lui est consacrée
est fermée au bout d’une semaine, l'intelligentsia estimant
son travail exécrable. Cette séquence filmée
est l'occasion pour Watkins de mettre à l'index un intellectualisme
conservateur et poussiéreux qui renvoie la critique d'aujourd'hui
à sa propre position.
Il faut aussi rendre hommage au magnifique travail de lumière
et de couleur du chef opérateur Odd-Geir
Sæther ainsi qu'à tous ces visages inconnus qui peuplent
ce film, du jeune Geir Westby (Munch) à Kåre Stormark
(le philosophe Hans Jaeger) et Gro Fraas (Fru Heiberg) pour ne citer
que les principaux.
Edvard Munch est une oeuvre totale, un film-somme, complexe,
multiple, d'une richesse infinie, et peut-être le plus grand
film existant sur la peinture.
Laurent Devanne
(1) " Aujourd'hui, la majorité des films
de cinéma et des émissions de télévision
(y compris les journaux d'information) qui prétendent traiter
de notre histoire passée et présente, codifient notre
expérience audiovisuelle de cette histoire à travers des
formes hiérarchiques et rigides, notamment des montages et des
structures narratives standardisées qui sont totalement antithétiques
à l'expérience réelle que nous faisons de la vie."
(extrait de l'Auto-interview dans le livret accompagnant le DVD).
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- COMPLÉMENTS
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LIVRET de 20 pages:
Auto-interview de Peter Watkins (datée de mai 2005 à
Vilnius).
En avant-propos, l'éditeur explique ceci: "Des
journalistes ont par exemple expurgé leurs entretiens avec
Peter de toutes les références critiques qu'il avait
faites et n'ont conservé que ses commentaires artistiques ou
techniques. Et même lorsque les journalistes se décident
à laisser ses remarques sur la crise dans les mass media ou
sur le sens politique de son travail, ce sont les rédactions
qui se chargent de les réduire ou de les couper. Au final,
l'article ne peut qu'être déséquilibré
et vidé de tout contexte politique ou critique. Pour cette
raison et pour bien d'autres, Peter Watkins se refuse maintenant à
toute interview." Au cours de cette longue
et précieuse auto-analyse, il revient sur l'origine de son
projet, le tournage et son travail avec le chef opérateur Odd
Geir Saether, sur la rencontre "miraculeuse" avec l'acteur
Geir Westby, le montage contre ce qu'il appelle la 'Monoforme' et
bien entendu sur la dimension politique du film.
*Galerie d'oeuvres de
Bruce Clarke, plasticien et photographe, auteur de l'affiche du film.
* Études sur
le film par Joseph Gomez (Edvard Munch de Peter Watkins : Le réalisateur,
le sujet et nous), Jean-Pierre Le Nestour (Le K Watkins)
& Jordi Vidal (Peter Watkins: la danse de la vie).
* Filmographie de Peter
Watkins
* Biographie d’Edvard
Munch
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