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L’évènement
de ce début d’année est sans aucun doute l’immense
rétrospective consacrée au cinéaste japonais Yoshishige
(ou Kijû) Yoshida. Pour rendre hommage au maître, les petits
plats ont été mis dans les grands : l’intégrale
de ses films à Beaubourg du 29 mars au 19 mai 2008 (heureux parisiens
!), une sortie en salles et en copies neuves de deux films admirables
(La source thermale d’Akitsu et Eros+Massacre)
à quoi il faut ajouter la réédition, en deux coffrets
DVD, des 11 premiers films de Yoshida (1960-1968) et celle d’Eros+Massacre
en édition collector. Il convient à ce propos de
louer une fois de plus l’incroyable qualité de la politique
éditoriale de Carlotta qui permet aujourd’hui au cinéphile
de découvrir à prix relativement modéré
l’œuvre d’un artiste trop peu connu en France alors
qu’il est de toute évidence une figure majeure du «
nouveau cinéma » japonais aux côtés de cinéastes
comme Oshima ou Imamura. Puisque la biographie de Yoshida a déjà été établie ici même, je me contenterai avant d’aborder plus en détail ses six premiers films regroupés dans le premier coffret (sous le titre générique Une vague nouvelle) de revenir brièvement sur les débuts du cinéaste et sur l’ambiguïté du terme « nouvelle vague » régulièrement accolé à son nom. C’est lorsque son père devient aveugle que Yoshida décide de se faire engager par un studio de cinéma. Au départ, il n’est pas question de faire des films mais de subvenir aux besoins de ses proches. Il intègre les studios de la Shôchiku (où travaille également Nagisa Oshima) comme il aurait intégré n’importe quelle entreprise et débute par de petits boulots (tenir le clap, par exemple). Par la suite, il se lie d’amitié avec Oshima et projette avec lui de réaliser des films dont ils seraient eux-mêmes les auteurs. Ils publient alors leurs scénarii dans une petite revue qui permet à Yoshida de se faire remarquer et d’être engagé comme assistant du réalisateur Kinoshita. Au début des années 60, la Shôchiku lui commande un film sur la jeunesse. Ca sera Bon à rien, réalisé à partir d’un scénario original et dont la liberté de ton rappelle effectivement la Nouvelle Vague française. Mais il faut insister sur le fait qu’il n’y a ni volonté de rupture chez Yoshida, ni désir de nier toute l’histoire du cinéma. Bon à rien est un film de commande et si les studios lui réclament un film sur la jeunesse, c’est qu’ils ont pu constater que ce thème était porteur à l’époque. Faire de Kijû Yoshida un cinéaste «révolutionnaire» dès ses débuts serait un contresens. Toutefois, il convient de montrer comment un style absolument unique a pu s’épanouir au sein même des contraintes de la Shôchiku (que Yoshida ne quittera qu’après Evasion du Japon). Une jeunesse japonaise. Ce qui frappe lorsqu’on découvre Bon à rien, le premier film de Kijû Yoshida, c’est un style et un ton qui évoquent irrésistiblement ceux des films tournés par les « jeunes turcs » de la Nouvelle Vague française. Avec sa bande-son jazzy et une fin qui rappelle furieusement celle d’À bout de souffle, ce tableau d’une jeunesse japonaise désabusée témoigne de ce changement d’époque que furent les années 60 et de l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale dont le rôle allait s’avérer capital à la fin de la décennie : les jeunes. Bon à rien est une sorte de I Vitelloni japonais, un portrait sans concession d’une jeunesse frustrée qui traîne son ennui toute la journée en se cherchant une identité. Yoshida distingue principalement trois personnages : d’un côté, Toshio, le fils à papa qui joue les caïds mais qui rejoindra sans nul doute le giron familial (son père est un riche entrepreneur) lorsque jeunesse sera passée ; de l’autre, l’idéaliste Jun qui recherche la liberté à tout prix, loin des jougs du travail salarié et de l’amour exclusif. Entre ces deux jeunes gens, Ikuko, une jolie secrétaire séduite par Jun mais qui verra son amour repoussé par ce dernier… Grand connaisseur de Sartre, Yoshida nimbe son film d’un existentialisme assez désabusé en montrant en parallèle l’essor du capitalisme et du consumérisme au Japon et la frustration d’une certaine jeunesse rétive à se laisser enchaîner. Il ne s’agit en aucun cas d’une révolte frontale mais d’un panorama lucide d’un certain mal de vivre qu’ausculte avec acuité le cinéaste. Il s’agit pour lui de prendre le pouls d’une certaine jeunesse de l’époque mais jamais d’asséner un discours. On retrouve cette volonté dans un film comme 18 jeunes gens à l’appel de l’orage. Shimazaki est un travailleur à qui l’on propose un jour de prendre la direction d’un foyer d’accueil. Comme les conditions financières sont attrayantes (plus de loyer à payer !), il accepte mais réalise alors qu’il doit veiller sur 18 gaillards près à se battre à chaque instant… Là encore, Yoshida tente de dresser un tableau « objectif » d’un groupe social occulté par la société (ces 18 jeunes gens sont à la fois des prolétaires et des jeunes). Le cinéaste ne cherche même plus à distinguer certains personnages et privilégie les scènes de groupe (d’où l’abondance de plans généraux dans ce film). Il parvient à saisir dans un même mouvement le caractère à la fois « dangereux » de cette classe sociale pour la société (ces jeunes ouvriers peuvent être très violents) et la manière dont elle demeure totalement opprimée et exploitée (voir le personnage du « margoulin » qui s’enrichit sur le dos d’une main-d’œuvre payée à vil prix). Aucun didactisme chez Yoshida, ni même volonté de « dénoncer » les injustices : juste une analyse « objective » de la réification de toute une classe sociale. Le cinéaste n’est ni un pamphlétaire, ni un idéologue mais un analyste incroyablement lucide qui parvient à décortiquer les forces en présence dans une société japonaise en pleine mutation… Le poids de la société. Pour le dire très schématiquement, les personnages des premiers films de Yoshida souhaitent agir pour se rendre compte au final qu’ils n’ont cessé de subir l’action et le poids des structures sociales environnantes. Des films comme Le sang séché, la fin d’une douce nuit ou Evasion du Japon illustrent parfaitement ce dilemme. Takashi, le héros du Sang séché, tente de se suicider lorsqu’il apprend qu’un plan de licenciement va frapper son entreprise. Emus par cette nouvelle, les médias s’en emparent et font de Takashi un nouveau héros dont le geste devient même l’objet d’une campagne de publicité au profit d’une compagnie d’assurances…Le film est intéressant dans la manière qu’a Yoshida de montrer comment un geste de désespoir est instrumentalisé par un système médiatique pour en faire une véritable marchandise. Avec une acuité assez visionnaire, le cinéaste démonte les processus utilisés par les maquereaux de la pub et de la communication pour substituer à une véritable réflexion sur les luttes sociales (réflexion que devrait susciter l’annonce de ces licenciements massifs) un chantage à l’émotion permanent. Cette surenchère dégoulinante autour de la tentative de suicide de Takashi renvoie, dans l’esprit de Yoshida, à cet esprit de sacrifice sans cesse préconisé et encensé par le Japon impérial. Et ce qu’il montre, c’est comment cet appel au sacrifice dépossède l’individu de lui-même (Takashi avoue en se voyant qu’il a « l’impression que ce n’est pas [son] visage ») et le conduit à une mort certaine. Le même processus de dépossession est à l’œuvre dans La fin d’une douce nuit, portrait d’un jeune ambitieux décidé à triompher de tout, quels que soient les moyens employés. Yoshida dit s’être inspiré du Rouge et le noir de Stendhal pour ce film. On songe également au Bel-Ami de Maupassant dans la façon qu’a le jeune héros de compter sur les femmes pour gravir les échelons sociaux (comme le Georges Duroy de l’écrivain, il tente de séduire une riche veuve). Le seul motif qui meut Jirô, modeste employé dans un grand magasin, c’est l’argent et le désir de réussir dans un Japon en pleine mutation (ce Japon industrialisé est plus qu’une simple toile de fond dans le film). Mais comme le précise le cinéaste, alors qu’il souhaite vaincre l’époque, c’est elle qui le manipule. Les femmes du film ne sont pas dupes de ce beau parleur (la fille de son directeur n’hésite pas à le payer comme un simple gigolo après avoir jouit de ses charmes) et elles finissent toutes par le laisser tomber. Pour Jirô, un seul horizon : la folie. Ce cheminement vers la folie se traduit dans la mise en scène par une affirmation de plus en plus marquée du style de Yoshida : le cadre devient plus rigoureux, le montage plus tranchant… Cette folie, elle guette également le jeune « bandit malgré lui » d’Evasion du Japon. Suite à un casse qui tourne mal, Tatsuo, un jeune homme qui rêve de faire une carrière de chanteur aux Etats-Unis, se retrouve en cavale. Accompagné par une jeune femme, il tente de fuir le Japon… Tatsuo est le « héros » velléitaire de ce film d’action qui « s’oppose à l’idée même d’action » (dixit Yoshida). Encore une fois, l’individu subit plus les circonstances qu’il ne les provoque et chaque accident, chaque mort n’est que le résultat d’un enchaînement qui dépasse l’individu. Alors qu’il cherche à fuir, Tatsuo reste asservi aux structures sociales de l’époque (le film est ancré dans une réalité très contemporaine puisqu’on assiste à des scènes se déroulant pendant les Jeux Olympiques de 1964 au Japon). Pour le cinéaste, il s’agit de mettre en évidence deux rapports de force et de dépasser ainsi les notions de Bien et du Mal. Tatsuo semble dans un premier temps choisir le camp des gangsters mais nous nous rendrons compte qu’il est davantage une victime de l’ordre social qu’un bourreau. La femme sacrifiée. Si Tatsuo est une « victime », les principales sacrifiées des films de Yoshida sont les femmes. Le mot « sacrifié » n’est d’ailleurs pas forcément très pertinent puisqu’un film comme La fin d’une douce nuit montre également des femmes sachant ce qu’elles veulent, capables d’éviter les pièges tendus par les hommes. Il faudrait plutôt voir dans la femme chez Yoshida l’image de se qui se déroule alors au Japon : le glissement d’une époque archaïque (militariste, nationaliste, masculine…) vers une autre. D’une certaine manière, elle incarne ce changement d’époque du Japon. Et si parfois elle peut être victime, c’est avant tout du désarroi masculin et de l’impuissance des hommes face à ces mutations sociales (dès Bon à rien, le jeune homme désabusé refuse et abandonne l’amour de la secrétaire car il n’y voit qu’une entrave à sa liberté). Si Shinko, l’inoubliable héroïne de la source thermale d’Akitsu, finira victime de la lâcheté masculine ; elle n’en demeure pas moins une image lumineuse des changements de structures sociales au Japon, capable de pleurer la défaite de son pays au début du film puis de se sacrifier totalement pour le souvenir d’un amour unique, à l’encontre de toutes des valeurs traditionnelles. Pour ma part, il s’agit là du plus beau film (et de loin !) de ce premier coffret consacré à Yoshida. Produit et joué par Mariko Okada (qui deviendra l’épouse du cinéaste), La source thermale d’Akitsu est un somptueux mélodrame dont l’incroyable lyrisme fait sauter tous les clivages entre classicisme et modernité. Certains plans évoquent les grands moments des « classiques » japonais. Une scène de famille filmée à hauteur de tatami et nous voilà chez Ozu. Quand Okada prend un bain, ce sont les images du Nuages flottants de Naruse qui nous viennent à l’esprit. Et lorsque Yoshida, toujours à bonne distance, accompagne les courses folles de son héroïne le temps de travellings magnifiques, on songe à la bouleversante compassion d’un Mizoguchi pour ses héroïnes. Mais le film fait également penser aux grands mélos Hollywoodiens, que ce soit le Elle et lui de McCarey (en raison de ce jeu sur le temps et des retrouvailles tardives des deux amants) ou les chefs-d’œuvre de Sirk. Pourtant, Yoshida réalise un film unique, n’appartenant qu’à lui ; un grand drame de l’amour fou entre une héroïne éprise d’un sentiment amoureux absolu et un homme lâche, incapable d’avouer ses sentiments. Le tout avec une attention remarquable apportée au contexte historique (le Japon de l’après-guerre, qui permet au cinéaste de fixer sur pellicule des souvenirs douloureux liés à son enfance) et au passage du temps. Tout est splendeur : le cadre, la couleur, la manière d’appréhender la nature et les changements de saisons… La source thermale d’Akitsu est un film sublime, tout simplement. À suivre… Vincent Roussel |
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