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| SYNOPSIS | |||||
Alors
qu’elle fait l’amour avec Unema, réalisateur de spots
publicitaires, une étudiante de 20 ans, Eiko Sokutai, prend conscience
d’elle-même et de son inévitable froideur. Peu de
temps auparavant, elle a rencontré Wada, un jeune homme du même
âge, qui reste malheureusement sourd à ses avances. Afin
de mieux comprendre qui elle est, Eiko s’intéresse alors
à l’anarchiste Sakae Ôsugi, qui, à l’ère
Taishô, fut le chantre et le premier adepte de l’amour libre.
Elle suit également les traces de Noe Itô, assassinée
avec Ôsugi au lendemain du grand tremblement de terre de 1923
par un officier de l’armée japonaise… |
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| POINT DE VUE |
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Eros
+ Massacre est le premier volet d’une trilogie qui amènera
Yoshida à s’interroger sur les grandes idéologies
et mouvements politiques du Japon au 20ème siècle. Avant
le communisme (Purgatoire eroica) et le nationalisme (Coup
d’état), le cinéaste aborde l’anarchisme
à travers la figure de Sakae Ôsugi, théoricien de
l’amour libre assassiné par un officier de l’armée
japonaise en 1923 en compagnie de sa maîtresse Noe Itô,
l’une des premières grandes figures de l’émancipation
féminine de son pays. Il se trouve qu’au moment de la sortie du film, une des maîtresses de Sakae Ôsugi intenta un procès au cinéaste pour atteinte à la vie privée et tenta d’en interdire la projection. Si Yoshida eut gain de cause, il coupa de sa propre initiative un bon nombre de scènes et le film ne sortit que dans une version « courte » (2 h 40 tout de même !). C’est dire l’importance de cette magnifique édition « collector » proposée par Carlotta qui permet au spectateur de découvrir les deux versions de ce film, assurément l’un des sommets de l’œuvre de Yoshida. Pour ma part, je vous recommande de voir en priorité la version intégrale (3h 30), moins elliptique que la version exploitée en salles et qui permet de se plonger dans le flot tempétueux d’une œuvre fascinante de bout en bout, revisitant les soubresauts historiques d’un nation et les impacts de ces remous sur l’époque contemporaine. L’histoire en miettes Eros + Massacre a la réputation d’être un film « difficile », dont la complexité confinerait à un certain hermétisme. Dire qu’il ne nécessite pas une certaine attention serait mentir mais une fois identifiés les personnages et acceptée la règle du perpétuel va-et-vient entre le présent et le passé, l’éclatement du récit ne gêne plus la compréhension et l’on s’y retrouve assez vite. Le présent, c’est une jeune et jolie étudiante (Eiko) qui multiplie les aventures sensuelles mais ne parvient à s’attacher qu’au seul jeune homme qui se refuse à elle. Par ailleurs, elle entreprend des recherches sur Noe Itô, journaliste militant en faveur de l’émancipation féminine, et ses relations avec l’anarchiste Sakae Ôsugi. Yoshida nous renvoie alors régulièrement dans le passé et nous montre les relations complexes d’un des premiers théoriciens japonais de l’amour libre tentant en vain de se dépêtrer des liens enchevêtrés qu’il a tissés avec trois femmes : Yusuko son épouse, Itsuko sa maîtresse « officielle » et Noe qu’il rencontre par la suite. La structure du film pourrait se contenter de banals flash-back racontant de manière linéaire un épisode historique fort connu des japonais. Or Yoshida complexifie les choses en utilisant l’Histoire comme un matériau purement cinématographique qu’il va s’agir de pétrir et de modeler. C’est ainsi qu’il mêle des séquences factuelles à d’autres qui relèvent du fantasme, de la rêverie ou de l’inconscient (le long passage de la mise à mort de Sakae Ôsugi par Itsuko puis par Noe). De la même manière, le cinéaste télescope parfois le passé et le présent (Eiko interviewant Noe) afin de mettre en valeur les fils qui relient l’époque contemporaine (le Japon de la fin des années 60, en proie aux manifestations étudiantes et à la contestation virulente des groupuscules d’extrême gauche) aux figures historiques qu’il remet sur le devant de la scène. L’ordre patriarcal contesté A travers les personnages et figures historiques qu’il dessine, Yoshida s’en prend une fois de plus à l’ordre social et à sa structure pyramidale essentiellement masculine (avec l’empereur au sommet). L’étonnant dans Eros + Massacre, c’est que le pouvoir séditieux de son personnage anarchiste réside moins dans ses « actions » politiques que dans les théories qu’il professe à l’égard de « l’amour libre ». Dans l’une de ses premières apparitions, Sakae Ôsugi montre à Noe qu’il est en permanence surveillé et que son pouvoir d’action est par conséquent limité. Pourtant, en remettant en cause l’institution du mariage et en reconnaissant aux femmes leur liberté (à une époque où l’adultère était considéré comme un crime, mais seulement pour la gent féminine !), il attaque en profondeur les racines de l’ordre patriarcal japonais. Et c’est ce mouvement d’émancipation qu’interroge le cinéaste à travers le personnage contemporain d’Eiko. Celle-ci multiplie les aventures mais semble n’y trouver qu’ennui et lassitude. L’amour libre est-il le véritable chemin vers la libération de l’individu ? Le cinéaste ne tranche pas mais tente de cerner la question sous tous les angles. Il la traite notamment du point de vue du pouvoir et du danger que représente pour l’ordre social l’émancipation des désirs féminins. Eiko est interrogée par un flic qui la soupçonne de prostitution, comme si rien n’avait changé depuis plus de 40 ans (de 1923 à 1969) dans une société confinant la femme dans son rôle d’épouse et de mère de famille et suspectant celles qui osent s’éloigner de ce modèle dominant. La mise en scène de Yoshida épouse le double mouvement du film : d’un côté, une société qui cherche à contrôler les individus en général et les femmes en particulier pour maintenir tant bien que mal sa structure pyramidale ; de l’autre, un mouvement d’émancipation qui passe moins par des mouvements collectifs convulsifs que par l’affirmation d’un désir individuel, essentiellement féminin (Noe se réfère au Moi tout-puissant de Stirner). La manière dont le cinéaste confronte ces deux mouvements n’a rien de manichéen. Au contraire, il met en perspective les différents points de vue, les interroge sans arrêt. Si les théories sur l’amour libre peuvent apparaître comme subversives, Yoshida montre également leurs limites (Sakae Ôsugi est accusé par l’un de ses compagnons de revenir à la morale bourgeoise en multipliant les maîtresses) lorsque viennent s’immiscer les affects et les sentiments contradictoires (l’amour et la jalousie). Les origines de la jouissance féminine D’une apparente froideur, Eiko cherche à travers l’histoire de Noe Itô et son anarchiste à comprendre les origines de son comportement amoureux et de son désir. Une fois de plus, après la série de ses « anti-mélodrames », Yoshida accompagne l’émergence d’un point de vue féminin sur la société japonaise et son histoire. Le jeune homme sur qui elle a jeté son dévolu fait partie de ces figures masculines « impuissantes » qui hantent le cinéma de Yoshida. Nihiliste tourmenté, incapable de « passer à l’acte » (comme le souligne justement l’historien du cinéma Mathieu Capel), il symbolise le désarroi de l’homme moderne lorsque les valeurs ancestrales d’une société s’écroulent. L’impuissance masculine est un motif qui revient régulièrement dans Eros + Massacre. Même Sakae Ôsugi confie son « impuissance » du fait de sa perpétuelle surveillance. Plus généralement, il est dépassé par les désirs féminins qui s’agitent autour de sa personne et c’est la brèche qu’ouvrent ces femmes qui peuvent trouver des résonances dans le comportement d’Eiko. J’allais dire que la structure adoptée par Yoshida pour son film est presque « féminine ». Dans le cinéma classique, d’une manière générale, la jouissance du spectateur est de type masculin : montée en puissance d’un récit linéaire, climax, repos. En éclatant totalement la forme de sa narration, le cinéaste épouse d’une certaine manière le point de vue de son héroïne et propose une jouissance beaucoup plus « féminine » et diffuse, qui éclate par vagues successives et spasmes réguliers. Il s’agit pour le cinéaste d’appréhender d’une manière radicalement autre (le point de vue des femmes) un certain ordre historique et ses mutations. Prééminence de la forme À la structure éclatée du récit répond une forme incroyablement rigoureuse. Plus qu’avec ses films précédents, Yoshida s’engage dans la voie d’un certain formalisme et force est de constater qu’Eros + Massacre est un film d’une beauté plastique époustouflante. Jean Douchet a cependant raison de souligner que ce formalisme n’a rien de gratuit et qu’il épouse au contraire le double mouvement mis en scène par le film. D’un côté, le cadre rigoureux d’une société patriarcale qui enferme ses personnages (les plans sont incroyablement composés et écrasent des figures humaines souvent décadrées ou « sur cadrées ») ; de l’autre, le mouvement émancipatoire qui donne l’occasion au cinéaste de tourner des plans oniriques ou fantasmatiques. Le film est d’une richesse incroyable et il faudrait parler des heures de la stylisation du jeu des acteurs (très théâtralisé, à l’exact opposé du réalisme), du travail sur la lumière et les contrastes ou encore sur la manière dont Yoshida interroge son propre cinéma et les moyens qu’il emploie pour interpréter l’Histoire. A de nombreuses reprises, les personnages (par leur jeu ou parce qu’un tournage a lieu à proximité) semblent être sur une scène et jouer un rôle. A la fin, la caméra et la pellicule entrent même dans le champ comme indicateurs autonomes et parachèvent les efforts de distanciation du cinéaste (pas question de se cantonner à une vision unique et dogmatique de l’Histoire). Comme cette Histoire, le Cinéma est une matière à pétrir, à malaxer, à remodeler… C’est peu dire que Yoshida s’acquitte de sa tâche avec panache ! Vincent Roussel |
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