SHANE
(George Stevens - 1953)
Séquence choisie: l'apprentissage du tir
Question: Ce film eut un grand impact sur vous quand vous étiez
gamin. Vous souvenez-vous pourquoi ?
David Cronenberg: Tout à fait. Tout d’abord je
devais avoir le même âge que le gamin du film. Et naturellement
il y eut une très forte identification de ma part. Et bien
sûr c’est un très bon film, très bien réalisé,
très bien écrit. Le film traite d’un très
grand sujet américain : le port des armes à feu. Tuer
ou ne pas tuer… C’est aussi un questionnement sur la virilité
: quand est-on assez homme pour tuer comme rite de passage dans l’âge
adulte ? Il serait aujourd’hui intéressant de relever
le discours politique du film qui, je peux vous l’assurer, était
totalement invisible. C’était une époque où
le western était un genre très fort et très populaire.
Si vous étiez allé voir trois films dans l’année,
au moins deux devaient être des westerns. On y projetait moins
nos angoisses que maintenant. Cela touchait plus au merveilleux que
de nos jours – surtout au Canada. On n’y voyait jamais
une arme à feu, car même la police portait des armes
dissimulées – contrairement aux USA. Donc pour moi, petit
canadien, le western représentait une sorte de liberté
émerveillée toujours mêlée de peur. Je
me souviens encore de chaque plan du film. Mes yeux étaient
un peu comme ceux écarquillés du petit garçon.
Je me disais : « c’est fantastique ! ».
Il doit être intéressant de constater à quel point
ce film est loin d’être politiquement correct du point
de vue de Charlton Heston, président de la N.R.A. (National
Rifle Association qui soutient le droit au port d’arme libre,
ndlr).
Il m’est difficile de revivre le moment d’émerveillement
que le film a pu produire à l’époque. C’est
comme un exercice sur la portée existentielle de faire des
films ..., euh de voir des films ! On ne peut pas revoir un film deux
fois. Je pense qu’il n’y a pas de film parfait, une parfaite
expérience cinématographique. Parfois vous voyez un
film dans des circonstances parfaites, vous êtes submergé
par des conditions de vision qui ne se renouvelleront jamais. Vous
le revoyez dix ans plus tard et c’est un film différent
et vous êtes différent…
Donc, excepté vos films, vous n’avez jamais revu un film
deux fois ?
Non. Je revois des films. Ce que je veux dire c’est qu’en
termes d’expérience, on ne peut les renouveler. Quand
vous le revoyez c’est un film différent, à la
troisième vision c’est vous qui avez changé. Vous
êtes plus vieux même si ce n’est que d’une
heure. A chaque vision, le film est renouvelé.
Etudiez-vous les films des autres ?
Je n’ai jamais été un érudit cinématographique
comme Martin Scorsese. Je ne préfère pas, d’ailleurs.
Je vois des films mais de manière assez hasardeuse. Je ne vois
un film que si je m’y sens poussé irrépressiblement.
Mais je n’irai jamais voir tous les films d’un réalisateur
ou d’un acteur, aussi intéressant soit-il. Je ne suis
pas assez organisé pour cela.
Lady’s Ankle
(film primitif de Thomas Edison
- 1901)
Séquence choisie: À l'aide d'une longue vue,
un homme observe la cheville d'une jeune femme
(portrait de Thomas Edison)
C’est un porno des premiers âges ! Je trouve cela plutôt
sexy. Cela prouve que la pornographie d’une époque peut
devenir une imagerie charmante et nostalgique d’une autre époque.
Cela confirme aussi, pour moi, que le cinéma a toujours reposé
sur le sexe. J’associe toujours sexualité et cinéma.
Je dois préciser que quand j’étais jeune, les
films européens étaient toujours plus chargés
de sexualité que les films nord-américains. Je les ai
toujours associés et je trouve que c’est bien. Là
encore ce qui est intéressant c’est à quel point
la perception de la sexualité change : c'est à dire
les standards de ce qui est décent et indécent.
Dès l’origine le cinéma s’énonçait
comme voyeur…
Oui et c’est d’autant plus vrai que la mise en scène
n’est pas théâtrale. Contrairement à d’autres
films de l’époque où la scène et le public
étaient un présence invisible. Ici, c’est très
cinématique.
Le voyeur est puni comme Max dans Videodrome.
Oui mais le public voit tout ce qu’il observe et s’en
sort indemne
Mais l’identification au voyeur ne fait-elle pas que lui aussi
est battu ?
Non… Le public voit la jambe et n’est pas puni. Il y a
toujours cette double lecture au cinéma où le spectateur
est avant tout le voyeur.
Etes-vous particulièrement attentif à la place du spectateur/voyeur
dans l’élaboration de la mise en scène ?
Oui je le dois. Il faut toujours être conscient de la manière
dont le spectateur reçoit mes images de manière qu’il
puisse les lire et les comprendre. Mais je ne suis pas obsédé
par cette idée. Quand on réalise un film on peut facilement
être paralysé si on se met à réfléchir
à toutes les options théoriques qui nous sont offertes.
Il est parfaitement acceptable de parler de manière intellectuelle
de cinéma, mais la mise en scène, au final, n’est
que question d’instinct et d’intuition. C’est aussi
une question d’expérience… Je ne fais pas une liste
des conséquences possibles sur le spectateur du placement de
la caméra à tel ou tel emplacement. Si on commence,
on ne pose jamais sa caméra. Le vrai problème de la
mise en scène c’est de ne pas trop penser.
Shock Corridor
(Samuel Fuller - 1963)
Séquence choisie: un groupe de nymphomanes se jette
sur Johnny Barrett
J’ai cru un instant que c’était Shock Corridor…
Ah, c’est Shock Corridor ! Cet extrait symbolise l’alliance
de la folie et de la sexualité ainsi que l’absence d’inhibitions.
C’est une intéressante représentation de ce qu’est
le fantasme masculin de la sexualité féminine. Il s’imagine
souvent que la femme doit être démente pour être
hyper-sexualisée. Et bien sûr, si elle est folle, elle
est donc dangereuse.
Il y a un peu de Frissons dans cet extrait…
Oui, j’ai fait le même parallèle, mais j’ai
vu pour la première fois ce film il y a environ cinq ans. On
m’a envoyé la cassette pour que j’en fasse un remake,
dont j’avais souvent entendu parler. Mais l’époque
et les attitudes ont trop changé depuis les années soixante.
L’attitude générale à l’endroit de
la folie, la sexualité, la psychiatrie est maintenant si éloignée
que j’ai estimé que l’on ne pouvait pas refaire
le même film. Le film devait être si différent
qu’il valait mieux faire autre chose.
Quelle aurait été une bonne réactualisation de
l’idée de folie ?
Je ne me rappelle pas de tout le film, mais je crois pouvoir dire
que de nos jours, beaucoup de spectateurs en riraient. Tout en étant
intéressés et fascinés. Mais la facture du film,
la manière dont ces femmes nymphomanes sont représentées
n’est pas très réaliste. C’est un fantasme
total. Déjà à sa sortie, Sam Fuller était
un réalisateur très intéressant, très
extrême mais pas vraiment le plus sophistiqué. Sans doute
le film était-il un peu manichéen et certainement risible
dans sa mécanique.
Persona
(Ingmar Bergman - 1966)
Séquence choisie: Deux femmes se caressent, leurs deux
corps fusionnent
Cela m’évoque à quel point le cinéma d’Ingmar
Bergman me manque. Un réalisateur hors pair – fantastique.
Je ne me pose pas la question de qui ou quoi m’a influencé,
mais je suis persuadé que dans une certaine mesure, j’ai
dû être très influencé par Bergman. Aussi
aucune surprise qu’il existe des similarités dans nos
imageries. Il représente une fantastique fusion des genres,
artistiquement riche et passionnée. On dit parfois des suédois
qu’ils sont froids, mais ce cinéma est avant tout passionné
et très beau. Magnifique !
Persona fut un manifeste artistique, dans quelle manière
vos films en sont-ils également ?
Je ne crois pas tenir les réponses aux interrogations artistiques
des autres. Je ne réfléchis pas à ce que dois
être le cinéma, je le fais tout simplement – naturellement.
Chaque film est donc un manifeste personnel, comme le suivant…
Le problème avec un manifeste c’est que c’est à
la fois libérateur et contraignant. Il énonce ce qui
est faisable ou pas.
Pour moi la liberté artistique c’est de ne pas censurer,
de permettre de penser n’importe quoi. Donc de créer
des formes nouvelles et de ne pas se sentir restreint. La liberté
absolue est impossible mais on tente de s’en approcher le plus
possible à chaque film. Dans cette optique je serais contre
un manifeste à cause de ses effets plus inhibants que libérateurs.
Cependant, je suis curieux par la stimulation intellectuelle, technique
et ludique d’un Dogme 95. D’ailleurs chaque film
semble trahir le dogme qu’il dit suivre… C’est là
une approche plutôt saine du cinéma.
Ce que je tiens à dire pour terminer, c’est que mon appréciation
d’un film n’a rien à voir avec le fait que le réalisateur
ait eu envie d’être démonstratif d’une forme
idéale de cinéma. Rien de tel…Mais un manifeste
personnel est tout à fait légitime. Je redéfinis
constamment ce que signifie, pour moi, le cinéma. Constamment…
Je parlais de manifeste puisque votre dernière oeuvre
en date, Camera est truffée de phrases pour le moins
théoriques comme « photography is death »
ou « when you record the moment, you record the death of
the moment… ». À quel point tenez-vous ces
assertions pour vraies ?
J’étais très sérieux à ce propos.
Mais ce n’est pas un principe normatif. C’est juste une
observation. Vous pouvez ne pas croire que c’est mon sentiment,
mais parfois je le ressent ainsi. Parfois je me mets à penser
que le cinéma est impossible et que la vie est impossible,
mais on continue à vivre. Ce film est une expérience,
une discussion philosophique sérieuse avec moi-même dans
le film. Mais en tant que manifeste, mon prochain film, Basic
Instinct 2, clairement ne lui ressemblera pas ! Je ne pense pas
pour autant trahir mes propos. Ils restent comme une parole en soi.
Que vous arrive-t-il de trouver impossible à propos des films
? A quel moment ce doute intervient-il ?
Tout le temps ! Excepté sur le tournage car on n’a pas
le temps et le loisir de douter. Il y a trop de pression, trop de
personnes concernées, trop d’énergie, trop de
choses à faire. Aussi ce moment de doute n’interviendra
pas à cette étape. Mais plutôt en post-production
au moment du montage ou en pré-production au cours de l’écriture
du scénario. Ces dans ces moments que je me dis que le cinéma
est devenu si complexe et difficile ou émotionnellement difficile
que cela vous paralyse. Et alors il faut trouver des moyens de ne
pas être paralysé. C’est juste un désir
très naturel…
Rêves de cuir 1
(Francis Leroi - 1987)
Séquence choisie : fellation à travers un écran
de télé
Qu’est-ce que c’est ?
C’est un film porno français, Rêves
de cuir. Vous ne connaissiez pas ?
Non, mais je crois que j’ai reconnu la fille (Zara White, ndlr)
! (Rires) La première chose qui me traverse l’esprit
c’est qu’ils auraient dû demander à Howard
Shore de faire la musique du film. Ca aurait facilement pu être
meilleur. Cela dit, j’aime le porno. Mais de là à
dire que cela m’inspire… Il a une fonction importante
dans notre société. Il a toujours existé, même
si parfois plus underground que d’autres…
Pourriez-vous en réaliser un ?
Je n’aurai sûrement aucune inhibition à le faire.
Mais le fait que cela soit Xé et avec du vrai sexe à
l’écran ne suffirait pas à conserver mon intérêt
pendant tout le tournage. J’ai pris goût à des
tournages difficiles qui garde mon esprit en alerte à différents
niveaux intellectuels. Et donc me donne envie de continuer jour après
jour. Je suis pas persuadé que réaliser un film porno
éveillerait mon intérêt, même si je suis
sûr de rencontrer de problèmes techniques intéressants.
D’ailleurs j’ai un livre sur la technique de tournage
d’un film porno. C’est très drôle et à
la fois précis quant à l’anatomie humaine.
Ce film est très inspiré de Videodrome…
Oui, sans doute ont-ils vu Videodrome. Je suis très
content d’inspirer qui que ce soit, même un réalisateur
de films pornos.
Vous qui avez souvent eu mal à partir avec la censure,
n’avez-vous jamais pensé faire un film porno ce qui vous
permettrait de montrer tout ce qui vous passe par la tête ?
Je n’en suis pas persuadé ! Franchement, les films porno,
tout au moins ceux que j’ai vu, sont extrêmement structurés.
Leurs spectateurs ne sont intéressés que dans la représentation
de l’acte sexuel. D’ailleurs, lorsque j’en regarde
un je ne suis pas intéressé par l’histoire. Tout
ce qui m’intéresse, c’est aussi le sexe. Peu m’importent
les mauvais dialogues ou les mauvais acteurs… Cela dit, Terry
Southern, auteur de Docteur Folamour de Stanley Kubrick,
a écrit un roman, Blue Movie, qui est très
drôle. C’est à propos de producteurs qui convainquent
des acteurs très connus comme Marilyn Monroe et d’autres
de tourner un vrai film porno. Faire un film avec des stars telles
George Clooney, ça ce serait intéressant ! Adapter ce
roman ce ne serait pas qu’un porno mais aussi une comédie,
une très bonne comédie – une satire. Cela pourrait
m’intéresser : du vrai sexe avec de vraies stars. Mais
un porno à une structure ennuyeuse et répétitive
qui est là pour un but bien défini. C’est donc
plus inhibant et répressif de par exemple un film noir qui
offre plus de possibilités et variantes. Donc je pourrais en
réaliser un mais cela me fatiguerais énormément.
Tetsuo
(Shinya Tsukamoto - 1988)
Séquence choisie: Le pénis mécanique
Je ne l’ai jamais vu mais j’imagine que c’est Tetsuo
the Iron Man. Quelqu’un m’a un jour envoyé
la cassette, je crois que c’est le réalisateur, mais
je n’ai jamais réussi à la lire ! Je ne l’ai
pas vu, à part peut être quelques photos, mais j’ai
tant entendu parle du film que j’arrive à le reconnaître.
Tsukamoto a souvent dit tout devoir à Videodrome
et que vous êtes son modèle absolu.
C’est très gentil. J’adorerais voir ses films,
mais je ne semble pas pouvoir mettre la main dessus. Sont-ils interdits
au Japon ? Comment sont-ils acceptés ?
Dans Virtual Light de William
Gibson, Videodrome est un film interdit. Pensez-vous être
le réalisateur cyberpunk par excellence qui mélange
corps et machine ?
Non je ne pense pas être cyberpunk ou quelqu’autre punk
que ce soit. Mon art s’est formé avant l’Internet,
avant les ordinateurs. J’avais ma propre approche des choses
et de la technique en particulier avant que le cyber n’existe.
Je ne suis pas obsédé par le côté cyber
des choses. D’ailleurs dans eXistenZ, je fais tout
pour l’éviter. Il n’y a pas d’ordinateur,
pas d’écran tv, pas de téléphones…
Car je préférais traiter du problème du corps
et de la création de la réalité sans toucher
à la mode cyber. C’est pourquoi je l’avais vidé
de tout gadgets à la Johnny Mnemonic.
Comment considérez-vous tous ces réalisateurs
qui vous copient ? Est-ce une manière de faire avancer votre
propre oeuvre, de lui faire passer des caps ? Comme un défi
artistique…
Non, pas du tout. J’essaie de les ignorer. Tout d’abord,
comme mon travail a été influencé par d’autres
je me sens honoré que mon travail puisse être assez intéressant
pour influencer d’autres artistes. Ce n’est jamais du
pillage, surtout si cet auteur me cite, comme ce réalisateur
japonais. Cela ne m’ennuierait seulement que si j’étais
inconnu et que l’autre rencontrait un immense succès.
Je serais peut être même jaloux, je ne sais pas.
Le plus grand défi (en français), c’est
de grandir, progresser, évoluer, changer, d’explorer
différents domaines d’intérêt ou différents
aspects de mon propre univers. C’est là ma seule motivation
plutôt que me dire « ils m’ont copiés,
alors je dois faire autre chose… ». Je me souviens
que même Jimmy Hendrix était très mécontent
de constater que pendant ses tournées, il trouvait dans chaque
ville un gamin - et lui même n’était pas beaucoup
plus vieux - qui jouait avec la technique qu’il avait inventé…
Mais faire des films c’est un peu plus complexe et je ne ressens
pas les choses de la même manière. Tout le monde aujourd’hui
pille Frissons, mais ça ne m’affecte pas. Regardez
également Alien, écrit par Dan O’Bannon
: je sais qu’il avait vu mon premier long métrage commercial
et qu’il l’avait utilisé comme canevas. Et Alien
rencontra un succès bien plus grand que mon petit film, mais
c’est un exemple très spécifique. Il est très
destructif de se soucier de ce genre de questions. Mes motivations
artistiques ne reposent pas là. Il n’y a pas de compétition
en art. Dans la création, il faut s’abstraire au maximum
des notions de compétition, de jalousie, d’argent…
autant que possible, car ce n’est jamais complètement
possible. Il faut se demander ce qui vous motive et intéresse
et de là naît l’électricité créative.
La Liste de Schindler
(Steven Spielberg - 1993)
Séquence choisie: la scène des douches

C’est évidemment La liste de Schindler. Malgré
la controverse autour du film - essentiellement parce qu’il
rapporta énormément d’argent et remporta quantité
d’oscars et que c’était un film de Steven Spielberg
- je dois avouer que ce film est tout à fait honorable, touchant
et pas facile à faire – même pour Spielberg. Cette
scène synthétise tout ce qu’il y a de bon et tout
ce qu’il y a de mauvais dans le film. D’abord c’est
du Spielberg tout craché. Tous les plans nécessaires
sont là, comme on les apprend à l’école
de cinéma : un plan d’exposition, un plan de réaction,
un plan de suspens… Il y a donc quelque chose d’un peu
trop mécanique dans ce cinéma qui ne l’élève
pas au niveau du chef d’oeuvre. Et bien sûr, c’est
polémique puisqu’à un niveau, et pour certaines
personnes, cela peut suggérer que les Juifs n’ont pas
été exterminés dans les chambres à gaz…
Bien sûr, je ne l’ai pas perçue de cette manière
et cette scène ne marche que si l’on admet et que l’on
sait que quelque fois les Juifs étaient gazés et que
d’autres non… Mais d’autres scènes étaient
réellement splendides et fantastiques. Perverse et très
étranges et surtout très non-spielbergiennes. Par exemple,
celles entre l’officier nazi, Ray Finnes, et la servante juive
dans la cave à vin… Cela ne lui ressemblait tellement
pas que je me suis demandé s’il savait à quel
point ces scènes pouvaient être perverses. Je ne sais
pas s’il en était conscient, mais elles étaient
sublimes. Ce n’est pas tant au rapport à l’univers
nazi, mais il y avait quelque chose d’autre.
Y a-t-il des limites esthétiques ou morales à
ce que l’on peut montrer au cinéma ?
NON ! Je crois au droit d’approcher la liberté totale
autant que cela est humainement possible. Ce qui veut dire qu’elle
ne sera jamais absolue. Spielberg a rencontré-là des
problèmes d’ordre pratique et il a tenté de les
surmonter. Les victimes d’Auschwitz étaient très
émaciées, et ces acteurs semblent en très bonne
santé. Bien que dans d’autres scènes on voit des
personnes aux corps émaciés. Mais comment fait-on cela
? Avec du maquillage ? Cela aurait été un mauvais choix.
Reconstituer un camp d’extermination est donc impossible à
réaliser. Premièrement, parce que c’est insupportable
à soutenir du regard. Et deuxièmement, où trouver
des acteurs qui sont dans cet état physique ? C’est presque
impossible… Voilà pourquoi je le félicite du résultat.
D’ailleurs, je lui ai écrit une lettre à cette
occasion. Disant que j’estimais qu’il avait accompli quelque
chose de rare avec ce film. Cependant j’admets les nombreuses
critiques que l’on peut adresser au film. Mais pour un réalisateur
aussi commercial, faire un tel film relève de l’acte
de bravoure, de courage. Ce n’est peut être pas le meilleur
film que l’on aurait pu faire sur le sujet, et les critiques
sont nombreuses, mais le résultat était honorable et
certaines scènes étaient véritablement troublantes.
Comme pour Il faut sauver le soldat Ryan, que je n’ai
pas trop apprécié mais il faut reconnaître que
certaines scènes étaient stupéfiantes et d’autres
affligeantes.
Encore une fois il faut reconnaître que faire Schindler
demandait beaucoup de courage et je sais que beaucoup de personnes
lui ont demandé de renoncer au projet et lui ont proposer d’envoyer
de l’argent en Israël pour que le film y soit réalisé.
Donc, dans son contexte personnel, ce film est un acte courageux et
difficile. Et je l’en félicite.
The adjuster
(Atom Egoyan - 1991)
Séquence choisie: la scène d'entretiens entre censeurs
de cinéma

C'est The adjuster, bien sûr. Ce film est thématiquement
très riche et traite, entre autres, de la censure. On ne sait
jamais ce qu’un censeur veut, et bien sûr on s’en
fout. Mais pour avoir personnellement souffert de la censure, j’ai
toujours pu remarquer que l’on ne pouvait jamais anticiper les
reproches des censeurs. D’ailleurs ce serait plutôt dangereux
si on y arrivait ! Cela voudrait dire que moi, artiste, j’ai absorbé,
intériorisé la censure… Et si vous en êtes
arrivé là, cela signifie que vous êtes fini en tant
qu’artiste. Car la seule richesse de l’artiste, c’est
de pouvoir offrir une liberté intérieure totale, la liberté
de son inconscient au spectateur. Ce que j’ai remarqué
c’est que la censure était toujours une affaire personnelle.
Entre l’artiste et le censeur. Cela n’a rien d’intellectuel
ou d’abstrait mais c'est toujours basé sur des rapports
de peur et de contrôle. Il n’est jamais question d’esthétique,
mais d’une peur panique que les gens reproduisent des choses vues
dans mes films. Les censeurs ont donc une appréhension simpliste
et pauvre de la psychologie humaine. Le fait d’être censuré
est toujours dégradant, humiliant et crée beaucoup de
colère. Je ne comprends pas que l’on veuille empêcher
des adultes de communiquer les uns avec les autres. D’ailleurs,
pourquoi les censeurs seraient-ils autorisés à voir ce
qu’ils interdisent aux autres ? Et si c’est si dommageable,
nuisible, comment ce fait-il qu’ils n’en souffrent pas ?
Sont-ils plus intelligents que le reste ? Il y a donc de l’élitisme
mêlé de condescendance dans la censure. On prend les spectateurs
pour des adultes infantilisés.
Cependant je suis pour une classification intelligente des films. On
ne peut pas tout voir, à n’importe quel âge. Imaginez
que des enfants de tous âges puissent entendre chacune de vos
paroles d’adultes…
Propos recueillis par Nachiketas Wignesan & Sébastien Ors.
Une version courte de ce vidéo-test a été publiée
dans la revue Repérages #16 - fev 2001)