michaël haneke  
))) david cronenberg, cinéaste

Interview “video-test”, publiée en 2000 dans le numéro 16 de la revue Repérages à l’occasion de l’hommage qui fut rendu à David Cronenberg par le Festival d’Automne. C’est une alternative aux classiques entretiens et une volonté de s’intéresser aux influences et à la cinéphilie des auteurs que nous aimons.
Nous avons montré des extraits vidéo à David Cronenberg sans lui annoncer le titre du film… puis nous le relancions afin de faire des liens avec son œuvre.
Ceci une « version longue » de celle publiée à l’époque, avec toutes les hésitations et les doutes.
NW

 

SHANE
(George Stevens - 1953)
Séquence choisie: l'apprentissage du tir



Question: Ce film eut un grand impact sur vous quand vous étiez gamin. Vous souvenez-vous pourquoi ?

David Cronenberg: Tout à fait. Tout d’abord je devais avoir le même âge que le gamin du film. Et naturellement il y eut une très forte identification de ma part. Et bien sûr c’est un très bon film, très bien réalisé, très bien écrit. Le film traite d’un très grand sujet américain : le port des armes à feu. Tuer ou ne pas tuer… C’est aussi un questionnement sur la virilité : quand est-on assez homme pour tuer comme rite de passage dans l’âge adulte ? Il serait aujourd’hui intéressant de relever le discours politique du film qui, je peux vous l’assurer, était totalement invisible. C’était une époque où le western était un genre très fort et très populaire. Si vous étiez allé voir trois films dans l’année, au moins deux devaient être des westerns. On y projetait moins nos angoisses que maintenant. Cela touchait plus au merveilleux que de nos jours – surtout au Canada. On n’y voyait jamais une arme à feu, car même la police portait des armes dissimulées – contrairement aux USA. Donc pour moi, petit canadien, le western représentait une sorte de liberté émerveillée toujours mêlée de peur. Je me souviens encore de chaque plan du film. Mes yeux étaient un peu comme ceux écarquillés du petit garçon. Je me disais : « c’est fantastique ! ».

Il doit être intéressant de constater à quel point ce film est loin d’être politiquement correct du point de vue de Charlton Heston, président de la N.R.A. (National Rifle Association qui soutient le droit au port d’arme libre, ndlr).
Il m’est difficile de revivre le moment d’émerveillement que le film a pu produire à l’époque. C’est comme un exercice sur la portée existentielle de faire des films ..., euh de voir des films ! On ne peut pas revoir un film deux fois. Je pense qu’il n’y a pas de film parfait, une parfaite expérience cinématographique. Parfois vous voyez un film dans des circonstances parfaites, vous êtes submergé par des conditions de vision qui ne se renouvelleront jamais. Vous le revoyez dix ans plus tard et c’est un film différent et vous êtes différent…

Donc, excepté vos films, vous n’avez jamais revu un film deux fois ?

Non. Je revois des films. Ce que je veux dire c’est qu’en termes d’expérience, on ne peut les renouveler. Quand vous le revoyez c’est un film différent, à la troisième vision c’est vous qui avez changé. Vous êtes plus vieux même si ce n’est que d’une heure. A chaque vision, le film est renouvelé.

Etudiez-vous les films des autres ?
Je n’ai jamais été un érudit cinématographique comme Martin Scorsese. Je ne préfère pas, d’ailleurs. Je vois des films mais de manière assez hasardeuse. Je ne vois un film que si je m’y sens poussé irrépressiblement. Mais je n’irai jamais voir tous les films d’un réalisateur ou d’un acteur, aussi intéressant soit-il. Je ne suis pas assez organisé pour cela.



Lady’s Ankle
(film primitif de Thomas Edison
- 1901)
Séquence choisie: À l'aide d'une longue vue, un homme observe la cheville d'une jeune femme


(portrait de Thomas Edison)

C’est un porno des premiers âges ! Je trouve cela plutôt sexy. Cela prouve que la pornographie d’une époque peut devenir une imagerie charmante et nostalgique d’une autre époque. Cela confirme aussi, pour moi, que le cinéma a toujours reposé sur le sexe. J’associe toujours sexualité et cinéma. Je dois préciser que quand j’étais jeune, les films européens étaient toujours plus chargés de sexualité que les films nord-américains. Je les ai toujours associés et je trouve que c’est bien. Là encore ce qui est intéressant c’est à quel point la perception de la sexualité change : c'est à dire les standards de ce qui est décent et indécent.

Dès l’origine le cinéma s’énonçait comme voyeur…

Oui et c’est d’autant plus vrai que la mise en scène n’est pas théâtrale. Contrairement à d’autres films de l’époque où la scène et le public étaient un présence invisible. Ici, c’est très cinématique.

Le voyeur est puni comme Max dans Videodrome.
Oui mais le public voit tout ce qu’il observe et s’en sort indemne

Mais l’identification au voyeur ne fait-elle pas que lui aussi est battu ?

Non… Le public voit la jambe et n’est pas puni. Il y a toujours cette double lecture au cinéma où le spectateur est avant tout le voyeur.

Etes-vous particulièrement attentif à la place du spectateur/voyeur dans l’élaboration de la mise en scène ?

Oui je le dois. Il faut toujours être conscient de la manière dont le spectateur reçoit mes images de manière qu’il puisse les lire et les comprendre. Mais je ne suis pas obsédé par cette idée. Quand on réalise un film on peut facilement être paralysé si on se met à réfléchir à toutes les options théoriques qui nous sont offertes. Il est parfaitement acceptable de parler de manière intellectuelle de cinéma, mais la mise en scène, au final, n’est que question d’instinct et d’intuition. C’est aussi une question d’expérience… Je ne fais pas une liste des conséquences possibles sur le spectateur du placement de la caméra à tel ou tel emplacement. Si on commence, on ne pose jamais sa caméra. Le vrai problème de la mise en scène c’est de ne pas trop penser.



Shock Corridor
(Samuel Fuller - 1963)
Séquence choisie: un groupe de nymphomanes se jette sur Johnny Barrett



J’ai cru un instant que c’était Shock Corridor… Ah, c’est Shock Corridor ! Cet extrait symbolise l’alliance de la folie et de la sexualité ainsi que l’absence d’inhibitions. C’est une intéressante représentation de ce qu’est le fantasme masculin de la sexualité féminine. Il s’imagine souvent que la femme doit être démente pour être hyper-sexualisée. Et bien sûr, si elle est folle, elle est donc dangereuse.

Il y a un peu de Frissons dans cet extrait…

Oui, j’ai fait le même parallèle, mais j’ai vu pour la première fois ce film il y a environ cinq ans. On m’a envoyé la cassette pour que j’en fasse un remake, dont j’avais souvent entendu parler. Mais l’époque et les attitudes ont trop changé depuis les années soixante. L’attitude générale à l’endroit de la folie, la sexualité, la psychiatrie est maintenant si éloignée que j’ai estimé que l’on ne pouvait pas refaire le même film. Le film devait être si différent qu’il valait mieux faire autre chose.

Quelle aurait été une bonne réactualisation de l’idée de folie ?

Je ne me rappelle pas de tout le film, mais je crois pouvoir dire que de nos jours, beaucoup de spectateurs en riraient. Tout en étant intéressés et fascinés. Mais la facture du film, la manière dont ces femmes nymphomanes sont représentées n’est pas très réaliste. C’est un fantasme total. Déjà à sa sortie, Sam Fuller était un réalisateur très intéressant, très extrême mais pas vraiment le plus sophistiqué. Sans doute le film était-il un peu manichéen et certainement risible dans sa mécanique.



Persona
(Ingmar Bergman - 1966)
Séquence choisie: Deux femmes se caressent, leurs deux corps fusionnent



Cela m’évoque à quel point le cinéma d’Ingmar Bergman me manque. Un réalisateur hors pair – fantastique. Je ne me pose pas la question de qui ou quoi m’a influencé, mais je suis persuadé que dans une certaine mesure, j’ai dû être très influencé par Bergman. Aussi aucune surprise qu’il existe des similarités dans nos imageries. Il représente une fantastique fusion des genres, artistiquement riche et passionnée. On dit parfois des suédois qu’ils sont froids, mais ce cinéma est avant tout passionné et très beau. Magnifique !

Persona fut un manifeste artistique, dans quelle manière vos films en sont-ils également ?

Je ne crois pas tenir les réponses aux interrogations artistiques des autres. Je ne réfléchis pas à ce que dois être le cinéma, je le fais tout simplement – naturellement. Chaque film est donc un manifeste personnel, comme le suivant… Le problème avec un manifeste c’est que c’est à la fois libérateur et contraignant. Il énonce ce qui est faisable ou pas.
Pour moi la liberté artistique c’est de ne pas censurer, de permettre de penser n’importe quoi. Donc de créer des formes nouvelles et de ne pas se sentir restreint. La liberté absolue est impossible mais on tente de s’en approcher le plus possible à chaque film. Dans cette optique je serais contre un manifeste à cause de ses effets plus inhibants que libérateurs. Cependant, je suis curieux par la stimulation intellectuelle, technique et ludique d’un Dogme 95. D’ailleurs chaque film semble trahir le dogme qu’il dit suivre… C’est là une approche plutôt saine du cinéma.
Ce que je tiens à dire pour terminer, c’est que mon appréciation d’un film n’a rien à voir avec le fait que le réalisateur ait eu envie d’être démonstratif d’une forme idéale de cinéma. Rien de tel…Mais un manifeste personnel est tout à fait légitime. Je redéfinis constamment ce que signifie, pour moi, le cinéma. Constamment…

Je parlais de manifeste puisque votre dernière oeuvre en date, Camera est truffée de phrases pour le moins théoriques comme « photography is death » ou « when you record the moment, you record the death of the moment… ». À quel point tenez-vous ces assertions pour vraies ?
J’étais très sérieux à ce propos. Mais ce n’est pas un principe normatif. C’est juste une observation. Vous pouvez ne pas croire que c’est mon sentiment, mais parfois je le ressent ainsi. Parfois je me mets à penser que le cinéma est impossible et que la vie est impossible, mais on continue à vivre. Ce film est une expérience, une discussion philosophique sérieuse avec moi-même dans le film. Mais en tant que manifeste, mon prochain film, Basic Instinct 2, clairement ne lui ressemblera pas ! Je ne pense pas pour autant trahir mes propos. Ils restent comme une parole en soi.

Que vous arrive-t-il de trouver impossible à propos des films ? A quel moment ce doute intervient-il ?

Tout le temps ! Excepté sur le tournage car on n’a pas le temps et le loisir de douter. Il y a trop de pression, trop de personnes concernées, trop d’énergie, trop de choses à faire. Aussi ce moment de doute n’interviendra pas à cette étape. Mais plutôt en post-production au moment du montage ou en pré-production au cours de l’écriture du scénario. Ces dans ces moments que je me dis que le cinéma est devenu si complexe et difficile ou émotionnellement difficile que cela vous paralyse. Et alors il faut trouver des moyens de ne pas être paralysé. C’est juste un désir très naturel…



Rêves de cuir 1
(Francis Leroi - 1987)
Séquence choisie : fellation à travers un écran de télé


Qu’est-ce que c’est ?

C’est un film porno français, Rêves de cuir. Vous ne connaissiez pas ?
Non, mais je crois que j’ai reconnu la fille (Zara White, ndlr) ! (Rires) La première chose qui me traverse l’esprit c’est qu’ils auraient dû demander à Howard Shore de faire la musique du film. Ca aurait facilement pu être meilleur. Cela dit, j’aime le porno. Mais de là à dire que cela m’inspire… Il a une fonction importante dans notre société. Il a toujours existé, même si parfois plus underground que d’autres…

Pourriez-vous en réaliser un ?
Je n’aurai sûrement aucune inhibition à le faire. Mais le fait que cela soit Xé et avec du vrai sexe à l’écran ne suffirait pas à conserver mon intérêt pendant tout le tournage. J’ai pris goût à des tournages difficiles qui garde mon esprit en alerte à différents niveaux intellectuels. Et donc me donne envie de continuer jour après jour. Je suis pas persuadé que réaliser un film porno éveillerait mon intérêt, même si je suis sûr de rencontrer de problèmes techniques intéressants. D’ailleurs j’ai un livre sur la technique de tournage d’un film porno. C’est très drôle et à la fois précis quant à l’anatomie humaine.

Ce film est très inspiré de Videodrome
Oui, sans doute ont-ils vu Videodrome. Je suis très content d’inspirer qui que ce soit, même un réalisateur de films pornos.

Vous qui avez souvent eu mal à partir avec la censure, n’avez-vous jamais pensé faire un film porno ce qui vous permettrait de montrer tout ce qui vous passe par la tête ?
Je n’en suis pas persuadé ! Franchement, les films porno, tout au moins ceux que j’ai vu, sont extrêmement structurés. Leurs spectateurs ne sont intéressés que dans la représentation de l’acte sexuel. D’ailleurs, lorsque j’en regarde un je ne suis pas intéressé par l’histoire. Tout ce qui m’intéresse, c’est aussi le sexe. Peu m’importent les mauvais dialogues ou les mauvais acteurs… Cela dit, Terry Southern, auteur de Docteur Folamour de Stanley Kubrick, a écrit un roman, Blue Movie, qui est très drôle. C’est à propos de producteurs qui convainquent des acteurs très connus comme Marilyn Monroe et d’autres de tourner un vrai film porno. Faire un film avec des stars telles George Clooney, ça ce serait intéressant ! Adapter ce roman ce ne serait pas qu’un porno mais aussi une comédie, une très bonne comédie – une satire. Cela pourrait m’intéresser : du vrai sexe avec de vraies stars. Mais un porno à une structure ennuyeuse et répétitive qui est là pour un but bien défini. C’est donc plus inhibant et répressif de par exemple un film noir qui offre plus de possibilités et variantes. Donc je pourrais en réaliser un mais cela me fatiguerais énormément.



Tetsuo
(Shinya Tsukamoto - 1988)
Séquence choisie: Le pénis mécanique



Je ne l’ai jamais vu mais j’imagine que c’est Tetsuo the Iron Man. Quelqu’un m’a un jour envoyé la cassette, je crois que c’est le réalisateur, mais je n’ai jamais réussi à la lire ! Je ne l’ai pas vu, à part peut être quelques photos, mais j’ai tant entendu parle du film que j’arrive à le reconnaître.

Tsukamoto a souvent dit tout devoir à Videodrome et que vous êtes son modèle absolu.
C’est très gentil. J’adorerais voir ses films, mais je ne semble pas pouvoir mettre la main dessus. Sont-ils interdits au Japon ? Comment sont-ils acceptés ?

Dans Virtual Light de William Gibson, Videodrome est un film interdit. Pensez-vous être le réalisateur cyberpunk par excellence qui mélange corps et machine ?

Non je ne pense pas être cyberpunk ou quelqu’autre punk que ce soit. Mon art s’est formé avant l’Internet, avant les ordinateurs. J’avais ma propre approche des choses et de la technique en particulier avant que le cyber n’existe.
Je ne suis pas obsédé par le côté cyber des choses. D’ailleurs dans eXistenZ, je fais tout pour l’éviter. Il n’y a pas d’ordinateur, pas d’écran tv, pas de téléphones… Car je préférais traiter du problème du corps et de la création de la réalité sans toucher à la mode cyber. C’est pourquoi je l’avais vidé de tout gadgets à la Johnny Mnemonic.

Comment considérez-vous tous ces réalisateurs qui vous copient ? Est-ce une manière de faire avancer votre propre oeuvre, de lui faire passer des caps ? Comme un défi artistique…
Non, pas du tout. J’essaie de les ignorer. Tout d’abord, comme mon travail a été influencé par d’autres je me sens honoré que mon travail puisse être assez intéressant pour influencer d’autres artistes. Ce n’est jamais du pillage, surtout si cet auteur me cite, comme ce réalisateur japonais. Cela ne m’ennuierait seulement que si j’étais inconnu et que l’autre rencontrait un immense succès. Je serais peut être même jaloux, je ne sais pas.

Le plus grand défi (en français), c’est de grandir, progresser, évoluer, changer, d’explorer différents domaines d’intérêt ou différents aspects de mon propre univers. C’est là ma seule motivation plutôt que me dire « ils m’ont copiés, alors je dois faire autre chose… ». Je me souviens que même Jimmy Hendrix était très mécontent de constater que pendant ses tournées, il trouvait dans chaque ville un gamin - et lui même n’était pas beaucoup plus vieux - qui jouait avec la technique qu’il avait inventé… Mais faire des films c’est un peu plus complexe et je ne ressens pas les choses de la même manière. Tout le monde aujourd’hui pille Frissons, mais ça ne m’affecte pas. Regardez également Alien, écrit par Dan O’Bannon : je sais qu’il avait vu mon premier long métrage commercial et qu’il l’avait utilisé comme canevas. Et Alien rencontra un succès bien plus grand que mon petit film, mais c’est un exemple très spécifique. Il est très destructif de se soucier de ce genre de questions. Mes motivations artistiques ne reposent pas là. Il n’y a pas de compétition en art. Dans la création, il faut s’abstraire au maximum des notions de compétition, de jalousie, d’argent… autant que possible, car ce n’est jamais complètement possible. Il faut se demander ce qui vous motive et intéresse et de là naît l’électricité créative.



La Liste de Schindler
(Steven Spielberg - 1993)
Séquence choisie: la scène des douches



C’est évidemment La liste de Schindler. Malgré la controverse autour du film - essentiellement parce qu’il rapporta énormément d’argent et remporta quantité d’oscars et que c’était un film de Steven Spielberg - je dois avouer que ce film est tout à fait honorable, touchant et pas facile à faire – même pour Spielberg. Cette scène synthétise tout ce qu’il y a de bon et tout ce qu’il y a de mauvais dans le film. D’abord c’est du Spielberg tout craché. Tous les plans nécessaires sont là, comme on les apprend à l’école de cinéma : un plan d’exposition, un plan de réaction, un plan de suspens… Il y a donc quelque chose d’un peu trop mécanique dans ce cinéma qui ne l’élève pas au niveau du chef d’oeuvre. Et bien sûr, c’est polémique puisqu’à un niveau, et pour certaines personnes, cela peut suggérer que les Juifs n’ont pas été exterminés dans les chambres à gaz… Bien sûr, je ne l’ai pas perçue de cette manière et cette scène ne marche que si l’on admet et que l’on sait que quelque fois les Juifs étaient gazés et que d’autres non… Mais d’autres scènes étaient réellement splendides et fantastiques. Perverse et très étranges et surtout très non-spielbergiennes. Par exemple, celles entre l’officier nazi, Ray Finnes, et la servante juive dans la cave à vin… Cela ne lui ressemblait tellement pas que je me suis demandé s’il savait à quel point ces scènes pouvaient être perverses. Je ne sais pas s’il en était conscient, mais elles étaient sublimes. Ce n’est pas tant au rapport à l’univers nazi, mais il y avait quelque chose d’autre.

Y a-t-il des limites esthétiques ou morales à ce que l’on peut montrer au cinéma ?
NON ! Je crois au droit d’approcher la liberté totale autant que cela est humainement possible. Ce qui veut dire qu’elle ne sera jamais absolue. Spielberg a rencontré-là des problèmes d’ordre pratique et il a tenté de les surmonter. Les victimes d’Auschwitz étaient très émaciées, et ces acteurs semblent en très bonne santé. Bien que dans d’autres scènes on voit des personnes aux corps émaciés. Mais comment fait-on cela ? Avec du maquillage ? Cela aurait été un mauvais choix. Reconstituer un camp d’extermination est donc impossible à réaliser. Premièrement, parce que c’est insupportable à soutenir du regard. Et deuxièmement, où trouver des acteurs qui sont dans cet état physique ? C’est presque impossible… Voilà pourquoi je le félicite du résultat. D’ailleurs, je lui ai écrit une lettre à cette occasion. Disant que j’estimais qu’il avait accompli quelque chose de rare avec ce film. Cependant j’admets les nombreuses critiques que l’on peut adresser au film. Mais pour un réalisateur aussi commercial, faire un tel film relève de l’acte de bravoure, de courage. Ce n’est peut être pas le meilleur film que l’on aurait pu faire sur le sujet, et les critiques sont nombreuses, mais le résultat était honorable et certaines scènes étaient véritablement troublantes. Comme pour Il faut sauver le soldat Ryan, que je n’ai pas trop apprécié mais il faut reconnaître que certaines scènes étaient stupéfiantes et d’autres affligeantes.

Encore une fois il faut reconnaître que faire Schindler demandait beaucoup de courage et je sais que beaucoup de personnes lui ont demandé de renoncer au projet et lui ont proposer d’envoyer de l’argent en Israël pour que le film y soit réalisé. Donc, dans son contexte personnel, ce film est un acte courageux et difficile. Et je l’en félicite.




The adjuster
(Atom Egoyan - 1991)
Séquence choisie: la scène d'entretiens entre censeurs de cinéma


C'est The adjuster, bien sûr. Ce film est thématiquement très riche et traite, entre autres, de la censure. On ne sait jamais ce qu’un censeur veut, et bien sûr on s’en fout. Mais pour avoir personnellement souffert de la censure, j’ai toujours pu remarquer que l’on ne pouvait jamais anticiper les reproches des censeurs. D’ailleurs ce serait plutôt dangereux si on y arrivait ! Cela voudrait dire que moi, artiste, j’ai absorbé, intériorisé la censure… Et si vous en êtes arrivé là, cela signifie que vous êtes fini en tant qu’artiste. Car la seule richesse de l’artiste, c’est de pouvoir offrir une liberté intérieure totale, la liberté de son inconscient au spectateur. Ce que j’ai remarqué c’est que la censure était toujours une affaire personnelle. Entre l’artiste et le censeur. Cela n’a rien d’intellectuel ou d’abstrait mais c'est toujours basé sur des rapports de peur et de contrôle. Il n’est jamais question d’esthétique, mais d’une peur panique que les gens reproduisent des choses vues dans mes films. Les censeurs ont donc une appréhension simpliste et pauvre de la psychologie humaine. Le fait d’être censuré est toujours dégradant, humiliant et crée beaucoup de colère. Je ne comprends pas que l’on veuille empêcher des adultes de communiquer les uns avec les autres. D’ailleurs, pourquoi les censeurs seraient-ils autorisés à voir ce qu’ils interdisent aux autres ? Et si c’est si dommageable, nuisible, comment ce fait-il qu’ils n’en souffrent pas ? Sont-ils plus intelligents que le reste ? Il y a donc de l’élitisme mêlé de condescendance dans la censure. On prend les spectateurs pour des adultes infantilisés.

Cependant je suis pour une classification intelligente des films. On ne peut pas tout voir, à n’importe quel âge. Imaginez que des enfants de tous âges puissent entendre chacune de vos paroles d’adultes…



Propos recueillis par Nachiketas Wignesan & Sébastien Ors.
Une version courte de ce vidéo-test a été publiée dans la revue Repérages #16 - fev 2001)