)))denis gheerbrant ,cinéaste
 

Rencontre avec Denis Gheerbrant, le 9 mars 1999.
Un an d’enquête, trois mois de préparation, un an de tournage dans le collège d’une cité de banlieue parisienne : près de trois années avant de trouver sa place, d’être à la bonne distance pour écouter et créer une vraie rencontre avec les enfants. Denis Gheerbrant filme Oumarou, Hafid, Joackim. Ils ont treize ans, ne sont plus tout à fait des enfants et pas encore des adolescents. Dans la lignée de ses précédents documentaires, Grands comme le monde est un film qui met en scène la parole et cherche à saisir comment résonne, dans l’esprit de ces collégiens, ce singulier sentiment de "l’enfance qui s’en va".

 
 
 

Comment avez-vous décidé de suivre tel ou tel enfant parmi les classes de 5ème ?
Il y avait 7 classes. Je n’ai pas voulu travailler avec un groupe-classe, ce qui aurait été, à ce moment-là, un film sur la pédagogie, sur l’institution-collège . Pour dire comment je les ai choisi, il faudrait dire un peu comment j’ai travaillé, de quels a priori je suis parti. Ce qui m’intéressait, c’était de dégager ce qui fonde les enfants dans leur passage dans l’adolescence, c’est-à-dire le sujet social. L'enfant dans la société, comme être de société. C’est à partir de là qu’il va s’affirmer comme personne entière, non comme le sujet de sa famille, de son milieu social.

Dans la petite enfance, il y a déjà une socialisation de l’enfant.
Oui, mais c’est une socialisation où l'enfant n’est pas appelé à être sujet dans un processus social. Un enfant à partir d’un certain âge, on lui demande d’être responsable de ses actes. Le petit, à l’école maternelle, puis à l’école primaire est dans une suite d’institutions. Il passe de la famille à l’école au club de jeunes. Le quartier est une institution dans ces cités, dans la mesure où il est réglé d’une manière très précise. La socialité d’un quartier de ce type obéit à des règles extrêmement déterminées, posées par les grands mais qui elles-mêmes viennent d’ailleurs. Donc, l’enjeu d’un enfant, quand il rentre dans l’adolescence, c’est de se poser comme être social, au sens où il va être responsable. N’oubliez pas qu’à 13 ans, l’enfant est pénalement responsable. Le législateur le dit. Entre l’enfant de l’école primaire et l’adolescent de la fin du collège, il se passe bien quelque chose. Les enfants en 6ème portent encore en eux, surtout les garçons, la marque de l’école primaire. Même dans une manière de parler. Si vous parlez avec eux, ils vont être dans le récit. Les enfants que j’ai filmé passent du récit à la problématique. C’est bien le propre d’un sujet. Un sujet est dans une problématique. Prenez l’exemple d’Hafid. Hafid joue sur les 2 tableaux. Il est à la fois le bon élève et en même temps, c’est un gamin de quartier. Il vit avec les valeurs du quartier qui ne sont pas les valeurs du collège. Sinon, je ne serais pas allé dans une cité. Au début du film, cet enfant raconte comment, pour lui, l’idéal, c’est d’arriver à s’amuser, y compris en classe, à faire rire les autres et en même temps à avoir les bonnes notes. Donc, continuer à être le garçon de quartier dans la classe. Et à la fin, c est un enfant déchiré quand il dit: "Dans une cité, on ne peut pas grandir !".

Il refuse la cité.
Oui et c’est pas exactement ce qu’il dit au début. Cet enfant "prend conscience", c’est ce que j’appelle, le sujet social. Il prend conscience des contradictions qu’il y a entre les différents mondes. Entre le monde du quartier, le monde du collège et sa famille. Entre sa communauté et la société parce qu’il s’aperçoit bien que cette cité, c’est un univers qui est particulier. Alors, comment j’ai choisi les enfants ? J’ai choisi les enfants parce qu’ils portaient des problématiques différentes. Il y a une structuration qui parait assez simple et assez lisible dans mon film entre Oumarou, Joackim et Hafid qui fait un pont. Ces trois personnages portent trois problématiques par ce qu’ils sont, par ce qu’ils vivent. J'ai passé beaucoup de temps sur le quartier, je me suis interrogé, avant de pouvoir rentrer dans le collège parce que j’ai attendu trois mois l’autorisation. Trois mois pendant lesquels j’ai travaillé sur le quartier. Puis, après, j’ai travaillé pendant trois mois sur le collège et j’ai donc cherché ces enfants qui portaient ces différentes problématiques et je pourrais aussi dire à l’inverse que les enfants m’ont trouvés. Les enfants se sont reconnus dans les questions que je posais. Donc, le choix est réciproque. C’est pas un casting. Vous voyez ce que je veux dire ?

Ne considérez-vous pas que tous les enfants portent une problématique ?
Oui, mais je fais un film.

Donc vous choisissez...
Je fais un film, je choisis. Tous les enfants n’ont pas envie de parler, tous les enfants n’ont pas envie d’être dans le film, tous les enfants ne s’expriment pas de la même manière et tous les enfants ne se trouvent pas dans le besoin , dans une nécessité de parler. Donc, il se passe dans le cinéma ce qu’il se passe dans la vie de tous les jours, dans la vie démocratique, il y a des enfants qui représentent d’autres enfants. Et quand je m’approchais des rangs de la classe d’Hafid, par exemple, ses camarades me disaient: «Ah, tu cherches Hafid ! Tiens , il est là ! ». Donc, ils avaient bien reconnu en Hafid un enfant qui allait les représenter. Vous n’avez pas vu La vie est immense et pleine de dangers. C’est le film que j’ai fait sur l’enfance, c’est l’histoire d’un enfant qui traverse la maladie du cancer. J’ai été filmer dans l’institut Curie, et j’ai attendu que se dégage un personnage qui me fasse traverser toute l’histoire de la maladie. Cet enfant représente, pour lui-même, l’enfant malade avec une grande majuscule. Je suis un peu gêné que vous fassiez un travail sur l’enfance, sur le cinéma et l’enfance, sans avoir vu ce film.

Je l’ai vu.
Vous l’avez vu ? Donc, vous voyez comment ça fonctionne.

Oui, mais je voulais avoir des précisions pour Grands comme le monde.
Bien sûr. Un enfant qui traverse une maladie sait qu’il vit quelque chose qui n’est pas ordinaire donc le fait d’être filmé est évident. Lui-même a la notion de ce qu’il peut y avoir d’exemplaire dans ce qu’il vit. Pour Grands comme le monde, c'est un enfant ordinaire, dans son milieu. Donc, l’acte d’être filmé - même si la forme est passive - lui paraît moins évident. Donc le travail, c'est de faire comprendre aux enfants qu'il s'agit non pas de raconter ce qu’on vit mais de problématiser ce qu’on vit. C’est-à-dire, être capable de dire ce que dit un Joackim, par exemple : comment me viennent mes idées du monde. Joackim a très bien compris. Dès la première interview, il dit: «Non,non,non» à toutes mes questions, c’est qu’il a bien compris de quoi il s’agit. Il a bien compris que j’étais en train de filmer cet arrachement que la vie fait de ce qu’il pense. Tous les enfants ne peuvent pas comprendre de la même manière. Ils n’ont pas envie. Ils ne se mettent pas dans le travail. C’est dans ce sens que je dis que c’est réciproque. Après, c’est comme au tennis, vous allez chercher le meilleur partenaire.

C’est davantage un film sur la pensée des enfants que sur leur parole.
Oui, c’est-à-dire que je considère qu’il n’y a pas de parole sans pensée. C'est une parole, ce n'est effectivement pas du discours. Donc, c’est quelque chose qui s’élabore. Ce qui fonde le cinéma que je pratique, c’est la pensée en train de se construire dans l’acte du cinéma, dans l’acte de filmer. Je filme les enfants en train d’élaborer leur pensée. Là, vous êtes en train de m’interroger, on parle pour les lecteurs de votre journal. J’essaie, de ce que je sens, de ce que vous saisissez ou de ce que je sens de ce que vous me renvoyez, j’essaie de construire ma pensée qui n’est pas nouvelle, mais j’essaie de lui donner les mots qui la rende la plus lisible pour vous. Donc, c’est quand même un acte de pensée. Je travaille cet acte dans un moment de la découverte. Peut-être que ce qui me fascine le plus évidemment à filmer les enfants, c’est que, c’est dans l’acte de filmer que l’on touche à de la pensée en train de naître devant soi. Quand vous regardez Joackim, Oumarou d’une autre manière, c’est cette naissance qui est en jeu. Si le film travaille, il travaille là. S’il ne travaille pas, il ne travaille pas.
Un film comme celui-là, je suis parti de deux choses : du passage de l’enfance à l’adolescence et de la citation de Rousseau. C’est l’idée d’une seconde naissance, la naissance du sujet social et de l’idée. Le corollaire, était que là où cette naissance allait être la plus évidente, c’est là où ce qui fonde le sujet social est le plus contradictoire. C’est-à-dire ces trois instances que sont le collège, la famille et le quartier. Les valeurs qui circulent dans la famille, dans le quartier et dans le collège sont fortement en décalage davantage que chez un jeune des milieux de la petite bourgeoisie, d’une ville ou d’un centre-ville, par exemple. Donc, j’ai été filmer dans le collège parce que j’avais une ouverture, un arc de position d’enfants, plus ouvert que si j’avais été filmer un groupe dans le quartier. Joackim se positionne par rapport à son futur, complètement différemment d’Hafid ou d’Oumarou, alors qu’il dit les mêmes choses qu’Oumarou. Parce que quand Joackim dit: «Je rentre dans l’adolescence et c’est pas drôle !», il dit aussi: «La vie c’est un travail !» comme le dit Oumarou.

Justement, cette lucidité qu’ils ont - et qui est même une certaine fatalité pour ce qui concerne Oumarou - est-elle liée, à votre avis, à leur âge et à toutes les générations ou est-ce propre à aujourd’hui, parce qu’on vit dans un monde où les enfants ont une plus grande conscience du monde qui les entoure et ont par la même une plus grande lucidité par rapport à l’avenir ?
Je ne sais pas. J’aurais tendance à vous faire une réponse qui n’est pas une réponse d’expert. Je ne suis pas un expert de l’enfance, je suis un cinéaste. Ce que je sais, c’est que cette lucidité n’est pas spontanée. Si on parle comme ça avec les mêmes enfants, cette lucidité ne viendra pas spontanément. S’il y a lucidité, c’est parce qu’il y a travail. Il y a un enjeu dans le fait de filmer, un travail qui se poursuit de séance de filmage à séance de filmage et qui n’est pas du tout du même ordre que le quotidien que vous pouvez partager.

C’est le travail de la confidence...
Pour moi, ce n’est pas de la confidence dans la mesure où c’est de la parole publique. C’est-à-dire qu’il y avait de la confidence, mais hors micro. Quand on se parle, là encore une fois, ici, micro ouvert pour votre interview, il y a des choses que je ne me permettrais pas de dire et que je vous ai dites avant ou que je vous dirai après. Donc, il ne s’agit pas de confidence. Il s’agit d’une parole qui vient de soi - là encore, c’est peut-être plus évident pour La vie est immense...- une parole intime mais publique. C’est une parole qui s’adresse aux autres. On a cherché dans son expérience ce qui concerne l’autre, c’est le contraire du talk-show. On n’est pas dans une célébration narcissique si vous voulez, mais on est dans la recherche de l’expérience humaine, dans l’expérience de l’être social.

Vous cherchez à éviter une parole psychologique ?
Je cherche à être ni dans la psychologie, ni dans la sociologie

Vous êtes dans ce que les enfants ont envie de vous donner !
Le travail, c’est d’avancer sur un terrain que les enfants définissent et en même temps avancer avec ses questions à soi d’adulte. Il s’agit d’être toujours adulte en face des enfants. Ne jamais jouer au copain. Donc, il y a une ligne très fragile, un équilibre très précis à trouver. L’important, c’est qu’on ait dégagé le champ ensemble du possible d’une parole publique parce que ce sont des enfants qui vivent dans des milieux extrêmement balisés. Leur liberté de parole n’est pas très grande parce qu’il y a des choses qu’on ne dit pas sur son quartier, il y a des interdits très forts qui viennent du quartier, il y a des interdits familiaux qui sont liés à des questions religieuses mais qui sont liés au fait que ce sont des enfants de milieux extrêmement ruraux. Donc, la parole a un espace de liberté qui n’est pas le même que dans l’ensemble de notre société où la fois on peut tout dire et en même temps, on entend rien. Comme m’a dit un jour un enfant quand je préparais mon film: «Ici, les mots ont un sens! » .C'est-à-dire que les mots ont beaucoup plus de conséquence, aussi parce qu’ils sont plus rares, parce que s’exprimer, c’est prendre une énorme responsabilité. Donc, on avançait sur un terrain que l’on balisait ensemble, en écartant tout ce qui aurait été de l’ordre du secret révélé. Moi, je suis l’Autre pour les enfants. Mon travail, c’est de construire de l’Autre. Ce que j’appelle l’Autre, c’est le sujet qui n’est pas Moi, c’est-à-dire la personne que je reconnais comme sujet, comme être de l’espèce humaine et en même temps qui n’est pas Moi, au sens où on n’est pas sous le signe du Même. Donc, j’étais pas de leur communauté, j’étais pas de leur milieu, j’étais pas de leur âge. En même temps, j’étais adulte donc j’avais été enfant. Je connaissais leur monde et ils me retrouvaient aussi bien dans le quartier que dans le collège et ils savaient que je connaissais les adultes qu'eux-mêmes connaissaient. Pas au niveau familial mais au niveau des personnages d’un quartier, les travailleurs sociaux, les responsables. Donc, on pouvait communiquer et en même temps ils savaient que je venais d’ailleurs. Et c’est parce que j’étais un Autre que je pouvais construire de l’Autre. Je n’étais pas un grand frère qui aurait fait un film sur leurs petits frères mais j’étais quelqu’un qui venait de ce que Amir Saïghi (1) appelle "la société globale". Donc, c’est ce chemin-là qui nourrissait notre parole.

Vous avez un procédé tout à fait particulier: le fait d’avoir l’oeil derrière la caméra et non pas d’être à côté de la caméra, c’est quelque chose d’essentiel, le rapport n’est pas du tout le même.
Tout à fait. Effectivement, dans un dispositif d’interview traditionnel, le réalisateur entretien un continuum de relation en dehors et pendant le tournage qui va être le même. On se réunit des fois entre réalisateurs au sein d’une association qui s’appelle l’ADDOC (2) et on parle de nos pratiques. C’est une association de cinéastes documentaristes. Et ce qui s’est dégagé très vite, c’est qu’effectivement ceux qui parlaient à côté de la caméra avaient comme principal soucis que la personne qui parle ne fasse plus attention à la caméra alors qu’effectivement, le moment où moi je filme, c’est un moment de coupure de notre relation quotidienne. On n’est plus dans le quotidien, on est dans le cinéma. Pour une raison bien simple, comme vous venez de le pointer, je prends la caméra, je la mets sur l’épaule, donc déjà je fais l’acte de filmer et c’est fortement montré à l’autre puisque je suis seul. Et du fait que j’ai la caméra sur l’épaule et le viseur sur un de mes deux yeux, l’échange de regard est interrompu. La personne qui me parle regarde mon visage et cherche les signes de ce que la parole est reçue et en même temps il y a quelque chose de l’échange habituel qui est coupé. Il y a un grand absent et la caméra devient le signe du grand absent au nom duquel on parle, c'est-à-dire le spectateur. Donc, on est bien dans la fabrication du cinéma et non dans la captation d’une relation.

Il y a une scène tout à fait étonnante lorsque Oumarou et Marie-Laure sont sur le banc . J’ai eu l’impression que le texte était écrit et que la scène était jouée. De plus, ils jouent avec la caméra, se la partagent.
Oui, c’est une espèce de poème sur une base de rap, c’est une manière de jouer avec les mots qui s’inspire du rap. Ils ont joués.

On a aussi l’impression qu’ils vous ont oublié. Ils ne sont plus dans la même relation dans laquelle ils étaient placés auparavant.
Oui, c’est-à-dire que je filme très près. Je filme seul, parce que je n’utilise pas de micro-cravate, tout simplement pour avoir l’espace sonore de la discussion.

D’ailleurs, le son est très bon.
Oui, parce que j’ai deux micros. J’ai un micro qui est vers moi et un micro qui est vers la personne filmée. Donc, je suis très près, je suis dans une distance qui est celle dans laquelle nous sommes actuellement et qui est aussi la distance de la parole. Et la personne saisit très bien le champ de ma caméra. Et là, ce garçon et cette fille ont investi l’espace de la caméra comme un espace de jeu...

Oui, un espace scénique
Voilà, tout à fait. Ils ont fait la chorégraphie de leur poème. C’est un moment d’improvisation, c’est un jeu, quoi.

Par rapport au reste du film, on est presque hors du sujet...
Oui, comme ils disent on est dans un "free style" ! C’est une improvisation, on est dans de la poésie.

Dans ce cas précis, on est beaucoup plus dans de la parole que dans de la pensée !
Tout à fait. On n’est plus dans l’élaboration de la pensée telle qu’elle. Comme pour Joackim, il y a un vrai enjeu à élaborer une réponse à mes questions. Il joue à fond le jeu du questionnement. Un adulte lui demandait à une projection, après le film : « Qu’est-ce que ça te faisait quand tu étais filmé par Denis ? ». C’était ....

Grave...
C’était grave, voilà . D’une certaine manière, ils oublient la caméra au sens narcissique, ils ne parlent pas pour la galerie. Mais en même temps, la caméra sacralise la parole. Effectivement, c’est une parole qui dépasse la contingence de la relation dans laquelle on parle pour devenir la parole qui va rester et qui va aller aux autres. Dans le cas de La vie est immense..., l’enfant qui se sent dans une fragilité de vie, l’idée de passer à l’extérieur, que sa parole sorte de l’hôpital et devienne quelque chose qui va défier le temps - là où eux-mêmes luttent pour avoir un avenir - ça avait une sacré valeur.

En relisant la retranscription des dialogues dans le dossier de presse , j’avais l’impression que l’écrit sacralisait encore plus que l’image. Je redécouvrais ce qu’ils disaient.
Oui, je comprends. Mais, je crois que l’écrit auquel vous faites référence, c’est l’écrit de quelque chose que vous avez entendu. Si vous isolez ce qu’ils disent et que vous le mettez simplement par écrit, on peut aussi dire le contraire. On peut aussi dire, ça je le savais. Parce que ce n’est pas un contenu nouveau. On ne peut pas le réduire au contenu. Ma difficulté de cinéaste est donc plutôt au montage. A ce moment-là, effectivement, il s'agit d’arrêter le continuum d’un film où une parole viendrait en ensevelir une autre. Au contraire, il faut faire en sorte qu’une parole vienne jouer avec une autre, pour que les paroles se construisent et fabriquent leur écho chez le spectateur. C’est vrai que c’est deux modes d’approches différentes, mais je pense que si elle vous parait si importante quand vous relisez, c’est quand même parce que vous les avez déjà vu.

Vous disiez avoir un micro pour vous et il vrai que les questions que vous posez sont aussi importantes que leurs réponses. En même temps, on saisit bien l’écart de pensée qu’il peut y avoir entre un enfant et un adulte. Pourquoi teniez-vous à cette présence de votre parole ?
Faudrait presque remonter au processus de production sur ce film précis. J’ai construit le film comme un long métrage à passer en salle et donc j’ai eu l’avance sur recettes avec laquelle j'ai construit le film. J’ai pu prendre la décision, en amont, de le traiter dans sa post-production à plein. C’est-à-dire en Dolby Stéréo. C'est pas tellement pour la stéréo, c’est pour la spatialisation. Ca s’appelle Dolby Stéréo, j’ai envie de dire Dolby Spatial. Parce que je ne tourne pas avec des micros stéréos. Le fait d’avoir un micro qui donne plus l’espace de la caméra et un micro-cravate - que je mets dans la bonnette de protection, bonnette anti-vent d'un micro directionnel - me permet de restituer, de retravailler cet espace qui est celui de l’entretien. Du devant et du derrière de la caméra. Donc, on a pu renvoyer mes questions dans l’espace de la salle et la parole des enfants dans le champ de l’écran, donc dans l’image. C’est vrai, que ça renvoie bien à notre discussion, ça permet donc d’avoir des niveaux sonores de même égalité mais qui se répartissent différemment.

Comment considérez-vous votre parole par rapport à celle des enfants ?
Ben, ma parole, elle est pour faire naître la parole de l’autre.

Ne trouvez-vous pas intéressant aussi de voir quelles sont les questions qu’un adulte se pose par rapport à un enfant ? On peut sentir la limite qui existe entre le monde des enfants et celui des adultes ?
Je crois que c’est lié au fait que ce ne sont plus tout à fait des enfants. Ils sont vraiment dans la confrontation de la pensée. Dans La vie est immense... , on entend certaines de mes questions parce que je pense que c’est toujours intéressant d’avoir les questions. Ce qu’on dit est en réponse à une question. Donc, s’origine quelque part. Là, ce qu’il y a d’un petit peu adolescent dans leur manière de parler, c’est que c’est dans la confrontation qu’ils trouvent leur pensée. Le meilleur exemple est peut-être celui d’Hafid quand on discute du ramadan. Hafid essaie de m’emmener dans une histoire comme quoi la montée de la religion s’accompagnerait d’une baisse de la délinquance. C’est quand même de la confrontation que naît la pensée à ce moment-là, je dirais même, de garçon à garçon, d’homme à homme. Je ne suis pas le gentil monsieur qui vient tendre l’oreille. Ca construit la place du spectateur d’une certaine manière. J’étais dans le Nord il n’y a pas longtemps. Il y avait trois jeunes dans la salle, plus grands que ceux du film mais qui auraient pu être dans le film, ils avaient peut-être 16 ans. C’étaient les grands frères de ceux qui étaient dans le film. Ils ont passé leur temps, pendant tout le débat, à me faire des grands signes comme quoi, ensemble, on avait joué un bon coup aux adultes. C’était une espèce de complicité.

On se comprend !
On se comprend ! Toi tu nous as entendu.

Vous n’étiez pas l’adulte en tant qu’ennemi.
C’était l’enjeu du film de se positionner en tant qu’adulte qui n’est pas l’ennemi,. C’est aussi pour ça que je suis allé dans ce collège dans un quartier très difficile. Au moment où j’ai fait le film,le collège avait réussi à tenir un rapport de respect et d’écoute mutuelle entre les enfants et les adultes. Il y avait déjà un espace possible pour ça dans l’institution du collège,. Quand j’ai présenté mon projet, un certain nombre de professeurs ont accepté que je le présente dans leur classe pendant l’heure de cours. Devant les professeurs, j’ai expliqué aux enfants que j’étais un adulte avec lequel ils n’auraient pas le même rapport que les autres adultes. Je n’étais pas un adulte qui allait leur transmettre des connaissances...

Mais que vous étiez là pour apprendre d’eux.
Voilà. J’étais venu pour apprendre, ce que je n’appelle peut-être pas exactement des connaissances mais un savoir. Derrière le terme 'savoir', je mets, ce que l’on sait et ce que l'on est pas à même de verbaliser. Peut-être que tout mon travail, est de faire en sorte que les enfants que je filme, trouvent les mots de ce savoir. Ce savoir qui agit en eux et sur lequel il n’y a pas toujours les mots. Je prends l’exemple de La vie est immense..., quand Cédric se questionne sur la gravité de sa maladie. C’est une question qui le travaille et c’est peut-être d’avoir cet espace de parole construit par la caméra qui lui permet de mettre les mots sur son questionnement sur la maladie et jusque sur la mort. C’est ce que j’appelais tout à l’heure, la naissance de la pensée.

Dans La vie est immense... , on ne parle pas de la mort tant que ça.
Non, pas du tout.

Alors que dans Grands comme le monde, le thème de la mort est abordé plus rapidement.
Oui, mais il évident que dans La vie est immense..., c’était pas à moi d’avancer le thème de la mort.

C’est presqu’un thème qui est expulsé d’entrée de jeu.
Dans La vie est immense... , je ne pouvais pas aller plus vite et plus loin que les enfants. Je les aidais à cerner leur terrain et à avancer jusqu'où ils pouvaient avancer sans se mettre en danger. Je ne dis même pas jusqu'où ils avaient "envie" d’aller, parce que j’étais aussi garant de leur propre sécurité, si vous voulez, ontologique. Je devais faire attention à ce qu’ils ne partent pas plus loin qu’ils ne pouvaient l’assumer eux-mêmes. Il y a des manières de se laisser emporter qui peuvent être très dommageables pour l’équilibre de la personne. C'était à moi de faire très attention. Sur Grands comme le monde, quand Oumarou renvoie, avec cette constance, cette idée de la mort, c’est le corollaire de: « Moi, je vis dans le présent, donc je refuse l’avenir, et si je refuse l’avenir, qu’est-ce que j’ai ? J’ai la mort. ». C’est un enfant qui vit dans un milieu extrêmement violent et qui avait besoin d’appeler, de le dire. C’est son mode d’appel au secours. Alors quand la mort revient à la fin du film dans la bouche de Joackim, je veux pas faire le coup de l’ouvreuse qui rappelle la fin du film au spectateur. J’étais complètement surpris qu’il me parle de ça. Mais c’est bien le signe qu’il rentre dans l’adolescence. Parce que le moment où la réactivation de la question de la mort est le plus fort dans la vie de tout être, c’est bien l’adolescence. Les jeunes adolescents traversent cette question de la manière la plus grave. Soit en la mettant en jeu - en l’actualisant par des jeux de vie et de mort particulièrement dangereux - soit dans la drogue, soit dans tout ce qu’on veut. Et c’est vrai que la mort travaille l’adolescence. Est-ce que la vie fait peur ?

Ils n’ont pas vraiment une "envie" de grandir mais plutôt une "crainte".
Surtout pour Joackim. Je l’ai trouvé chez beaucoup d’enfants que j’ai filmé. Ils ont bien conscience qu’ils vont quitter leur enfance, un paradis perdu pour rentrer dans un monde qui est quand même dur. C’est clair que les plus grands, sur un quartier, ne donnent pas toujours envie de grandir. Parce que il y a ceux qui ne vont pas très loin dans leurs études et même ceux qui vont un peu loin dans leurs études, c’est quand même plus dur, je trouve.

Ils quittent le cocon familiale pour rentrer dans le cocon de l’école et ils découvrent que l’école, c’est de moins en moins un cocon...
Oui et que l’école ça va être de plus en plus sélective. C'est un lieu où on va leur demander plus, comme dit Joackim, « des choses plus compliquées ».

Dans Question d’identité, les jeunes maghrébins vous disent que « vous cherchez trop à en savoir ». Est-ce que les enfants de Grands comme le monde vous ont aussi fixés des limites par rapport à ce qu’ils avaient envie de vous dire ou même par rapport aux sujets à aborder ?
Question d’identité est un film que j’ai fait il y a un certain nombre d’années et qui a été important pour moi parce que justement c’est le film où j’ai fait l’expérience de ces limites. C’est peut-être lui qui dit bien: « Moi, je ne veux pas te faire de confidences », parce que quand il dit: « Tu veux filmer mon intimité », « Mon intimité, c’est moi ».

Effectivement, c’est un rapport qu’on accepte ou pas. Pensez-vous que les enfants acceptent plus facilement ce rapport parce que vous êtes un adulte et que vous avez une autorité contrairement face aux jeunes de Question d’identité qui ont à peu près le même âge que vous ?
Oui, il y avait sans doute un rapport d’égalité. En fait, j’étais plus dans l’effacement de la distance donc de l’altérité que maintenant. Et pour moi, il y a un autre film que j’ai principalement tourné avec des adultes, qui s’appelle Et la vie, et qui a vraiment marqué cette rupture. C’est cette altérité qui protège l’intimité de l’autre. Quand je dis c’est du cinéma, c’est que l’idée du personnage est distinct de la personne. Il y a la personne que vous filmez et cette rencontre s’organise comme une rencontre cinématographique. Faire du cinéma, c'est construire petit à petit l’écart entre la personne et le personnage de cinéma et les moments dans lesquels on filme. Ce que j’appelle les "séances de film", sont des moments à part de notre relation. Vous me posiez tout à l’heure la question du choix, mais il y avait des enfants avec qui j’avais beaucoup de complicité mais qui ne sont pas dans le film, parce qu’ils n'avaient pas envie d’être dans ce rapport là.

Est-ce que vous pensez que les enfants peuvent vous refuser leur parole aussi facilement que des adultes ?
Je ne le dirais pas comme ça. Il y a des enfants qui se sont reconnus dans ce que je leur proposais et d’autres qui ne se sont pas reconnus. C’est pas en terme de refus ou pas de refus.

Vous êtes-vous êtes intéressé aux enfants parce que vous sentiez qu’avec les adultes, il y avait une frontière plus difficile à franchir ?
Non, je crois que j’ai cherché à travailler avec les enfants pour toucher quelque chose de plus dégagé, de plus essentiel de ... je ne sais pas quel mot mettre, mais je dirais d’humanité. Dans La vie est immense..., le moment où j’ai le sentiment d’être le plus dans ce que j’ai cherché, c’est le moment où Cédric est peut-être le plus dépouillé des signes de l’enfance. Où il est le plus un humain. Et rien d’autre qu’un humain. Purement un humain ou totalement un humain. Et non pas un être de culture, un être façonné par sa vie mais quelque chose à l’état le plus...

Originel ?
Originel, oui, premier.

Vous amenez les enfants à l’autoréflexion qui est un peu le terrain des adultes. Vous vous intéressez à l’être social, c’est-à-dire au démarrage de l’adulte dans l’enfant en quelque sorte...
Oui, mais c’est-à-dire que c’est le monde. C’est l’enfant face au monde. Si le film s’appelle Grands comme le monde et non pas La vie est immense et pleine de dangers, c'est bien de comment ils vont se constituer dans le monde qui arrive pour eux car c’est aussi à cet âge-là - comme vous disiez tout à l’heure – qu'on va sortir du cocon.

Pourquoi le cocon ne vous intéresse-t-il pas ?
Parce que le cocon, c’est les autres. C’est pas l’être que je fais, c’est ce qu’il y a autour. Je me suis aperçu en faisant La vie est immense..., que c’est en filmant au coeur de l’institution que je me dégageait le plus de l’institution. Il est clair que je ne filme pas les institutions. Si je filme tout ce qui est des signes de l’enfance, ça référera beaucoup plus à ce qui n’est pas l’enfance. Je suis allé à l’hôpital parce que je ne voulais pas aller à l’école. Si j ’allais à l’école, j’allais filmer l’école. Si j’allais dans une famille, j’allais filmer la famille. Si j’allais dans le quartier, j’allais filmer le quartier. Finalement, quand je vais dans le collège, je filme des enfants et non des élèves. C’est pour ça que j’ai vu les enfants autant, en dehors du collège. Même si j’ai moins filmé en dehors parce que je me suis aperçu que le collège était le lieu idéal pour qu’on se construise une relation qui nous soit propre. Je ne suis pas du tout dans un cinéma d’observation, je suis dans un cinéma qui cherche à construire un espace qui soit propre au film, qui n’existe que dans le film. Le film ne dit rien du collège. Il ne dit rien de l’enseignement. J’ai plutôt filmé des moments de rencontres forts entre l’adulte prof et l’enfant et non pas des moments qui aident à comprendre ce qui se passe. Ce n’est pas un film sur le quotidien des enfants, ce n'est pas un film sur la vie qu’ils vivent, c’est un film sur le monde tel qu’ils se le représentent, un monde intérieur, mais ça, c’est le cinéma qui le donne. C’est par la construction même du film que, petit à petit, cet espace-là se construit pour le spectateur. Mon soucis et la manière dont je construis le film, depuis les premiers moments jusqu’au montage et au mixage - j’allais dire jusqu’à l’étalonnage mais même au générique - enfin toutes les opérations, vont dans ce sens. C’est une chaîne.

L’enfance est une période de sa vie que l’on oublie. Est-ce que faire un film sur l’enfance, c’est aussi une façon de vous rappeler votre propre enfance ?
Oui, je pense qu’un film sur l’enfance, c’est un travail sur la mémoire. Sur sa propre mémoire. Je suis parti de l’idée que ce passage de l’enfance à l’adolescence fait souvent "trou noir" dans notre mémoire d’adulte. Parce qu’il y a tellement de modifications qui se passent, qui se produisent à ce moment-là, que c’est très difficile de les reprendre dans les raies de la mémoire. Donc, il me semblait que c’était un espace particulièrement intéressant à aller travailler parce que cette absence de mémoire dégageait le champ de la recherche et de la construction. Et cette idée-là, je l’ai retrouvée dans la manière de construire mon film au montage. C’est-à-dire de me dégager de la chronique. J'ai filmé pendant 1 an dans un collège et la tentation de la chronique avait été assez forte pour référer à ce qui est de la mémoire, dans la manière dont les moments peuvent s’imposer les uns aux autres et se construire avec énormément de off. Il y a énormément de off dans mon film. Le film se construit sur ce qui n’est pas dans le film aussi. Ce travail continue même quand je vous en parle. Le film continue à travailler.

Richard Copans (3) dit: « que le mystère va de pair avec la connaissance; il n’y aucun raccourci pour saisir l’autre dans son altérité ». Qu’en pensez-vous ?
Je crois que c’est une idée plus simple qu’elle n’y parait de prime abord. C’est l’idée du mystère des êtres. Ca montre bien que je ne fais pas des portraits des personnages que je filme. Leur essentialité, leur unicité nous reste aussi mystérieuse, plus mystérieuse parce que plus profonde. C’est l’expérience socratique: plus je sais, plus je mesure que je ne sais pas. C'est évident que je ne cherche surtout pas à épuiser une question, ni à cerner les personnes que je filme comme on dit "cerner un personnage". Même si on a fait le tour de quelqu’un. Ce sont des êtres qui nous renvoient à une part de notre propre humanité. Quand Oumarou parle de la révolte, qui n’a pas eu en soi cette révolte ? Qui n’a pas été traversé par ces questions. Ce sont ces questions qui traversent l’Autre qui me touchent. C’est pas des charmants bambins! Alors là, les charmants bambins, une paire de claques, ouais ! (rires).C’est pour ça que je ne suis absolument pas dans la dialectique de Ange ou Démon. A aucun moment quand on voit Grands comme le monde, on se demande si il faut leur donner le Bon Dieu sans confession ou s’il faut les envoyer tout de suite dans des centres de rétention. On est ailleurs. Et c’est là qu’ils nous questionnent. Parce que, quand même, j’en reste avec un sérieux sentiment que si ce film pouvait donner l’envie d’écouter, d’accepter la parole de ces enfants, d’accepter ce qui se dit, à travers ce que je trouve assez terrifiant, presque criminogène de la culture générationnelle. C'est-à-dire cette manière dont est en train de se constituer, à des fins extrêmement marchande, une culture par tranches d’âges. On est en train d’empêcher toute écoute. Le propre de la culture, c’est d’être un terrain d’échange, un terrain où on puisse se parler de l’un à l’autre. Ces cultures de générations elles fabriquent du Même, et du Même et du Même. Elles empêchent d’écouter ce qui se dit des enfants. Du coup, dans cette espèce de surenchère qui est dévastatrice, il n’y a qu’à brûler plus de voitures que le voisin. C’est caricatural, mais si se faire entendre, c’est ça, il n’y a plus la limite.

 


Propos recueillis par Laurent Devanne


Cet entretien a été publié en version courte dans Repérages n°6
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(1) Amir Saïghi est sociologue et enseignant dans une Zep parisienne.
(2) ADDOC = Association des cinéastes documentaristes- voir le site
(3) Richard Copans, producteur des Films d'Ici a produit la plupart des films de Denis Gheerbrant. Voir son interview dans Kinok.