Clermont 2009
En guise d'introduction à ce compte rendu clermontois de
l'édition 2009, je vous invite à lire l'éditorial
de Jean-Claude Saurel, Président de Sauve qui peut le court
métrage, l'association organisatrice. J'ai lu (et même
écrit pour les Rencontres) nombre d'éditoriaux,exercice
incontournable du non moins incontournable catalogue. Celui-ci est
assez direct et traduit bien l'ambiance actuelle, du moins coté
français, une ambiance que l'on retrouvait par ailleurs sur
le marché, morose et un peu tendu.
« Faites payer les pauvres, ils n’ont pas beaucoup
d’argent mais ils sont nombreux »
Il semble que cet adage attribué à Joseph Caillaux
(1863 – 1944) soit en train de s’installer progressivement
dans de nombreux domaines. Exemple : prenez un système de
protection sociale encore relativement efficace, fruit de nombreuses
luttes s’inscrivant dans la durée, et non comme on
l’entend souvent, résultat d’une quelconque providence
étatique. Mettez ce système en crise en multipliant
les exonérations pour des groupes qui auraient largement
les moyens de payer, en organisant le glissement progressif de la
répartition des créations de richesse, du travail
vers la rente boursière, en développant le culte de
la réussite individualiste et de la débrouillardise
sans scrupules, du tout le monde contre tout le monde, bref d’une
société où il vaut mieux être riche et
bien portant que… vous connaissez la suite. Le problème,
et il est de taille, c’est qu’au bout de quelques années,
ça coince, et même ça coince sérieux.
Il faut trouver de l’argent et donc, selon la formule du début
de paragraphe, aller taper des proies faciles et isolées,
en l’occurrence dans le cas qui nous intéresse : une
association. Qu’en est-il
(la suite sur le site
du festival)


L'un de mes objectifs cette année, tenu in-extremis, était
de vérifier que Love you more de Sam Taylor-Wood,
découvert à Cannes avec enthousiasme, tenait la seconde
vision. Il la tient. La première étreinte de Georgia
et Peter sur un air des Buzzcocks en juillet 1978 n'a rien perdu
de son éclat. Andrea Riseborough est toujours aussi sensuelle
et ses yeux bleu profond sont filmés avec un grain qui me
fait défaillir. Drôle et rock, le film capte subtilement
l'ai d'une époque comme le bouleversement universel de la
première fois. J'étais ravi de retrouver ce plan magnifique
sur les poils du bras de Georgia qui se hérissent de désir
ou les micro ellipses dans le montage qui donnent au film sa vivacité
tout en collant à l'esprit de la musique. Et puis ces répliques
qui ont pour moi quelque chose de hawksien : « Je croyais
que je ne te plaisais pas / Tu ne me plais pas » ou «
On a pas encore écouté la face B ».
J'ai découvert que le film avait son
propre site, avec un joli extrait.
Il m'est difficile de livrer des généralités
puisque je suis loin d'avoir vu l'ensemble des programmes proposés,
rien qu'en compétition, il y en a 31 (National, international
et labo). Mais après un ou deux jours de projections,
il y a quelques tendances qui se dégagent et je peux diviser
les films vus en quatre catégories :
- Les films exceptionnels, ceux que l'on recommande à tous
ceux que l'on croise et dont je suis sûr de me rappeler encore
dans 10 ans. Rares par définition.
- Les films propres sur eux. Je sais que ça sonne un peu
péjoratif et que c'est un cliché pour parler du court-métrage
français. Mais ces films sont assez nombreux. Il sont bien
écrits, sans doute trop. La photographie est soignée.
Ils sont bien joués, parfois par des pointures comme Jane
Birkin dans Bunker de Manuel Schapira ou Serge
Riaboukine dans La copie de Coralie de Nicolas
Engel. Ils ont des sujets graves, traités avec un peu de
gravité. Ils se regardent souvent avec plaisir mais ne surprennent
que rarement. Leur résolution laisse un goût de trop
peu. Trop peu de risque pris, trop peu de générosité,
trop peu de folie, trop peu de foi en ce que peut le cinéma,
comme disait l'autre.


- « Ceux qui ont essayé » comme chantait
Brel. Ce sont des films plutôt ratés, sinon ils passeraient
dans la première catégorie, mais qui ont le mérite
de tenter des choses et de revendiquer un partit-pris fort. Avec
le recul ce sont des films que l'on a envie de défendre pour
leurs qualités en laissant de côté ce qui est
moins abouti. Ce sont des films qui marquent plus, qui intéressent
plus que ceux de la catégorie précédente même
s'ils sont parfois plus difficiles (littéralement) à
voir. Des films pas forcément aimables mais qui donnent envie
de suivre leurs auteurs.
- Les films insignifiants, déjà oubliés, peu
nombreux dans ce que j'ai vu cette année.
Je rentre dans le détail dès la note de demain. Je
vais essayer de vous donner un maximum de noms et de titres. Les
courts-métrages, souvent mal diffusés, ne sont pas
toujours évidents à voir, mais si vous tombez sur
l'un ou l'autre, allez y voir, comme dit Breccio.
Sélection internationale
Dans la sélection internationale, Love you more est
indubitablement de la première catégorie. J'y ajoute
volontiers la première comédie islandaise que je vois
de ma vie, Naglinn (Le clou) de Benedikt Erlingsson.
Je pense que je suis sensible à l'humour islandais. Voici
l'histoire d'un homme établi (on va dire ça comme
ça, je ne peux pas tout révéler), fasciné
par les peintres qui repeignent sa façade. À l'heure
de la pause, le voilà qui monte sur l'échafaudage
et s'empare d'un pinceau. Une chute plus tard, le voici avec un
clou de quinze centimètres dans le front. Cet accident va
avoir un effet étonnant sur son comportement. Disons que
c'est un conte en forme de variation sur l'histoire de Jeckyll et
Hyde avec peut être un arrière plan politique lié
aux récents évènements sur l'île. C'est
réalisé au petit poil, sans chichi, avec un grand
sens du cadre et du rythme digne des burlesques.
Dans
le même registre, Succès (Réussite)
du hollandais Diedrick Ebbinge est un petit contre cruel sur l'entreprise
moderne, proche de Tati sur la forme, multitude de petites touches
précises qui sonnent juste, avec une bonne dose d'humour
noir. L'histoire d'un homme qui doit faire une présentation
de diagrammes devant ses collègues et le grand patron, et
comment cet événement finalement dérisoire
va devenir l'accomplissement de toute sa vie. Quiconque a vécu
ce genre de réunion sera brillamment vengé par le
rire.
Même
si très peu l'avoueront, le film qu'il fallait voir, c'est
le nouvel épisode des aventures de Wallace et Gromit, A
matter of Loaf and Death (Un sacré pétrin) de
Nick Park qui revient au format des origines, la petite demi heure.
Et même si tout le monde, ou presque, trouve le film excellent,
il est de bon ton de laisser poindre une petite pointe de déception.
Effectivement, l'univers du grand dadais anglais et de son chien
surdoué joue plus sur les retrouvailles de motifs déjà
éprouvés que sur le renouvellement. Les deux compères
sont ici devenus meuniers et doivent résoudre l'énigme
d'une série de meurtres de boulangers. On retrouve les machines
sophistiquées (le moulin et ses machines sont superbes),
la musique de Julian Nott, le lever de Wallace et sa faculté
de tomber amoureux, l'habileté de Gromit, les hommages au
cinéma de genre fantastique et policier, les poursuites cartoonesques,
le sens du détail et la perfection de l'animation. Après
l'expérience du long métrage, il est réjouissant
de constater que Nick Park n'a rien perdu de l'esprit de la série.
Voyage
autour de ma chambre est le nouveau
film d'Olivier
Smolders, le cinéaste belge de Mort à
Vignole (1998), un des courts métrages les plus
importants de ces vingt dernières années. Ce nouvel
opus poursuit une réflexion sur le cinéma, sa fragile
puissance à saisir le monde et l'essence des êtres.
Smolders mêle des images tournées au fil des années
et de ses voyages. Il les ordonne en un journal intime et poétique
pour les questionner et questionner sa place de cinéaste.
Qu'est-ce que je montre ? Comment je le montre ? Quelle part de
vérité puis-je capter ? Point de départ, une
chambre (imaginaire ?) remplie de souvenirs, fétiches à
invoquer pour commencer un « voyage immobile » et intérieur.
Il exprime par exemple la difficulté à filmer l'Afrique
autrement qu'en images volées depuis une voiture, en touriste
filant sur la route. Une réflexion qu'il est intéressant
de confronter à celle d'un Jérémie Lenoir (Foniké,
Doto) dont l'un des grands mérites est son filmage
de face. Smolders évoque ses réussites quand il filme
des enfants sud-américains « comme si c'étaient
les siens ». Sa façon de saisir la grâce
de jeunes danseurs dans une mauvaise image vidéo. Il revient
sur sa fascination des cadavres (les plans de flamands roses) et
son désir d'aller au-delà des apparences en plongeant
littéralement dans les corps. A Florence, une séquence
extraordinaire passe des clichés touristiques (Persée
ayant tranché la tête de la Méduse) aux écorchés
de cire du musée
de La Specola. Visions fascinantes à donner la
chair de poule.
Plutôt
inclassable, Three of us (Nous trois), documentaire
indien de Umesh Kulkarni est la chronique d'une modeste famille
dont le fils est handicapé. Du sujet casse-gueule type, Kulkarni
propose le récit sans pathos mais plein d'humanité
d'une simple journée. Attentif aux gestes quotidiens, le
film évite tous les pièges avec élégance
et la photographie est très belle.
Les
américains ont décidément le goût de
la belle mécanique. On sent le professionnalisme dans The
last page de Kevin Acevedo comme dans Short term
12 (Court séjour 12) de Destin Daniel Cretton. Le
premier est une comédie autour d'un écrivain qui n'arrive
pas terminer la dernière page de son livre. Le
second, le portrait d'un responsable de centre éducatif
pour enfants « à problèmes ». Les deux
films partagent les mêmes qualités : précision
du scénario, mécanique dramatique,
interprétation
et travail efficace sur les seconds rôles, sens du rythme.
Le premier est vraiment drôle, le second assez émouvant.
Ils partagent aussi les mêmes défaut : un peu trop
prévisibles, un peu trop sages, comme d'élégantes
cartes de visite.
Dans la catégorie des films pas toujours réussis mais
intéressants, il y a Vandalen (Vandales)
du suisse Simon Steuri, une histoire d'amour entre deux graffeurs
qui taggent les trains la nuit et dont l'intérêt est
d'adopter une forme proche de l'univers décrit : musique
électro, caméra très mobile, montage serré.
Balladen om Marie Nord och hennes klienter (La ballade de
Marie Nord et de ses clients) du suédois Alexander
Onofri vaut pour la prestation de la belle Sofia Helin dans le rôle
d'une assistante sociale énergique mais à la vie compliquée.
Le film n'évite pas quelques clichés et rebondissements
feuilletonesques, mais son ambition force le respect. Majken
de Andréa Östlund est également suédois.
Le film emprunte beaucoup, un peu trop, à Usual suspects
de Brian Singer pour son histoire de vieilles dames indignes
montant un réseau activiste contre la société
de consommation. L'entreprise étant sympathique, on lui pardonnera
une fin quelque peu outrée. Passage du belge Johann van Gerwen
est une histoire d'amour et de livres au sein d'une immense bibliothèque.
Très formel, l'esthétique un peu froide du film bouffe
l'émotion que le sujet appelait mais on peut être fasciné
par les élégants travellings.
Et puis, c'est terrible, mais j'ai vu le film qui a eu le grand
prix de la compétition internationale, Every day,
every day de Chui Mui Tan, un film malais, mais je n'en
ai qu'un souvenir diffus, sympathique mais je suis incapable de
vous en dire un mot. C'est bien la peine... (à suivre)

Programme hollandais
Outre
les différentes compétitions, Clermont-Ferrand, c'est
aussi un ensemble de programmes thématiques venus des quatre
coins du monde. Cette année, les Pays-Bas étaient
mis à l'honneur avec des oeuvres marquantes de Bert Haanstra,
Joris Ivens, Tjebbo Penning, Johan van der Keuken ou encore Loedwijk
Crijns (l'incroyable Lap rouge). Le court métrage
hollandais a une riche histoire que cette programmation permettait
de découvrir, depuis les fondateurs de la Filmliga à
la fin des années 20 jusqu'aux créateurs contemporains
expérimentaux en passant par la génération
des années 60, le courant des films de danse (Shake
off de Hans Beenhakker découvert l'an dernier) et
celui de l'animation aux réussites éclatantes.
Il
fallait choisir entre les six programmes. J'ai choisi celui qui
m'a permis de découvrir le quatrième court-métrage
de Paul Verhoeven, oui le « hollandais violent », l'auteur
de Robocop et de Showgirls. Feest !
(La fête !) date de 1963 et s'attache aux pas d'une jeune
lycéen qui tente de séduire une jolie camarade à
l'occasion de la fête de l'établissement. À
la fois arrogant et timide, il essaye de s'affirmer et de contrôler
un jeu sentimental et social. Mais il se laisse entraîner
dans un rite innocent en apparence qui lui fait subir un échec
humiliant. Feest ! voit la naissance d'un style et, bien que ce
soit facile rétrospectivement à écrire, on
trouve dans le film les prémices du cinéma de Verhoeven,
outre son indéniable maîtrise. La caméra est
déjà très mobile et file à travers les
couloirs du lycée de façon excitante (ce ne sont pas
les travellings de Gus Van Sant) comme elle le fera plus tard dans
coulisses de Las Vegas ou le camp des marines de l'espace. Le film
parcourt l'établissement guindé dans ses multiples
recoins, multipliant les lieux, salles, escaliers, cours, le transformant
en un labyrinthe inquiétant que le héros semble maîtriser
jusqu'à cette pièce au sommet d'une tour médiévale
qui verra sa déconfiture. Le montage, très contrôlé,
fait se succéder les personnages, donnant vitalité
à ce petit monde et un rythme haletant tout en ménageant
quelques pauses comme la séquence délicate dans la
rue. Le noir et blanc de Ferenc Kalman Gall achève de donner
au film un côté « nouvelle vague des débuts
», le rattachent aux tout premiers essais de Truffaut ou Godard.
J'ai pas mal pensé au second épisode des aventures
d'Antoine Doinel.
Et puis Verhoeven a déjà ce regard très particulier
sur ses contemporains. Il est tentant de rapprocher ce portrait
d'une jeunesse hollandaise des années 60 à celui fait
des militaires dans Starship troopers (1997) ou celui des
jeunes danseuses de Showgirls (1995). C'est le même
mélange d'ironie et de cruauté, cette même façon
de montrer des jeunes gens déjà formatés, engagés
dans la compétition sociale, désireux d'y jouer leur
rôle mais piégés par leurs sentiments. A la
fois ambitieux et humiliés, déjà abîmés.
Un regard assez sarcastique, de moraliste misanthrope, attitude
qui ne s'est pas arrangée avec les années et qui vaut
au réalisateur de solides détestations comme de francs
admirateurs.
Father
and daughter (Père et fille - 2000)
de Michael Dudok de Wit est un bijou d'animation de huit minutes.
Il possède la puissance évocatrice de cet art porté
à son point de perfection. Parfaitement. Michael Dudok de
Wit n'a que quatre courts métrages à son actif mais
une belle carrière depuis 1978 ayant notamment travaillé
pour Disney et sur les remarquables films de Rémy Girerd,
La prophétie des grenouilles et L'enfant au
grelot. Il a en outre écrit et illustré plusieurs
livres pour enfants et ses courts, pour être peu nombreux,
ont marqué les esprits et récolté des prix
un peu partout. Alors voilà, un père et sa petite
fille font du vélo sur une digue plantée d'arbres.
Ils s'arrêtent et le père fait ses adieux. Il monte
dans une barque et s'éloigne à l'horizon. Longtemps,
la petite fille reste là, puis elle repart. Elle revient
au même endroit le jour suivant et scrute les flots. Elle
revient encore, elle grandit, les saisons passent, les oiseaux chantent.
les feuilles volent, la neige tombe. C'est une jeune fille avec
son fiancé, une jeune femme avec son mari et ses enfants.
Toujours elle revient et regarde au loin. C'est une vieille femme
à présent. Il n'y a plus d'eau. Elle s'engage sur
la vaste étendue. Au milieu des herbes, elle trouve la barque.
Et puis, et puis, voilà. Father and daughter
c'est de ce genre de films qui rendent la plupart des autres insignifiants.
Un de ces films qui savent toucher quelque chose de profond, d'essentiel.
Quelque chose chose qui a à voir avec l'enfance, avec cette
idée d'absolu qui est propre à l'enfance et qu'il
est si difficile de préserver quand on grandit. Cette qualité
rare et précieuse, le film la doit à sa simplicité,
à la beauté de son graphisme sans une touche de trop.
À base d'encre de chine et d'aquarelle, son dessin évoque
la peinture chinoise, jeu sur les contrastes, précision du
trait, épure. Les mouvements sont également très
précis, fluides sans ostentation. Michael Dudok de Wit a
le génie de la composition. J'ai parfois pensé à
certains passages chez Hayao Miyazaki (Quand Chihiro prend le train
au milieu de l'étendue d'eau par exemple). Ce qui est aussi
remarquable, c'est l'intensité des émotions qui se
dégagent sans que cela ne passe jamais par les visages, les
personnages étant toujours vus d'assez loin pour que leurs
traits ne se distinguent pas vraiment. Et puis la musique de Normand
Roger, variation sur The danube waves à l'accordéon,
un peu dans la manière de Yann Tiersen, est parfaite. Voilà,
c'est ce genre de films, et rien qu'en évoquant les images,
je me remets à tremper mon clavier de larmes alors, voyez
le film et débrouillez vous avec.
A
côté de ça, Het verborgen gezicht (Le
visage caché - 2003) de Elbert van Strien et Het
Rijexamen (Le permis de conduire - 2005)
de Tallulah Schwab sont plus anecdotiques sans manquer de qualités.
Le premier est une histoire à suspense dans l'esprit des
contes de la crypte ou autres courts récits proches du fantastique.
Une petite fille imaginative ne reconnaît plus sa grand-mère
ce qui va se révéler dramatique quand cete dernière
aura un accident. Raconté par la fillette en voix off, c'est
un bel exercice de style. Le second est une comédie comme
on dit bien troussée. La candidate au permis se retrouve
avec un examinateur en pleine dispute téléphonique.
Plutôt prévisible mais bien mené, le film enchaîne
gags et cascades pour un plaisir premier degré mais bien
réel.
Nummer
Drie (Take step fall) est plus original. Réalisé
par Guido van der Werve en 2004, le film mêle le film de danse
et un humour de l'absurde assez réjouissant comme cet arbre
qui tombe soudain au beau milieu d'une danse dans un parc, sans
que rien ne l'ai annoncé ni que la danseuse en trésaille.
Dans un tout autre registre, Grijsgedraaid (Matière
grise – 2006) de Ina van Beek se présent comme
un « documentaire hilarant sur une maison de retraite ».
Il fallait que je me rende compte et, effectivement, c'est bien
un documentaire sur une maison de retraite et on y rit beaucoup.
La réalisatrice s'est fondue dans le quotidien des pensionnaires
et en a retiré une succession de moments décalés,
comme ces deux vieilles dames aux prises avec un ascenseur capricieux.
On sent à tout moment que l'on pourrait basculer dans le
drame, mais van Beek tient la ligne et ne tombe jamais dans l'apitoiement,
meilleure façon de conserver à ces vieilles personnes
toute leur touchante humanité.
En savoir + :
Un
entretien avec Michael Dudok de Wit par Gilles Ciment
Le
film sur Youtube (qualité médiocre
mais bon...)
Photographie Les
films du préau
Un article sur Short
of the week (en anglais)
Sélection nationale
Curieusement
cette année, plusieurs des films qui m'ont le plus touchés
dans la sélection nationale étaient des co-productions
plus révélatrices des pays tiers que de la France
éternelle. Partition oubliée de Teona
Grenade se déroule à Tbilissi, Georgie, et est parlé
en géorgien, avec un sujet tout à fait géorgien.
On y suit un jeune garçon, pianiste prodige, et sa relation
avec son grand frère qui fait partie de la mafia locale.
On est dans la référence aux grands films de gangsters,
ceux de Scorcese, Leone ou De Palma, et dans une ambiance qui rappelle
le Gomorra de Matteo Garrone. C'est bien enlevé
et assez palpitant à suivre. Séance familiale
de Cheng-Chui Kuo vient de Taiwan et repose sur un belle idée
plutôt bien exploitée avec un joli et émouvant
retournement final.
Une équipe de télé-réalité laisse
un cameraman 24 heures au sein d'une famille ordinaire. Au contact
de cet intrus, un secret bien enfoui remonte à la surface.
C'est finement observé, plutôt drôle, avec cette
sorte de mélancolie propre au cinéma de ce pays. Le
coeur d'Amos Klein est un film d'animation plutôt
franchement israélien de Uri Kranot et Michal Pfeffer. C'est
une très belle évocation de la construction du mur
qu'Israël a bâtit entre lui et ses voisins palestiniens,
à travers les bribes de souvenirs qui remontent à
Amos Klein subissant une opération à coeur ouvert.
Il se trouve que Klein est l'un des artisans de la construction
du mur. Les souvenirs de Klein sont autant de moments de l'histoire
du pays, autant d'étapes qui le voient s'enfoncer dans l'engrenage
de la guerre, la violence et le repli sur soi-même. Une oeuvre
intense et techniquement virtuose.
Côté animation, de belles choses comme Skhizein
de Jérémie Clampin dont c'est le second
court. Henri, petit personnage à la grosse tête
ronde est frappé par une météorite et se retrouve
à vivre à exactement 91 centimètre de lui-même.
Ce n'est pas évident à concevoir, c'est encore plus
dur à vivre, surtout quand un psychanalyste s'en mêle
et qu'un décalage vertical se juxtapose au décalage
horizontal. Je ne sais pas si je suis bien clair ? Le délire
mathématique de ce film est rigoureusement contrôlé,
lui, sans oublier un poil de méditation sur la condition
humaine. La vita nuova est la nouvelle
oeuvre d'Arnaud en co-réalisation avec Christophe
Gautry. Inspiré de la vie et de la poésie de Gérard
De Nerval, Demuynck c'est un film de très belles
marionnettes
sur lequel flotte la voix d'Arthur H. envoûtante. Les images
sont en noir et blanc, très travaillées, comme l'est
la technique d'animation et les inventions graphiques. C'est un
film que j'aurais aimé un peu moins raide pour pouvoir l'aimer
plus, un film que j'aurais préféré admirer
moins pour être plus sensible à l'émotion de
la poésie. C'est de la belle ouvrage.
Comme
je l'ai écris en introduction, il y eu plusieurs films plutôt
bien fichus, assez agréables à voir, mais qui ne m'ont
laissé qu'une impression fugitive. Il y a dedans un point
de départ intéressant mais, empruntant des sentiers
trop balisés, ces films se laissent deviner facilement et
me laissent au moment de la résolution avec un sentiment
de banalité. Inutile de s'attarder et voyons du côté
de choses plus intrigantes. La vie lointaine, par
exemple, de Sébastien Betbeder, fait se rencontrer dans la
campagne profonde un fantôme japonais, des ours slovènes
parlants, un réalisateur (japonais lui aussi) en train de
préparer son nouveau film, accompagné de sa jeune
assistante puis rejoint par une amie (quel plaisir de retrouver
Aurore Clément) et un jeune homme fragile venu se reposer.
Il y a aussi une jeune femme blonde qui fait du parachutisme. Le
film déploie lentement mais sans ennui un univers un peu
fantastique, un peu fantaisiste, assez attachant. Il y a bien quelques
soucis techniques (certains plans nocturnes sont difficilement lisibles),
mais dans l'ensemble le film est inventif et surprend constamment.
Ce croisement curieux de la campagne française et d'éléments
venus de la culture du Japon m'a rappelé un assez joli film,
Le pays du chien qui chante (2002) de Yann Dedet et ses
deux japonais fascinés par le film de Jean-François
Stevenin, Le passe-montagne, et venus retrouver les traces
du film dans le Jura. Une scène résume cet étrange
croisement, lorsque le réalisateur s'apprête à
jouer un morceau sur un instrument japonais traditionnel, habillé
comme dans un film de Ozu, le morceau se révèle être...
une chanson d'Adamo.
Étonnant
également Les paradis perdus de Hélier
Cisterne qui se situe en 1968 et propose une sorte de leçon
de relativité. Soit une jeune fille pleinement engagée
dans « les évènements ». Elle vomit ses
parents, braves bourgeois, et veut se mêler des affaires de
son père, industriel dont l'usine est occupée. Ce
faisant, elle va découvrir une facette pour le moins inattendue
de son géniteur et le conservatisme va changer de camp. L'idée
est audacieuse, bien menée malgré un final un peu
prévisible. C'est très bien joué par Julie
Duclos, Philippe Duclos et Marie Matheron.
C'est
plutôt genre Johnny Walker de Olivier Babinet est
une tentative
intéressante de dérapage dans le fantastique.
Porté par un acteur atypique, Pablo Nicomedes, sorte de Vincent
Gallo en moins ours, le film suit son anti-héros minable,
viré de chez sa compagne, dans une errance nocturne entre
deux eaux qui va le mener dans une boucle temporelle façon
Groundhog Day (Un jour sans fin- 1993 déjà)
de Harold Ramis. Le réalisateur arrive très bien à
faire basculer la réalité dans l'étrange à
l'aide de visions incongrues, comme cette gélule géante
qui tournoie au dessus de la ville, et d'une bande son hypnotique,
un peu trop électronique à mon goût mais bien
adaptée à ce récit. A noter la prestation de
la belle Arly Jover, je vais y revenir.
Les
fille de feu de Jean-Sébastien Chauvin, oui celui
du blog, sur un scénario de Sébastien Benedict,
celui
du blog aussi, est un intéressant cas d'espèce.
Le film a été reçu de façon houleuse
lors de la séance où je l'ai vu. J'ai trouvé
ces réactions quelques peu malvenues alors que tant de films
insignifiants reçoivent de polis applaudissements. Le film
touche indéniablement mais il est vrai qu'il n'est pas facile.
C'est une histoire d'amour entre filles, au sein d'un grand ensemble
de banlieue, en bordure d'une forêt de conte de fée.
Elles se cherchent et se perdent, là encore dans une atmosphère
proche du fantastique, celui de Godard dans Alphaville
plutôt. Il y a un très beau travail sur la photographie
signée Simon Beaufils, un talent certain pour filmer les
femmes et les éléments, le vent et l'eau, pour les
cadrages aussi qui rappellent le travail photographique du réalisateur.
Le film dégage une très grande sensibilité
et prend de nombreux risques pour aller au bout de sa démarche.
Du coup il se retrouve plusieurs fois en équilibre instable
lors de scènes comme l'invocation poético-chamanique
devant le feu ou le final qui font décrocher certains. Je
ne peux pas dire que mes goûts me fassent adhérer complètement
à cet objet étrange et entêtant, mais il a ses
beautés.
Assez
proche dans l'esprit me semble être Je vous hais petites
filles de Yann Gonzales (ah ! Ce titre !). Présence
du fantastique, immersion dans un univers très personnel,
héroïnes, atmosphère dépressive, musique
du groupe M83 (groupe que l'on retrouve dans le film précédent),
façon assez directe de filmer le sexe, les deux films partagent
beaucoup de choses, y compris de poser les mêmes problèmes.
Portrait de Kate, une musicienne plus si jeune, qui n'a pas fait
le deuil de son amant mort dix ans plus tôt ni de l'époque
punk, le film est fascinant, rageur et parfois irritant. S'il «
sonne » parfaitement punk-rock tant dans son rythme que dans
son style visuel, il est à l'opposé de Love
You More, et à la vitalité du film de Sam
Taylor-Wood se substitue une ambiance mortifère, décadente
un peu, aussi désespérée que désespérante.
Si je ne suis pas franchement fan des séances de masturbations
brutales de la musicienne, il y a par ailleurs des scènes
prenantes joliment construites comme ce concert lors duquel Kate
voit le public se détourner d'elle et sa musique ne plus
toucher. Ou encore cette soirée post punk, prétexte
à une galerie de portraits hauts en couleurs, assez fellinienne,
d'une faune branchée sans doute authentique. Kate Moran dans
le rôle principal dégage une énergie bienvenue
et irradie le film avec son bel accent, même si la dernière
scène, là encore, est sur la corde raide. Mais c'est
tout sauf un film tiède et c'est que l'on veut voir, bon
sang, de l'audace ! Allez, un
extrait pour se rendre compte.
Vincent Jourdan