Le 1er titre du film était Coolcat,
en référence au personnage du chat Kulka. Pourquoi le
film s’est-il recentré vers le personnage de U, pourriez-vous
nous dire plus précisément comment naissent vos personnages
?
Les autres personnages sont des caractères. J’en ai fait
des animaux, ça pourrait être des enfants, des hommes,
des femmes, des filles. Effectivement, au début j’ai
commencé à traiter la licorne mais je ne voulais pas
que ce soit le personnage principal. Je voulais parler d’un
personnage masculin, étant moi-même un garçon,
j’avais envie d’écrire cette vue subjective de
la vie et finalement le personnage de U s’est imposé.
Peu à peu en découpant, en nettoyant le scénario,
en le réécrivant, je me suis aperçu que ça
m’intéressait davantage d’écrire un rapport
entre deux jeunes filles. Alors cette licorne est différente
des autres parce que son destin est de disparaître et finalement
elle ne disparaît pas vraiment puisqu'elle change de protégé,
simplement. Je suis un peu étonné que ce personnage
n’existe pas davantage dans les histoires pour enfants ; parce
que d’abord, il accompagne l’enfance dans la mythologie
du Moyen Age (c'est le symbole de la protection de la jeune fille
vierge, ndlr) et c’est un personnage assez fascinant, très
très connu, très facile à identifier, mythique
à pleins d’égards et qui pourtant n’a pas
été très utilisé ou très très
peu dans les histoires pour enfants. Donc ça m'a donné
d’autant plus envie de l’attaquer.
Les personnages sont des animaux aux physiques atypiques et
plutôt disgrâcieux, avec de gros et longs nez, de grandes
oreilles. Vous allez à l’encontre des codes esthétiques
dans l’animation; C’est « la beauté des laids
» comme disait Gainsbourg. Pourquoi êtes-vous allé
vers ce type de personnages ?
Ils ne sont pas très différents des personnages que
j’ai l’habitude de dessiner qui sont des caricatures de
personnages. Je suis plutôt un dessinateur humoristique, plus
amusé par dessiner des grands nez, des gros nez, des gros ventres,
des grandes oreilles que des personnages jolis un peu niais qu’on
voit souvent dans l’animation. Il est plus facile de rire de
la caricature que de la beauté ; c’est plus facile aussi
de dessiner des gens laids que des gens beaux. La laideur pose une
question et dans un sens, la beauté y répond. Même
dans le personnage de U, je n’ai pas voulu en faire une ravissante
petite fille parce que je trouvais que la soit disante beauté
des personnages de dessins animés est fade et toujours un cliché.
Donc, la faire un peu différente, avec un trop gros nez, des
cernes sous les yeux, un air un peu malheureux, la rend plus touchante.
Vous abordez une chose délicate pour un film destiné
aux enfants, c’est la sensualité (voire la sexualité)
: il y a la nudité des personnages, les nez phalliques, les
friandises mammaires de Mama… Etait-ce voulu et conscient dès
le départ ?
La dimension sexuelle des contes n’est pas nouvelle. J’aime
bien, sans être explicite, suggérer des choses qui font
partie des questions que se posent les enfants de façon évidente,
et y répondre de façon humoristique le rend plus léger.
J’en ai pris conscience en dessinant et avec les remarques qu’on
m’a faites sur mes dessins de travail. Je me suis dit au fond,
je ne vais pas gommer cette partie qui fait partie de mon humour.
C’est un élément de ce que j’aime mettre
dans les histoires, c'est-à-dire une partie sensuelle ou légèrement
sexuelle mais vraiment soft, sans agresser. C’est tellement
évident, c’est une question que se posent les enfants
de façon permanente et y répondre de cette façon-là
n’est pas différent de l’éducation que j’ai
donné à mes enfants. Donc, pourquoi le faire différemment,
faire quelque chose de plus « public » ? Moi, ça
ne me dérange pas, si certains sont choqués, tant pis.
Je trouve que je suis beaucoup beaucoup moins violent que la plupart
des films pour enfants, les Seigneurs des anneaux et autres
Harry Potter. Je n’aime pas du tout la violence.
Dans les discussions que vous avez pu avoir avec les enfants,
est-ce que cette sensualité est une chose qu’ils relèvent
du film, qu’est-ce qui les interpelle le plus dans le film ?
L’autre jour, j’étais en Italie. On a projeté
le film devant une vingtaine de classes et je me souviens des hurlements
au moment du baiser. C’était des hurlements, des applaudissements,
ils ont noyés le dialogue pendant 5 minutes. Une petite fille
de 12 ans m’a posée la question : « pourquoi avez-vous
fait un baiser dans un film pour enfants ? », alors je lui ai
demandé si elle n’avait jamais vu de baiser ou si elle
n’y pensait jamais. Elle s’est mise à se marrer.
Je crois que les enfants aiment bien cette scène qui désacralise
un peu cet espèce de tabou. Et je trouve sidérant qu’en
2006, ce soit la première fois qu’il y ait un baiser
dans un film d’animation pour enfants. Je ne m’en suis
rendu compte bien après avoir fini le film. Ni Serge, ni moi
n’y avions pensé.
On a l’habitude d’avoir des acteurs connus pour
doubler les voix des personnages mais pour U, il y a une
alchimie incroyable qui s’est produite entre les voix et les
personnages. Sanseverino, Isild Le Besco mais aussi Guillaume Gallienne
(Lazare) et Marie-Christine Orry (Goomi). Comment avez-vous réalisé
votre casting de voix et était-ce prévu dès le
départ qu’il y ait ce ton si particulier qui donne une
personnalité très forte au film ?
Serge et moi avions envie de quelque chose de différent au
point de vue trait, au point de vue décors, au point de vue
animation, au point de vue voix, au point de vue musique. Non pas
pour se différencier mais parce qu’on trouve généralement
ça fade et mièvre. Et en particulier cette histoire
de voix est très très importante pour moi, dans le sens
où je n’aime pas l’animation en France en grande
partie à cause des voix. Ce sont toujours les mêmes voix,
professionnelles, honnêtes, sans plus, qui sont du cachetonnage
d’acteurs qui n’y croient pas une seconde. On avait envie
de vrais acteurs, de voix qui ne soient pas contrefaites, ni exagérées,
de vrais dialogues. C’est vivant aussi parce qu’on a gardé
des prises qui sont approximatives, on a monté de façon
à ce que ce soit très naturel. Donc, ça a été
assez facile et très agréable encore une fois de diriger
ces acteurs magnifiques: Vahina Giocante est sublime dans sa petite
voix cristalline et d’une diction parfaite, isild Le Besco est
fantastique comme toujours, Gallienne est génial parce que
c’est un fou, Bernadette Lafont est décalée comme
toujours. Au départ, on avait des gens plus connus, plus dans
le ton du moment, mais on n’a fait aucune concession, on avait
envie de certains timbres, de certaines dictions qui correspondaient
aux dessins.
Le personnage de Lazare donne une clef quant au film quand
il dit « Nous sommes tous humains comme U ! » . Il m’a
semblé que c’était la ligne de conduite du film
que de tout rendre le plus humain possible, même au niveau des
dialogues qui sont très naturels …
Oui, c’est vrai que ce sont des histoires très humaines,
de rencontres, de drames, d’amours, on peut difficilement faire
plus près de la vie de tous les jours
Propos recueillis par Laurent Devanne
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