))) grégoire solotareff, cinéaste d'animation
 

Il faut être fidèle à son enfance. Lors de son arrivée en France, du haut des sept ans, Grégoire Solotareff se souvient d'avoir croisé une bien étrange créature mi-animale, mi-humaine sur la tapisserie de la dame à la licorne au Musée de Cluny à Paris. Et c'est 46 ans après que cette licorne réapparaît sur les toiles, des salles obscures cette fois-ci, sous la forme d'une petite fille prénommée U.

En 128 ouvrages écrits et dessinés sur 15 ans, Grégoire Solotareff est devenu une figure incontournable du livre pour enfants. Il y a 3 ans, le vieux fantasme de voir ses personnages s’animer sur grand écran s’empare du dessinateur qui adapte Loulou, un de ses succès libraires. Il revient donc aujourd’hui au cinéma avec U, l’histoire de cette petite fille licorne âgée de 5000 ans , d’une princesse longiligne insolente et amoureuse, de deux rats acariâtres et d’une troupe de Wéwés délurés. Désinvolte, drôlissime, romantique et endiablé, U est une merveilleuse fable sur l’enfance qui s’en va et l’apprentissage des sentiments amoureux. À l’opposé de la perfection graphique d’un Michel Ocelot (auteur des somptueux Azur et Asmar et de Kirikou), le style de Solotareff et Serge Elissalde (son acolyte) est tout autre : des personnages «croqués», un crayonné spontané, des contours noirs au feutre-pinceau et des décors peints à l’aquarelle dans l’esprit des impressionnistes. Et puis, il y a ce ton décontracté, frondeur et résolument moderne, des dialogues naturels, un casting de voix complètement décalé (Sanseverino, Isild Le Besco, Bernadette Lafont…) et le swing fougueux de la guitare gitane de Sanseverino.

J'ai rencontré Grégoire Solotareff à l’occasion de sa venue au CRAC de Valence, le 20 octobre 2006. La grande salle était pleine, curieuse et excitée quand le cinéaste a fait son apparition pour répondre aux questions des enfants : «Pourquoi U ne s’appelle-t-il pas F ?»… Les enfants voulaient tout savoir sur cette intrigante licorne et nous aussi…


Le 1er titre du film était Coolcat, en référence au personnage du chat Kulka. Pourquoi le film s’est-il recentré vers le personnage de U, pourriez-vous nous dire plus précisément comment naissent vos personnages ?

Les autres personnages sont des caractères. J’en ai fait des animaux, ça pourrait être des enfants, des hommes, des femmes, des filles. Effectivement, au début j’ai commencé à traiter la licorne mais je ne voulais pas que ce soit le personnage principal. Je voulais parler d’un personnage masculin, étant moi-même un garçon, j’avais envie d’écrire cette vue subjective de la vie et finalement le personnage de U s’est imposé. Peu à peu en découpant, en nettoyant le scénario, en le réécrivant, je me suis aperçu que ça m’intéressait davantage d’écrire un rapport entre deux jeunes filles. Alors cette licorne est différente des autres parce que son destin est de disparaître et finalement elle ne disparaît pas vraiment puisqu'elle change de protégé, simplement. Je suis un peu étonné que ce personnage n’existe pas davantage dans les histoires pour enfants ; parce que d’abord, il accompagne l’enfance dans la mythologie du Moyen Age (c'est le symbole de la protection de la jeune fille vierge, ndlr) et c’est un personnage assez fascinant, très très connu, très facile à identifier, mythique à pleins d’égards et qui pourtant n’a pas été très utilisé ou très très peu dans les histoires pour enfants. Donc ça m'a donné d’autant plus envie de l’attaquer.

Les personnages sont des animaux aux physiques atypiques et plutôt disgrâcieux, avec de gros et longs nez, de grandes oreilles. Vous allez à l’encontre des codes esthétiques dans l’animation; C’est « la beauté des laids » comme disait Gainsbourg. Pourquoi êtes-vous allé vers ce type de personnages ?
Ils ne sont pas très différents des personnages que j’ai l’habitude de dessiner qui sont des caricatures de personnages. Je suis plutôt un dessinateur humoristique, plus amusé par dessiner des grands nez, des gros nez, des gros ventres, des grandes oreilles que des personnages jolis un peu niais qu’on voit souvent dans l’animation. Il est plus facile de rire de la caricature que de la beauté ; c’est plus facile aussi de dessiner des gens laids que des gens beaux. La laideur pose une question et dans un sens, la beauté y répond. Même dans le personnage de U, je n’ai pas voulu en faire une ravissante petite fille parce que je trouvais que la soit disante beauté des personnages de dessins animés est fade et toujours un cliché. Donc, la faire un peu différente, avec un trop gros nez, des cernes sous les yeux, un air un peu malheureux, la rend plus touchante.

Vous abordez une chose délicate pour un film destiné aux enfants, c’est la sensualité (voire la sexualité) : il y a la nudité des personnages, les nez phalliques, les friandises mammaires de Mama… Etait-ce voulu et conscient dès le départ ?
La dimension sexuelle des contes n’est pas nouvelle. J’aime bien, sans être explicite, suggérer des choses qui font partie des questions que se posent les enfants de façon évidente, et y répondre de façon humoristique le rend plus léger. J’en ai pris conscience en dessinant et avec les remarques qu’on m’a faites sur mes dessins de travail. Je me suis dit au fond, je ne vais pas gommer cette partie qui fait partie de mon humour. C’est un élément de ce que j’aime mettre dans les histoires, c'est-à-dire une partie sensuelle ou légèrement sexuelle mais vraiment soft, sans agresser. C’est tellement évident, c’est une question que se posent les enfants de façon permanente et y répondre de cette façon-là n’est pas différent de l’éducation que j’ai donné à mes enfants. Donc, pourquoi le faire différemment, faire quelque chose de plus « public » ? Moi, ça ne me dérange pas, si certains sont choqués, tant pis. Je trouve que je suis beaucoup beaucoup moins violent que la plupart des films pour enfants, les Seigneurs des anneaux et autres Harry Potter. Je n’aime pas du tout la violence.


Dans les discussions que vous avez pu avoir avec les enfants, est-ce que cette sensualité est une chose qu’ils relèvent du film, qu’est-ce qui les interpelle le plus dans le film ?
L’autre jour, j’étais en Italie. On a projeté le film devant une vingtaine de classes et je me souviens des hurlements au moment du baiser. C’était des hurlements, des applaudissements, ils ont noyés le dialogue pendant 5 minutes. Une petite fille de 12 ans m’a posée la question : « pourquoi avez-vous fait un baiser dans un film pour enfants ? », alors je lui ai demandé si elle n’avait jamais vu de baiser ou si elle n’y pensait jamais. Elle s’est mise à se marrer. Je crois que les enfants aiment bien cette scène qui désacralise un peu cet espèce de tabou. Et je trouve sidérant qu’en 2006, ce soit la première fois qu’il y ait un baiser dans un film d’animation pour enfants. Je ne m’en suis rendu compte bien après avoir fini le film. Ni Serge, ni moi n’y avions pensé.


On a l’habitude d’avoir des acteurs connus pour doubler les voix des personnages mais pour U, il y a une alchimie incroyable qui s’est produite entre les voix et les personnages. Sanseverino, Isild Le Besco mais aussi Guillaume Gallienne (Lazare) et Marie-Christine Orry (Goomi). Comment avez-vous réalisé votre casting de voix et était-ce prévu dès le départ qu’il y ait ce ton si particulier qui donne une personnalité très forte au film ?
Serge et moi avions envie de quelque chose de différent au point de vue trait, au point de vue décors, au point de vue animation, au point de vue voix, au point de vue musique. Non pas pour se différencier mais parce qu’on trouve généralement ça fade et mièvre. Et en particulier cette histoire de voix est très très importante pour moi, dans le sens où je n’aime pas l’animation en France en grande partie à cause des voix. Ce sont toujours les mêmes voix, professionnelles, honnêtes, sans plus, qui sont du cachetonnage d’acteurs qui n’y croient pas une seconde. On avait envie de vrais acteurs, de voix qui ne soient pas contrefaites, ni exagérées, de vrais dialogues. C’est vivant aussi parce qu’on a gardé des prises qui sont approximatives, on a monté de façon à ce que ce soit très naturel. Donc, ça a été assez facile et très agréable encore une fois de diriger ces acteurs magnifiques: Vahina Giocante est sublime dans sa petite voix cristalline et d’une diction parfaite, isild Le Besco est fantastique comme toujours, Gallienne est génial parce que c’est un fou, Bernadette Lafont est décalée comme toujours. Au départ, on avait des gens plus connus, plus dans le ton du moment, mais on n’a fait aucune concession, on avait envie de certains timbres, de certaines dictions qui correspondaient aux dessins.


Le personnage de Lazare donne une clef quant au film quand il dit « Nous sommes tous humains comme U ! » . Il m’a semblé que c’était la ligne de conduite du film que de tout rendre le plus humain possible, même au niveau des dialogues qui sont très naturels …
Oui, c’est vrai que ce sont des histoires très humaines, de rencontres, de drames, d’amours, on peut difficilement faire plus près de la vie de tous les jours

Propos recueillis par Laurent Devanne

.