jean-claude brisseau
))) jean-claude brisseau, cinéaste

5 avril 1994. Proche banlieue parisienne. Nous rencontrons Jean-Claude Brisseau dans un studio de post-synchronisation où il peaufine son dernier film: L'ange noir. Cet homme au physique imposant et au franc-parler nous parle de son cinéma, de son style particulièrement hétérogène, allant du magnifique De bruit et de fureur -alternant réalisme et poésie sur fond de violence sociale - à Céline, plus mystique.

 

Vous avez été professeur de français, pourquoi êtes-vous venu au cinéma ?
J'aimais le cinéma depuis bien longtemps. Après avoir passé mes deux bacs - je n'avais pas encore 18 ans - j'espérais faire l'Idhec mais je n'ai pas pu parce qu'on n'avait pas assez d'argent. Ma mère était femme de ménage. Je suis donc entré à l'école normale, j'ai été instit puis prof. En 1975, à cette époque-là, je ne pensais absolument pas à faire du cinéma. Par contre, j'aimais toujours ça et les caméras Super-8 sonores sont sorties. J'en ai acheté une et j'ai réalisé deux films pendant les vacances avec des jeunes gens : un en hommage à Hitchcock qui durait 20 minutes et l'autre, un petit film intimiste dans le genre de Céline. J'ai écrit, c'est moi qui filmais, qui cadrais, qui ai fait le montage, qui ai fait la prise de son. Je faisais tout. J'ai même été obligé de faire le comédien deux fois. Je ne regrette pas d'avoir eu tout à faire dans la mesure où ça m'a beaucoup appris. Les jeunes gens ont tenu à ce que le film soit présenté dans un festival de films amateurs à l'Olympic. II se trouve que le hasard ait voulu que Rohmer soit dans la salle et le second hasard est qu'un copain ait su qu'il était dans la salle et qu'il m'ait presque de force emmené dans son bureau. Le film lui avait beaucoup plu et il m'a aidé à faire un autre film qui m'a déclenché des commandes pour la télévision et qui ont eu du succès.
A la suite de ça, j'ai obtenu l'avance sur recettes et j'ai fait mon premier film pour le cinéma.
La décision finale de ne me consacrer qu'au cinéma remonte à Noce Blanche, parce que j'ai pensé que quand De bruit et de fureur sortirait, ce serait un désastre. Ca a été un énorme succès critique, mais je n'étais pas sûr de pouvoir gagner ma vie. Je gagnais plus à l'Education Nationale qu'en faisant ce métier là, et de loin.
J'ai eu le coup de chance commercial de Noce Blanche, avec deux millions d'entrées sur la France, juste derrière Trop belle pour toi de Blier. Par contre le film a très bien marché à l'étranger et il avait coûté beaucoup moins cher que Trop belle pour toi. Voilà comment je suis venu au cinéma.

Et comment s'est passé la réalisation de Un jeu brutal, votre premier long métrage, au niveau de la production, de la direction d'équipe et des comédiens ?
Le film a coûté deux millions. Dans cette perspective, comme je payais les gens, je tournais de 20 à 30 plans en 8 heures, sans assistant. Je tournais à toute vitesse. Ca a d'ailleurs été le rythme de De bruit et de fureur. Je me suis toujours occupé du jeu des comédiens, ça n'a pas changé, ça s'est même approfondi au fur et à mesure. En ce qui concerne l'équipe, on s'est toujours bien entendu. A chaque fois qu'on tourne une scène, en général, je sais exactement où va être placée la caméra, les échelles de plan, c'est pour ça que je peux aller très vite quand je tourne. Le seul inconvénient quand on tournait en extérieur, c'était le temps, les nuages, la pluie.

Vous n'utilisez jamais d'assistants ?
Des gens m'ont donné des coups de main mais ce ne sont pas des assistants au sens où on l'entend. Par exemple, jamais je ne laisserai quiconque faire le plan de travail à ma place. On peut faire des pré-repérages pour moi, mais le repérage définitif, c'est moi qui le fait. C'est moi qui choisis mes comédiens, qui les reçois, je ne fais jamais appel à un directeur de casting. On réfléchit au style photographique avec le chef opérateur, on fait même des essais qui sont très importants. Par exemple, sur le dernier film avec Sylvie, on a fait des essais en studio, on est arrivé à la conclusion que pour le type d'image qu'on voulait, il fallait mettre des projecteurs très loin et donc il fallait que le choix des décors se fasse en fonction de cet élément-là.

C'est aussi une manière d'avoir un regard plus global sur l'ensemble du film.
Absolument, c'est évident, je prépare tout minutieusement, et comme je sais que le tournage ne se passera pas comme prévu, ça me permet de m'accommoder très vite. Comme dans certains Simenon, Maigret dit : "Je m'imbibe!". Pour moi, c'est un peu pareil. Je vois tous les moyens qui sont à ma disposition: les comédiens, les décors, la photo et à partir de ça, j'essaie de voir quel style je vais donner au film.

Comment élaborez-vous vos scénarios ?
C'est variable. Parfois je pars d'une idée philosophique et je descends ensuite à la concrétisation.

Ca se voit surtout dans De bruit et de fureur.
Paradoxalement non. C'est plutôt le contraire qui s'est produit là ! Je suis né dans Ies HLM et j'ai connu la délinquance. Et quand je suis tombé sur mes élèves à Bagnolet, j'ai vraiment découvert une réalité, une violence que je n'aurais jamais soupçonné. Ce film a d'abord été une sorte d'interrogation sur la réalité nouvelle à laquelle j'avais à faire face et au fur et à mesure que j'avançais, je me suis rendu compte qu'il y avait un film plus profond à faire. Je me rappelle la première fois où Cremer et sa femme ont lu le scénario, sa femme qui était psychiatre m'a dit texto: "On n'est jamais allé aussi loin dans le meurtre du père". Je n'avais pas songé délibérément à inscrire un contenu de type psychanalytique, mais elle faisait référence non pas à ce que j'appellerais la psychanalyse individuelle, mais à la psychanalyse des masses puisque c'était au sens quasi-mythique qu'elle employait ce terme. Je me suis penché là-dessus et c'est un des éléments qui m'a conduit à essayer de donner une autre dimension au film. Par contre, quand j'ai fait Céline, c'était la reprise des thèmes de mes 3 films précédents.

Vous inspirez-vous beaucoup de votre propre vécu dans vos films ?
Pas au sens de ma vie personnelle, parce que je ne me mets pas en scène. Aucun personnage n'est moi, ni ma projection. Aucun personnage dans aucun de mes films n'est mon porte-parole, contrairement à ce qui a été dit ou pensé. D'autre part, quand j'écris une histoire, je me mets à la place des personnages que je n'aime pas, pour les défendre. Par exemple, j'ai un modèle dans la vie du personnage joué par Cremer dans De bruit et de fureur. Je me suis mis à sa place et j'en ai fait un personnage presque... pas plus mythique, n'exagérons rien, mais ayant une dimension complètement différente de celle qu'avait le personnage dans la vie. Comme tout le monde, je me sers de ce que j'observe autour de moi, je réfléchis à cela et la plupart du temps, mes personnages sont un mélange de deux ou trois personnages qui existent vraiment.

Vous n'avez donc aucun personnage fictif ? Je pense à l'enfant au serin dans De bruit et de fureur, il recherche un idéal, il s'accroche à la poésie...
Il n'y a aucun personnage fictif dans mes films. Je me suis toujours inspiré de personnages qui existaient vraiment. Par exemple, le passage avec la poésie dans De bruit et de fureur, je me rappelle d'un gamin, un petit arabe qui, un jour, avait lu un texte. Il avait une force poétique considérable et c'est ça qui m'a inspiré. Il n'y a jamais de gens fictifs. Par contre, j'ai pu prendre modèle ailleurs. Le personnage joué par la petite Paradis dans Noce Blanche, c'est le mélange de trois filles différentes dont aucune d'ailleurs n'a été mon élève. Les gens ont cru que je racontais au premier degré une aventure que j'avais eu avec une élève. Par contre, j'ai observé des histoires identiques chez les autres. Je pense en profondeur que pour un prof, tomber amoureux de l'une de ses élèves, c'est le risque numéro un du métier, la réciproque étant vraie. Si on se laissait aller, l'école ne serait plus qu'un gigantesque "baisodrome". La seule chose que j'aurais pu mettre dans mon film sur ce terrain-là, c'est le rapport que j'ai eu quand je suis tombé amoureux de Lisa (Lisa Hérédia, ndlr) qui joue dans Céline et qui est ma monteuse. Elle avait douze ans de moins que moi et là, ça m'a posé de réels problèmes.

Vous choisissez systématiquement dans vos films des personnages très opposés !
Il est rare que deux personnages qui sont l'un avec l'autre soient totalement identiques.Il y a un mélange de personnages complètement différents tels qu'ils existent. Parfois même contraires. Parce que les contraires s'attirent et en même temps, souvent, ne peuvent être des doubles. Par exemple, il y a en fait de grosses similitudes dans Un jeu brutal, entre Cremer et sa fille. L'histoire étant d'ailleurs le croisement d'itinéraires entre les deux. C'est un double itinéraire mais la fille et son père se ressemblent beaucoup, alors qu'il y a peu de similitudes entre Jean Roger (De bruit et de fureur) et le gamin au serin. Jean Roger choisissant le gamin au serin parce qu'il est plus faible que lui, plus tendre. Ca lui permet de rouler des mécaniques, de pouvoir apparaître comme étant plus fort et c'est pour ça que dès lors personne ne l'en empêche. Il va de plus en plus loin dans la délinquance.

Pensez-vous qu'il y a une osmose possible entre ces deux éléments … on pense au bien et au mal ?
Bien sûr. Il y a des rapports entre les deux, c'est évident. Ce qui m'intéressait, c'était le passage de l'état du petit Jean Roger. Au début, quand son copain lui dit: "Pourquoi tu fais mal aux bêtes ?", l'autre tout surpris lui répond: "Mais c'est pas toi qui as mal. Quand on torture quelqu'un, c'est pas nous qui avons mal, donc on peut faire ce qu'on veut !" et à la fin il se met à avoir un amour authentique et plus profond, un respect pour autrui.Ce qui m'intéresse,c'est le passage de l'un à l'autre. La question de fond est toujours une question ,premièrement, liée à la morale : "Quel est le sens de la morale?", deuxièmement, dans le domaine métaphysique et bien sûr dans notre rapport avec elle.

En plus d'acteurs professionnels, vous employez des jeunes comédiens ou des premiers rôles. Comment se passe la direction de ces jeunes comédiens ?
De la même manière. Mes rapports sont les mêmes avec les différents acteurs. Que les acteurs soient professionnels ou non, j'aime bien les observer suffisamment pour essayer de m'imprégner d'eux afin qu'ils soient le mieux possible sur l'écran. Ma technique avec ceux qui n'ont pas d'expérience préalable et ceux qui en ont une, c'est la même.Les choses sont plus faciles avec les gens qui n'ont jamais tourné parce qu'ils me font confiance. En même temps, avec ceux qui ont déjà de l'expérience, il y a un travail qui est déjà fait et qui n'est pas à refaire. Par exemple, ils ont tous pris l'habitude, en principe, d'aborder les personnages d'une certaine manière.

Vous venez de finir votre dernier film. Quel est le sujet ?
Ah ! Je ne vous en parlerai pas !

Quels sont les interprètes ?
Il y a Sylvie Vartan, Tcheky Karyo, Michel Piccoli, une jeune inconnue qui s'appelle Alexandra Vienusky et d'excellents comédiens de théâtre comme Claude Winter, Bernard Verley, Claude Giraud. L'idée de départ du film remonte en fait à De bruit et de fureur. J'avais eu une conversation avec Patrick Brochro et la soeur de Brigitte Bardot. J'étais en train de leur raconter le problème qui s'était posé avec moi dans De bruit et de fureur. Je ne voulais pas que le spectateur s'identifie à François Negret comme on s'identifierait à un héros de film américain, et inversement si on ne s'identifiait pas à lui, le film sombrait. Je me suis posé la question : "Comment faire passer les méchants ?". Je me suis rendu compte que la technique pour les hommes et les femmes était complètement différente et qu'en fait pour les femmes, c'était plus compliqué.Le départ de l'écriture du scénario avec Sylvie a été ça : "Comment rendre fascinante une femme qui ment, une femme que tout le monde considérerait comme une salope ?

Pourquoi avoir choisi Sylvie Vartan ?
Je l'ai rencontré par hasard. J'étais à Cannes pour De bruit et de fureur. Timide, je suis allé la voir et je lui ai dit que j'avais beaucoup regretté qu'elle n'ait pas fait Pierrot le fou (de Jean-Luc Godard avec Anna Karina, ndlr). C'est là qu'elle m'a dit qu'elle ne savait même pas qu'on lui avait proposé le sujet. Et j'ai eu l'idée de faire le film avec elle dès ce moment-là. Le moment du choix de Vanessa Paradis a été lié aussi à Sylvie parce que si vous regardez bien Sylvie, quand elle avait 16, 17 ans et que vous regardez les mêmes angles avec Vanessa Paradis, elles se ressemblaient beaucoup. A un moment, j'avais d'ailleurs l'idée d'un film avec les deux, enfin, deux films différents avec le même personnage. L'un à16 ans et l'autre à 40 ans et puis j'ai abandonné l'idée.

Vous avez donc écrit le rôle pour Sylvie Vartan ?
Oui, complètement.

Et pour les autres films ?
Je n'ai jamais écrit en fonction des gens qui pourraient jouer dedans, excepté Sylvie Vartan. J'ai rencontré tout simplement Cremer pour mon premier film. J'avais d'abord proposé le rôle à Piccoli, mais il ne pouvait pas. Je me suis très bien entendu avec Bruno. On a beaucoup travaillé sur les problèmes de comédie comme je le fais systématiquement. Par contre, je sais qu'il ne voulait pas faire De bruit et de fureur parce qu'il pensait qu'il ne serait pas crédible en bonhomme des banlieues et en fait il a été parfaitement crédible!

Avez-vous des projets ?
Oui, trois, dont un gros truc qu'on me propose de faire en costumes. Je vais d'ailleurs proposer à Piccoli de jouer le rôle principal, mais avant, je vais faire un tout petit film.


Propos recueillis par Mickaël Monnier et Clotilde Dupont




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