jean-claude brisseau
))) jean-claude brisseau, cinéaste

Depuis Un jeu brutal (1982), Jean-Claude Brisseau n’a jamais cessé de prendre des risques avec ses films, osant le mélange des genres, privilégiant l’expérimentation et côtoyant l’interdit. Alors qu’il s’intéresse au tabou de la sexualité féminine avec Choses secrètes (2001), des comédiennes n’ayant pas été retenues pour le film l’accusent d’avoir profité d’elles pendant les essais. Jugé coupable à la suite d’un invraisemblable procès, et victime d’une publicité nauséabonde, Brisseau ressort meurtri de cette affaire. Mais loin de céder à ses détracteurs, il se met à nouveau en danger en poursuivant sa quête du plaisir féminin, avec un film en forme de manifeste pour son travail : Les Anges exterminateurs (2006).
À l'occasion de la sortie du film en DVD, Brisseau évoque de nouvelles attaques, mais affirme surtout un peu plus l’intérêt et la difficulté de sa démarche artistique. Rencontre le 4 avril 2007 dans une librairie parisienne.

 
 


Les Anges exterminateurs revient sur les problèmes que vous avez rencontrés tout au long de l’élaboration de votre précédent film, Choses secrètes, et pose ainsi la question fondamentale de la représentation du sexe au cinéma. À quel moment ce projet est-il né et quelles en ont été les motivations ?
D’abord, Choses secrètes m’avait posé un certain nombre de problèmes, parce que je voulais reprendre la méthode que j’avais utilisée sur mes premiers films Super 8, c’est-à-dire partir d’une trame narrative et interroger les comédiens sur un magnétophone, puis décrypter et réécrire un dialogue à partir de ça, et le leur donner le lendemain pour qu’ils le jouent. Mais je n’ai pas pu réutiliser cette technique et j’ai fait un film complètement construit en 35 mm, avec lequel j’ai eu des problèmes liés au sexe. Je me suis posé la question de la représentation du sexe à ce moment-là, et j’ai cherché pendant longtemps une utilisation équivalente à celle que Hitchcock avait employée dans les séquences de meurtres de Psychose. Je ne trouvais pas, enfin j’ai juste trouvé à un moment. Hélas, j’étais aveugle sur une chose qui m’a valu tous mes problèmes. J’ai abouti à un certain type de mise en scène où j’étais obligé d’utiliser le plan-séquence et des plans relativement larges, c’est-à-dire pas de découpage, ce qui implique un gros travail devant la caméra avec les comédiens.

Mon but dans Choses secrètes était, en dehors du domaine philosophique, mais d’un point de vue dramatique, d’essayer de savoir si l’on pouvait utiliser l’émotion liée au sexe, comme Hitchcock avait utilisé la peur pour donner la trouille. Hitchcock, quand il fait Psychose, nous informe qu’une vieille dame tue avec un grand couteau et qu’elle peut surgir de n’importe où. Du même coup, quand un personnage se trouve devant l’escalier ou devant une porte, on se demande si la vieille dame ne va pas arriver du haut de l’escalier ou de derrière la porte. Mais elle ne surgit de nulle part et l’on dramatise du vide. Je m’étais dit qu’on allait montrer deux filles qui ne portent pas le sexe sur leur visage, et dont on sait qu’elles ont envie de faire toute une série de choses que le grand public veut voir, surtout les femmes. On va voir ensuite qu’elles sont capables de le faire, on va les montrer dans un bureau. Et alors qu’elles ne font rien dans un premier temps, le spectateur va se demander ce qu’elles vont faire et va dramatiser du vide de la même manière.

Quand le film est sorti, un producteur m’a dit : «Je te donne cinq millions de francs et tu fais un film !». Comme j’avais rencontré le tabou du sexe sur Choses secrètes, je me suis dit que j’allais faire un film là-dessus, de la même manière que j’avais fait De bruit et de fureur sur le tabou de la petite délinquance. Alors que ce producteur ne m’avait demandé qu'une dizaine de pages, j’ai commencé à écrire - après avoir fait vaguement le choix de comédiennes qui n’ont hélas pas fait le film - un premier document qui faisait quatre-vingt pages environ. Finalement, le producteur a abandonné le projet. En le retravaillant, j’ai eu envie d'introduire des éléments fantastiques pour insérer une comédienne. J’ai repensé le film et je l’ai construit d’une autre manière, toujours en gardant le thème du tabou du sexe. Je l’ai construit un peu comme une sorte de tragédie classique, comme Œdipe roi, dans une perspective circulaire, et en m’inspirant aussi vaguement de Cocteau, tout au moins d’Orphée. Je me suis dit que j’allais faire l’expérience, tout en suivant le public, en donnant des émotions, de mélanger le sexe, l’émotion sur le sexe, avec des éléments poétiques, surréalistes, éventuellement des éléments comiques, et voir comment tout cela allait fonctionner. Ce travail-là m’a d’ailleurs passionné.

Par contre, un des réels problèmes dont les gens sont peu conscients, c’est le travail pour tourner les séquences de sexe. Il y a par exemple une séquence d’amour à trois entre filles, où il a fallu huit heures de répétitions. Les gens disent : « Il en a profité, lui qui aime bien les femmes, il a vu des filles à poil qui baisent ensemble pendant huit heures ». Mais j’en avais marre, j’étais saturé ! Ça a été un travail très difficile, d’abord de préparer ce qui va être fait, de répéter comme un ballet, mais aussi que ça soit juste et que les comédiennes soient capables d’être touchantes. Pour les hommes qui aiment les femmes, c’est facile. Mais pour les femmes, c’est beaucoup plus compliqué. On doit avoir une certaine authenticité. Les femmes ont souvent l’habitude de la simulation du sexe. Du même coup, elles voient très vite sur leurs consœurs ce qui ne va pas, alors que les hommes n’y voient rien. Quand des femmes me disent que 90% d’entre elles sont en train de simuler quand elles font l’amour avec des mecs, je me dis, si c’est vrai, qu’il y a peu de mecs qui s’en rendent compte. Mais les femmes voient.


L’intrigue des Anges exterminateurs reprend des fantasmes déjà présents dans Choses secrètes, mais introduit également de nombreuses scènes de confidences …
Tout ce que j’ai utilisé dans le film, soit comme scène, soit comme dialogue, est parti de confidences des femmes. Je n’ai rien inventé.


Ces confidences viennent-elles des rencontres avec les comédiennes de Choses secrètes ?
Non, pas nécessairement avec les comédiennes de Choses secrètes. Elles n’ont pas grand chose à voir avec ce qu’il y a dans le film. C’était des confidences que j’ai reçues il y a des années, sur un film en particulier, et avec des femmes de tous âges que j’ai rencontrées et avec lesquelles j’ai discuté.


De quelle manière procédez-vous avec les comédiennes avant et pendant le tournage ? Favorisez-vous le travail de répétition en amont pour tourner ensuite un minimum de prises ?
De toute façon, je tourne très vite et il n’y a qu’une prise ou deux. Ce que je fais sur le sexe est la même chose que pour tout le reste. D’abord, il faut être sûr que les filles sont capables de faire sur l’écran ce qui est écrit dans le scénario, ce qui n’est pas une évidence. J’ai été très critiqué sur ce terrain-là, par un certain nombre de gens, mais il faut dire qu’ils n’ont jamais été confrontés à ça. Ils laissent faire, ils attendent tranquillement et ils font ce que presque tout le monde fait dans ces cas-là, ils se disent : « On réglera ça sur le tournage, on attendra ». Et au moment du tournage, rien ne se passe. Il y a même des tas de problèmes : les filles ne savent pas ce qu’elles vont faire, elles ont peur, tout le monde a peur et en général, ça foire. Donc je préfère à la limite travailler avant. Surtout que je n’aime pas enlaidir les gens, et qu’il y a par exemple certaines positions, certains angles, qui ne pourraient pas coller et que j’élimine. Dans mon film précédent par exemple, comme il avait été fait avec trois millions de francs, il y a une des comédiennes de 25 ans qui donnait l’impression dans certains plans d’en avoir 30, parce qu’on n'avait pas les moyens de l’éclairer. Eh bien ces plans-là, je les ai coupés. D’ailleurs, le montage a été parfois lié à ces éléments-là.

Quand vous voyez la séquence d’amour à trois, ça se déroule en quatre minutes avec deux plans, sans compter le contrechamp sur le comédien. Cela veut dire que les filles, qui sont totalement froides au début, auront exactement trois minutes et demi pour arriver à donner l’impression d’un orgasme authentique. C’est beaucoup plus difficile qu’on l’imagine, surtout quand vous êtes obligés de travailler en fonction de la lumière et de la position de la caméra. Je me rappelle qu’une des comédiennes a dit à un critique, à propos de la séquence sur le canapé : « Vous ne vous rendez pas compte de la difficulté, nous savons que la caméra va commencer à bouger à un moment et que nous devons avoir l’orgasme quand la caméra s’arrête. Nous sommes obligées de penser à ça et, en même temps, nous sommes obligées de penser à nous-mêmes et à jouer la montée ». Quand vous êtes en train de faire l’amour, quel que soit votre partenaire, en général, pour que vous ayez un minimum de plaisir, vous n’êtes pas en train de penser à tous les détails matériels qu’il y a autour de vous. Mais les comédiens, justement, sont obligés de penser à la caméra. Ce n’est pas si facile que ça. Surtout que les comédiens n’ont pas l’habitude de ce type de séquences, parce qu’on ne les apprend pas, comme je le dis dans les cours d’art dramatique. Pourtant, ça fait partie de la vie, mais il y a une interdiction sur cette question. Effectivement, pour beaucoup de gens, tout au moins quand ils sont relativement jeunes et même après, la vie sexuelle fait partie des choses extrêmement importantes dans la vie.

La force de la sexualité est telle que c’est une des motivations les plus importantes dans le comportement des êtres humains. Le paradoxe, c’est qu’on ne la trouve pas dans le cinéma, sauf dans les films X, qui sont la plupart du temps le degré zéro de l’écriture cinématographique. C’est pour ça que j’ai eu des tas de problèmes, dont les gens n’ont pas conscience parce qu’ils voient seulement le résultat final. Je vais vous donner un exemple qui vient de mon film précédent, Choses secrètes. À un moment, des critiques m’avaient demandé de commenter une séquence. C’est le moment, après la séquence que j’appelle « Les mecs : mode d’emploi », où Coralie demande à l’autre fille de simuler un orgasme. Cette séquence était pour moi une séquence-clé, parce qu’on va voir le mensonge en acte. Tout le film est organisé sur l’illusion, le simulacre, le mensonge, et pas seulement ce que fait Sabrina vis-à-vis des deux cadres, car on s’aperçoit à la fin que Coralie elle-même manipule tout le monde. Tout est organisé sur l’illusion et la manipulation. On va voir les filles mentir en actes, y compris dans le domaine sensuel. Donc, je ne peux pas faire autrement que tourner un plan-séquence, sinon on se dira : « Tiens, il a tripoté au montage ». Il faut voir quelqu’un qui va mentir et simuler un orgasme en plan-séquence. En même temps, ce plan-séquence ne peut pas durer une éternité. Je suis à trois quarts d’heure de film et il me reste une heure et quart derrière. Je ne peux pas faire durer ça dix minutes, un quart d’heure. Donc il va falloir réduire ça en deux minutes, deux minutes et demie. Il faut que la fille, en deux minutes, deux minutes et demie, fasse se demander au spectateur, homme et femme : « Elle simule ou elle est en train de se laisser prendre au jeu ? ». Elle a l’air de se laisser prendre au jeu. Du même coup, on regarde dans le coin gauche de l’écran pour voir ce qu’elle est en train de faire. À un moment, une première secousse, une deuxième, une troisième, on se dit qu’elle a un véritable orgasme. Puis la fille tombe, elle a l’air épuisée. Ensuite, elle ouvre son œil, malicieux : « Alors, ça a marché ou pas ? ». La fille ne sera pas capable de reproduire ça pendant une éternité. Ça veut dire qu’il a fallu tout préparer, pour un truc qui dure deux minutes et demie. Et je répète, on n'apprend pas à faire ça dans les cours d’art dramatique. Il ne s’agit pas de simuler les pleurs. Encore qu’au cinéma, la réelle douleur n’est pas simulée.

La caméra est impitoyable et voit dans les yeux des gens s’ils sont en train de simuler ou pas. Dans La prisonnière du désert, quand John Wayne arrive devant la maison brûlée et sort son fusil, on voit dans ses yeux des pleurs ou l’équivalent de pleurs. Il ne peut pas tricher, il faut que ça soit authentique. Si jamais il est en train de jouer la comédie, ça tombe. En plus, il faut que ce soit discret. Vous avez besoin d’authenticité. Eh bien là, c’est sur le sexe, où en plus il y a tout le corps qui bouge. J’ai été obligé de voir ça tout seul avec les comédiennes, qui acceptent de s’y prêter ou pas. Si elles n’acceptent pas d’ailleurs, ce n’est pas la peine de faire un film. Certaines ont eu des problèmes. Je suis assez furieux de constater que mon assistante a eu des tas de problèmes après, dans les milieux ultra-cultivés.


Je voudrais revenir sur un autre choix de mise en scène important, celui de la musique. Vous travaillez depuis longtemps avec Jean Musy. Comment se passe votre collaboration avec lui ? Quelles indications lui avez-vous fournies pour ce film ?
Il n’a pas écrit de musique, sauf une à un moment, pour ce film. C’est-à-dire qu’il m’a apporté un CD avec vingt-cinq thèmes. J’ai écouté. Il y en avait deux qui m’intéressaient et un troisième qu’on n’a pas pu utiliser. J’ai réutilisé aussi des thèmes qui venaient de mes films précédents, entre autres le film avec Sylvie Vartan, L’Ange noir. Il n’a écrit qu’un seul thème, qui n’était d’ailleurs pas du tout prévu pour ce que je lui avais demandé, et que j’ai utilisé quand même. Il l’a rectifiée, mais la musique n’a pas du tout été écrite pour ce film. Sur Noce Blanche et L’Ange noir, je lui livrais le premier montage du film sous la forme d’une cassette. À partir de ça, il écrivait, il me proposait des choses et je lui expliquais ce que je voulais. Puis je m’en allais et je revenais trois jours après. Il me faisait réécouter des musiques, des thèmes, qu’on modifiait en fonction de la cassette. On travaillait à deux. Je n’ai jamais écrit quoi que ce soit. Par contre, je lui donnais des conseils. Sur Choses secrètes par contre, il n’y a que des musiques classiques que j’ai toutes choisies. La musique de fin aurait dû être différente. On voulait l’Adagio de Barber, mais j’ai réalisé qu’il avait déjà été pris et que ça coûtait cher en droits. Je suis allé au dernier moment chercher une autre musique, qui pouvait être cohérente avec le reste. J’ai trouvé deux musiques de Vivaldi qui correspondaient très bien.


Vous sentez-vous proche de la démarche artistique ou des préoccupations d’autres cinéastes ? Je pensais notamment à Catherine Breillat.
J’ai déjà discuté de ça avec Catherine, mais elle ne cherche pas les mêmes choses que moi. Elle a d’ailleurs eu un certain nombre de problèmes, moins que moi, mais du même ordre, parce que certains comédiens étaient incapables d’assumer ce qu’ils avaient fait sur les films. Elle ne cherche pas à déclencher le désir du spectateur, mais on va tous les deux dans une zone un peu vierge, où le cinéma ne s’est pas engagé. Ceci dit, je ne vais pas faire des films uniquement là-dessus. J’ai fait un mélo après De bruit et de fureur, en sachant que tous les gens qui m’avaient porté aux nues allait me descendre, ce qui a été en grande partie vraie. Mais si je n’avais pas fait ça, j’aurais été condamné à faire toute ma vie un De bruit et de fureur bis, ter…


Justement, avez-vous de nouveaux projets ?

Oui, j’en ai deux que je vais essayer de mener de front. Un film semi-improvisé, tourné en DVD, pour lequel il faut que je trouve une esthétique. Je voulais au début ne pas écrire de scénario, mais je vais être obligé d’en faire une partie, parce que je me heurte à quelque chose de vraiment difficile, par rapport à ce que je veux faire. Et puis un film policier atypique, qui est plutôt un drame, mais qui aura un côté policier avec une fin très spectaculaire. J’espère le faire, mais il me faut des vedettes pour ça.


Propos recueillis par Stéphane Tralongo



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