jean-françois richet
)))jean-françois richet, cinéaste
 

Paris, vendredi 20 Août 1999, bureaux de Why Not Production, 18H00…
J-F. Richet, réalisateur d’Etat des Lieux, Ma 6–T va crack–er et De l’Amour, films réalisés pour la plupart à la marge du système, nous semblait cristalliser l’idée de provocation dans le jeune cinéma français, pour les réactions vives que ses films suscitent… même si l’intéressé conteste l’affirmation.
Rencontre avec ce réalisateur de 33 ans dont l’honnêteté des propos pourra être provocatrice…

 
 

Est-ce que ton prochain film sera produit dans la même économie qu’État des lieux ou Ma 6-T va crack-er, à la marge du milieu ?
Mon prochain sera beaucoup plus lourd que d’habitude car je tourne avec de vrais acteurs et cela t’impose donc une façon de travailler. Là, on pourra répéter 200 fois la même scène, je pourrai multiplier les axes comme je le veux, on tournera à 1 caméra. C’est mieux ! Sur Ma 6–T va crack–er, on tournait à 2 caméras car je pouvais difficilement refaire faire la même scène à mes acteurs, pour avoir au moins 2 axes, pas sur toutes les scènes mais un certain nombre. Là, évidemment 2 caméras = 2 axes bâtards, pas assez précis. C’est pas des vrais champ-contrechamps extrêmes parce qu’il y a des questions de lumière, tu vois c’est différent.

Pourquoi si peu de presse ? Envie de t’effacer ou boycottage des médias ?

C’est vrai que je refuse tout, ça fait des mois que je n’ai pas accepté un truc… La revue de presse d’État des lieux est énorme : le nombre de conneries que j’ai pu dire ! Et cela va de la couv’ du Monde au Figaro ou l’Humanité. Je pense que j’ai trop parlé à la presse. Mais pour Ma 6–T va crack–er, j’ai dis des conneries un peu partout ! Pour un film qui coûtait 6 millions, je suis partout… même trop. Maintenant, je sélectionne vachement, je ne parle que de mon métier et plus du reste. Ou alors, lorsque c’est très politique, je vais dans des journaux dans lesquels je me reconnais. Par contre, je n’accepte les interviews qu’au moment de la sortie du film car cela me fait de la promotion. Un film cela doit être vu, il faut savoir qu’il existe, mais en dehors de ça, je n’accepte rien d’autre. Peut-être que pour mon prochain film, je ferai une radio, un journal, une télé et puis c’est fini car cela ne m’intéresse pas du tout ce côté-là. Surtout que mon prochain film, je le fais avec Virginie Ledoyen. Elle est plus médiatisée que moi et tant mieux, ça fait aussi partie de son travail de faire connaître le film, et de le défendre s’il était attaqué, ce que je pense, sera le cas. Ce sera plutôt à elle qu’à moi de le faire…

Un recul notable de ta part, donc…
Ouais, mon but ce n’est pas d’être médiatisé, c’est que mon fils/mon film (il remarque à peine son lapsus, pour le coup réellement révélateur, ndlr) se fasse connaître. Et qu’il y ait ma gueule, je m’en fous.

On ne te verra pas jouer dans le prochain, alors ?
Exact ! Au début, j'avais écrit pour elle et moi. Et puis en fin de compte, j’ai décidé de pas le faire pour avoir un peu plus de recul et il m’est difficile de jouer avec elle. J’ai pris un autre mec et je fais des essais avec lui. Pour l’instant, ils sont concluants mais ce n’est pas encore un acteur : c’est Yazid de NTM. Et là, j’ai produit le film d’un gars de mon quartier - dedans, il avait le premier rôle, un tueur à gages - et il joue super bien. Donc, c’est lui qui va faire le rôle avec Virginie.

En deux mots, comment résumerais-tu ton prochain film ?
On dit qu’une bonne histoire se résume en une phrase, je ne sais pas si c’est vrai. Mais ce qui compte plus que l’histoire, c’est l’intention. Et le point de vue, on ne peut pas le résumer en une phrase.

Quelle était ton idée de départ, alors ?
L’idée de départ, c’était de tourner avec Virginie. C’est elle qui m’a motivé à écrire.

C’est donc le fameux film d’amour qui devait succéder à État des Lieux ?…
C’est un film d’amour qui finit mal. On l’avait mis de côté car je ne voulais pas faire un film difficile après Ma 6–T va crack–er. Et comme tous les réalisateurs, j’ai 3 ou 4 projets sur le feu et c’était celui-là le plus abouti, donc on a décidé de faire celui-là. C’est un film que je n’ai heureusement pas fait il y a un ou deux ans car il était beaucoup plus dur qu’actuellement. Il y a des bons et des méchants, et les méchants ce sera toujours les mêmes, pour moi. Donc, c’est l’Etat les méchants et je crois que c’était assez manichéen. Là, la police, c’est plus la corporation que l’individu. En gros, l’histoire, c’est une fille dans un commissariat qui se fait violer par un flic. C’est d’après des faits vrais, ça existe, c’est alarmant.

Cela pourrait ressembler à une version féminine de la dernière partie de Ma 6–T va crack–er
Non, ça n’a rien à voir. Mes deux premiers films étaient avec plein de véracité, et là, c’est fictionnalisé. On va le faire en 35 mm et on hésite encore entre le format 1:85 et 2:35. Il y a une vraie photo qui sera très chaude. Cela se rapprochera de ce film avec Jodie Foster, Les Accusés. Comment il traite le viol et le tribunal. Ca ressemble plus à ça qu’à Ma 6–T va crack–er. J’ai envie de sortir de ce ghetto, et si je fais ce métier-là c’est pour m’ouvrir. Ma lutte n’a jamais été que pour les cités mais plus pour le prolétariat. La fille ne vient pas d’une cité mais d’une zone pavillonnaire. Je pense que tous les films sont politiques et que là, il y a un point de vue radical par rapport à ce qui se fait. Maintenant, c’est une fiction comme peut l’être n’importe film américain à caractère social.

La fille sort d’une zone pavillonnaire, c’est un univers a priori différent de celui des cités. Est-ce que tu sais de quoi tu parles, tu t’es renseigné spécialement ?
Les mecs, c’est des mecs des cités, des quartiers. Maintenant, c’est pas des voyous, c’est pas des mecs qui traînent dehors. Le rôle principal, c’est Yazid qui est maghrébin et qui travaille à l’usine. Il est archi-intégré, c’est pas un mec violent. Il jouerait le rôle du mec de Virginie. Quant à elle, je crois que les filles qui viennent des zones pavillonnaires, je les connais bien… (rires). Ce sont des gars et des filles que je côtoie… et au-delà de ça, ce qui unifie l’idée, c’est le point de vue de l’injustice. A un moment, voilà, le viol est inadmissible. Quand, en plus, il est commis par des gens qui sont assermentés et qui sont là, soi-disant, pour représenter la loi - même si c’est la loi bourgeoise -ça me semble très intéressant.

Pour le scénario, tu t’y ai mis seul, contrairement aux deux premiers films. Tu t’y sentais prêt, était-ce un sujet personnel ?
Je m’y sentais prêt, sinon je le ferais pas. Sujet intime, oui, même si ça n’est pas arrivé dans mon entourage, je crois que ça interpelle tout le monde. Et moi, en tant qu’artiste, je trouve que c’est important de parler de ça. Mais c’est pas ça qui va changer le monde… je le sais très bien. Et c’est pour ça que je veux fictionnaliser le film. Pour montrer que c’est du cinéma et que c’est pas ça qui va changer le monde. C’est pas parce que tu vas faire une image floue en 16mm que ton film sera plus vrai ! Déjà, le cinéma c’est pas vrai. Que ce soit de Ken Loach à Eisenstein, c’est pas faux. C’est une transcription de la réalité avec un point de vue qui est important ou pas, que ce soit le point de vue des opprimés ou des oppresseurs. A la base, le cinéma existe pour distraire, il ne faut pas l’oublier… Il est possible de divertir d’une façon dramatique, comme ici, ou ludique comme avec Les Visiteurs.

Pourquoi rejettes-tu le terme de 'provocation' par rapport à ton cinéma ? Tu lui préfères peut-être celui de 'subversion' ?
Parce que je n’ai pas que ça à faire… Tu vois c’est toujours pareil… y’a Matthieu Kassovitz qui disait à l’époque de la sortie d’Assassins, qui est un film que je trouve vraiment bien. C’est certainement un des meilleurs film de ces 10 dernières années en France; un film avec un vrai point de vue de réalisateur, c’est un mec qui est vraiment très fort. En tout cas, il disait qu’il voulait "choquer la bourgeoisie". J’ai envie de lui répondre : Mais t’as que ça à faire ? Moi, je suis en porte-à-faux avec ma classe sociale. Choquer la bourgeoisie, non. La combattre, oui. C’est un luxe de vouloir choquer les gens. Je préfère éduquer les gens dont je me sens proche, que choquer ceux qui à la base me seront hostiles.

Comprends-tu que l’on puisse penser de toi que tu es provocateur ?
Je n’ai jamais lu ça de moi… Peut-être qu’on le dit de moi, mais après, c’est une question de définition : on a peut-être pas tous la même. C’est pas grave et ça m’empêchera pas de vivre. J’ai pas que ça à faire… c’est tellement dur de faire un film. Je vais pas dire que c’est une abnégation, car j’ai travaillé 5 ans en usine et je peux te dire que c’est plus difficile de faire un film que de bosser en usine. Mais c’est beaucoup plus gratifiant, humainement. Tu rencontres des gens, tu gagnes plus de thunes, ton avenir est devant toi plutôt que derrière, t’es moins aliéné même si tu l’es d’une certaine façon. C’est beaucoup plus dur, ça pompe une énergie vraiment énorme ! C’est simple, on ne confie pas un budget de 15 millions de francs à un merdeux de 30 ans. Pas avant que tu fournisses des preuves et du travail. Moi, je demande un crédit de 50.000 francs à ma banque, on me dit non. Je demande à faire un film à 15 millions de francs, on me dit oui. C’est qu’il y a du travail à fournir. C’est un métier que tout le monde veut faire et peu y arrivent. Ca veut dire quoi ? C’est que c’est dur, au delà des connections à avoir. Je pense qu’il y en a plein qui seraient capables de le faire mais qui n’en ont pas la possibilité. C’est pas l’élite qui va y arriver. Y’a tellement de paramètres pour y arriver, que si ton but, c’est de provoquer, c’est que je comprends pas comment t’es passé au travers du filet. Quand Mathieu Kassovitz dit ça, c’est une phrase irréfléchie et pourtant c’est pas un con. Peut-être que de dire cette phrase-là, c’est une façon de provoquer ?

Plus qu’une manière de provoquer, ton cinéma c’est une envie de politique ? Est-ce que les films ne devraient pas tous être politiques ?
Je sais pas, j’aimerais… mais je ne sais pas si c’est possible longtemps. Je ne pense pas qu’un film change le monde. Faire un cinéma politique, c’est aussi un problème d’ego : raconter une histoire et vouloir que des milliers de personnes la voit. Alors, en même temps, vouloir mener un combat politique c’est de l’ego…

De toute manière, tes films ne risquent-ils pas de n’atteindre que ceux qui ne seront pas offusqués par ton discours …?
A la base, on ne prêche que pour sa chapelle. Tu auras beau faire le film le plus anti-raciste, si c’est un fils de pute de nazi qui le voit, il ne va pas l’aimer. Le cinéma révèle des choses que tu as déjà en toi. Je me souviens à l’époque d’ État des Lieux, il y avait une projection dans les quartiers populaires. Un ouvrier qui devait avoir 50-60 ans, que la vie avait mangé – ça se voyait sur son visage – est venu me voir les larmes aux yeux, pour me dire que "y’a que moi qui peut le comprendre ton film !". Je ne pense pas qu’il y ait que lui, mais il y a une petite vérité, là-dedans. Parce que le mec était ouvrier, il a dû être humilié par son patron, il devait être un peu politisé dans les années 60/70, il avait dû voir le mouvement politique et la conscience de classes s’estomper et il a dû prendre ce film pour une lettre personnelle. Et je pense que ça révèle des choses. Dans Ma 6–T va crack–er, si dans les quartiers, les jeunes défavorisés comprennent que la seule façon de s’exprimer, c’est la violence - que cela soit bien ou pas bien - mais qu’ils comprennent ça, et bien je pense qu’ils vont voir ce film d’une façon positive. S’ils ne le comprennent pas, ils vont être pour les flics et la répression. Les deux films que j’ai fait, te mettent dans un contre et un pour. C’est déjà ça. Et même quand il y a un mec qui sait déjà qu’il est contre, tu peux commencer à parler avec lui, il peut se positionner à un point de vue. Au-delà de ça, ton film se trouve à côté de la caisse de supermarché en vidéocassette, et tu vas l’acheter avec un film des Charlots… C’est pas plus que ça. Un film ne change pas la société. Je pense que le plus grand film du monde, c’est Octobre (de Eisenstein, ndlr). Si tout le monde l’avait vu et pouvait le voir et que cela pouvait changer la société, il y aurait la révolution demain. C’est pas comme ça que cela se passe, et d’ailleurs heureusement, car c’est eux qui possèdent tous les moyens d’information et on serait encore plus écrasés qu’on ne l’est.

De toute manière, s’il passe à la télévision, ce sera tard, sur Arte !
Mais c’est très bien ! Mais ça ne mérite pas de passer ailleurs parce que c’est pas un film particulièrement distractif. La distraction, à la grande échelle, c’est le plus petit dénominateur commun qu’il faut prendre. Donc État des lieux comme Ma 6–T va crack–er n’ont pas leur place à 20h30 sur TF1.

Justement, n'y a-t-il pas de l’argent de TF1 dans Ma 6–T va crack–er ?
C’est l’argent de TF1 International, c’est-à-dire que ce sont les droits vidéo uniquement. Mais quand je dis TF1, ça pourrait aussi bien être France 2. Je ne dénigre, ni l’un ni l’autre. L’argent de TF1 ou de Canal + a la même odeur. Le but, c’est de faire du profit de façons différentes. Sur Canal, ce serait plutôt réunir tous les marginaux ensemble: les fans de foot –enfin le foot, c’est pas marginal – les fans de films de cul, les fans de films en v.o… et tout ça fait une grosse masse populaire de développer des projets plus personnels comme les miens ou ceux de Karim Dridi. Et puis TF1, ils prennent le plus petit dénominateur commun de la masse et cela leur permet de développer des films de masse, comme Les Randonneurs ou Les Visiteurs 2. C’est du business !

D’ailleurs c’était voulu de vendre Ma 6–T va crack–er autour de 80 francs, pour rendre la cassette accessible au plus grand nombre ?
En effet, c’est pour cela que j’ai choisi TF1. C’étaient les seuls à me proposer un film à moins de 100 francs. Faut savoir si tu préfères en vendre moyennement, mais en faisant pas mal de fric ou en vendre énormément et faire moins de fric. En gros, 50.000 cassettes ont été vendues avec des marges de moins de 15 francs à partager avec toutes les parties, malgré sa courte carrière en salles, pour cause de boycottage de la part des exploitants.

Est-ce que tu crois que la provocation existe au cinéma ?
Mais provoquer qui surtout ? Est-ce que Scorsese cherche à provoquer avec La Dernière Tentation du Christ ? Non. Et pourtant des intégristes l’ont pris comme une provocation. Et c’est pas son but, c’est un catholique, il voulait même être curé. Le roman est écrit par Katzansky, un orthodoxe, et le scénario vient de Paul Schrader, un protestant. Et ça donne un film merveilleux sur le christianisme. Mais des gens l’ont pris comme une provocation !
Provoquer, il faut vraiment avoir que ça à foutre. Dans l’humour, peut-être. Coluche provoquait sur scène, mais dans Tchao Pantin ou Banzaï, est-ce qu’il provoque ? Non…
Je ne crois pas que le cinéma soit un art ou un média de la provocation, maintenant, il peut être pris comme tel. Est-ce que Crash (de David Cronenberg, ndlr) a provoqué ? Je ne crois pas. Sa thématique de métal pénétrant de la chair humaine, c’est ce qu’il y a de mieux dans le film – mais c’est pas son meilleur film. Mais sa thématique a été jusqu’au bout. On voyait des prémices dans Faux Semblants avec ses instruments gynécologiques. C’est pas une démarche provocatrice, je crois qu’il a une névrose. Il ne doit pas se dire, je vais faire un film pour provoquer, il va juste au bout de son idée. Même avec eXistenZ et ces gens qui se branchent, c’est la même chose. C’est un vrai auteur. Je ne crois pas qu’il fasse de la provocation, là…

Pour un réalisateur, un auteur à fortiori, provoquer c’est juste dévoiler un monde intérieur et extrême ?

Est-ce que La Vie est Belle est un film qui provoque, vue la polémique engendrée ? Je ne crois pas, même si, idéologiquement, je ne cautionne pas ce film-là. Je crois qu’il l’a fait avec beaucoup de sincérité. Est-ce que la sincérité doit passer avant le point de vue ? C’est ça le problème, je ne trouve pas ça bien. Lui, ce n’est pas un négationniste à la base. Pourtant c'est l'histoire d’un gamin qui va traverser la Shoah sans s’en rendre compte. Si on demande à cet enfant qui a été dans les camps de concentration, s’ils existent, il va dire non. Là où c’est pernicieux, c’est que l’on cautionne son rêve avec le char… le mec a vécu dans un rêve. Nous sommes bien loin de la vie à ce moment-là. Est-ce que le destin individuel va l’emporter sur le destin collectif ? La seule représentation des morts juifs, l’enfant ne la voit pas. C’est comme une toile – on dirait du Kurosawa – c’est le seul truc qui devrait être réel et c’est irréel. Le problème a interpellé Roberto Benigni, et c’est bien, mais on ne peut pas tout cautionner sous prétexte que les gens sont sincères. C’est la même chose pour Matthieu avec La Haine. Les bavures policières, ça l’interpelle, mais quand tu vois le film, je ne peux pas cautionner ça… C’est un mec sincère, c’est un mec bien et s’il y avait autant de réalisateurs qui s’intéresseraient aux problèmes de société, ça irait peut-être un peu mieux.

Est-ce que tu fais peur aux gens de cinéma, aux producteurs notamment –financièrement ou politiquement parlant ? Cela t’a-t-il coûté des projets ?
Je crois que je suis un des rares réalisateurs à faire ce que je veux en France, à moins que je demande un film à 80 millions de francs. Je pense qu’il faut faire ses preuves. Mais y’a plein d’acteurs qui veulent travailler avec moi, y’a plein de producteurs qui veulent me produire. Je n’ai pas de problèmes avec ça. A un moment, les producteurs se disent que mon premier film a coûté 300.000 francs avec 50.000 entrées sur 2 salles. Ma 6–T va crack–er a coûté 6 ou 7 millions et j’ai fait 100.000 entrées en 10 jours; la vidéo et la B.O. sont aussi un carton.

Mais les producteurs n’ont pas peur - comme pour Ma 6–T va crack–er - que ton prochain film soit boycotté par des salles ou des chaînes de distribution ?
Ca dépend du sujet, tu vois. J’ai dit ce que j’avais à dire sur mon quartier. Mon prochain film, c’est pas un film de quartier. Il y a une identification au rôle masculin, au rôle féminin. C’est un film plutôt moins radical que mes autres films qui ne racontaient rien, je ne vois pas le problème. Dedans, il y a un flic gentil, un flic méchant, j’ai repris la structure hollywoodienne et puis voilà. Je crois que les gens veulent s’identifier aux personnages. Le cinéma ça sert à ça. On pouvait dans l’URSS des années 30 faire un film sans identification parce qu’on faisait des films sur la masse, une classe sociale en générale, sans identification. Eisenstein et Vertov le faisaient très bien, mais actuellement les gens ne veulent pas ça. Ca ne sert donc à rien de prêcher en chinois ou en javanais quand les gens parlent le grec.

Le magazine Première te demandait à l’époque d’État des lieux ce que tu ferais si tu avais un budget de 10 ou 15 millions de francs et tu répondis : « un western ! ». Ma 6–T va crack–er fut-il ce western ?
Peut-être, mais je ne l’avais pas conçu comme un western ! Sinon, je l’aurais tourné en Scope comme tous les westerns classiques. Mais alors, qui sont les indiens ? Ce serait nous, les gens de banlieue ? Un western comme Les Cheyennes de John Ford qui adopte le point de vue des indiens.

Le titre du prochain film ?
Je ne sais pas encore… Il y en avait un, mais je vais le changer, c’était L’Avenir est derrière nous, mais c’est pas assez commercial (le film sortira un an plus tard sous le titre De l’amour, ndlr). Il arrive un moment où les gens ne veulent pas voir un film négatif avec un titre négatif. Je pense que c’est ce qui résumerait mieux le film. Un titre, c’est comme une affiche, ça doit appeler les gens, et c’est pas une oeuvre en soi. Je pense que c’est pas assez percutant, il y a trop de poésie. Il faut un titre qui accroche pour que les gens aillent voir le film. Ca m’est déjà arrivé de pas voir un film, à cause du titre. J’ai récemment vu Rapa Nui en vidéo de Kevin Reynolds et contrairement aux apparences, c’est un film prolétarien archi fort sur les Incas ! Pourtant le film avait une bande annonce qui pue, une affiche ridicule et le film fut un flop… Il faut savoir appâter les spectateurs. Tout ça, c’est du business. Même si on résiste, en face de nous, il y aura Les Charlots. Et les gens iront voir déjà Les Charlots à la base… Donc, je n’ai pas encore de titre, mais ça viendra. Le film devrait sortir en mai ou juin 2000.
Musicalement, j’aimerais travailler, sous réserves, avec tous les gens du Cercle Rouge : Yazid, 2bal 2Neg’, Mystic. J ’aimerais poursuivre une collaboration avec IAM, Passi, Stomy Bugsy. Des gens avec qui je m’entends humainement dans la vie. La F.F. nous ont demandé d’être dessus. Ce sera oui car je les aime bien. Ils ont plein d’énergie, sachant qu’ils vont la perdre d’ici 15 ans… J’espère pour eux qu’ils la garderont très longtemps. On va faire ça comme B.O., si on maîtrise tout artistiquement, sinon on lâche. On va pas dire qu’on s’en fout de la thune mais ce ne sera pas au prix de notre liberté, artistiquement.

Dans quelle mesure, les gens qui te donnent de l’argent, qui te produisent, adhèrent-ils à tes propos politiques ?
A la base, je suis pas un mec violent. Du moment que les gens arrivent à comprendre – même sans l’accepter – que ceux qui n’ont rien, obtiennent en prenant et non pas en quémandant…J’impose pas mes idées. J’ai un trajet, en fonction des gens que j’ai rencontré, du lieu où j’habitais. J’ai été accessible à un certain discours plus qu’à un autre et l’idée d’égalité ne rebute pas les gens avec qui je travaille. Je pense que tous les gens - à part les gros enculés de fils de pute de nazis, de racistes, je parle même pas des xénophobes, je parle des racistes - on veut tous un monde d’égalité idéale, même si on pense que c’est une utopie. Maintenant, il y a des moyens différents d’y arriver. Certains vont penser que c’est d’une façon violente - un acte révolutionnaire est un acte violent - et d’autres vont penser que c’est avec des réformes…Quand on s’entend sur le fond, même si les moyens sont différents, ça va. Quand tu analyses l’Histoire, tu constates que les défavorisés ont toujours tout obtenu par la violence. Non pas que cela nous fasse plaisir, mais parce qu’on avait pas le choix, hélas. Sinon, je ne parle pas politique avec tout le monde. Quand je bosse avec les gens de TF1, ils aiment plutôt bien le film et il l’ont bien défendu donc ils ont bien dû s’y reconnaître. Quand je fais un film avec TF1, c’est qu’ils le vendent le mieux possible et si, en plus, je m’entends comme je me suis entendu avec eux, tant mieux, je peux re-bosser avec eux, il n’y a aucun problème… Quand je bosse avec Canal +, c’est pareil. A la base, l’idée est généreuse, les gens bossent avec toi. Je ne pense pas qu’on aiderait un facho de la même façon. Pour beaucoup, ce dont je parle, c’est une utopie, donc ça ne peut pas faire peur, on peut travailler ensemble.

Pour Ma 6–T va crack–er, as-tu dû t’autocensurer ?
Non, j’ai mis tout ce que j’avais sur le cœur mais évidemment on ne peut pas tout mettre… La vraie censure est budgétaire et financière. Ah, si !... Mais c’est plus une question de point de vue. A un moment, pendant la scène des émeutes, j’étais sur une grue, je prends le viseur de champ et je vois que j’étais en courte focale. C’était beau, il y avait de la fumée qui montait sur l’objectif, les voitures brûlaient, il y avait 500 mecs et 400 flics. Tu te dis "Putain, ça tue comme plan ! ". En plan large, c’est Hollywood ! J’ai demandé 5 minutes de réflexion pour savoir si je le mettais ou pas dans le film, et j’ai finalement dis non ! Car toutes les émeutes que j’ai fait, c’était à hauteur d’homme. On ne pouvait pas faire de spectacle avec ça. Ce n’était pas le bon film, mais j’en ferai pour un autre film. Pour celui-là, vu le format en 16mm, la véracité qui en sortait et c’était pas des acteurs… je me suis dit qu’il ne fallait pas faire ça, il ne faut pas faire du 'beau plan'. Et si j’avais fait ce plan, tout le monde aurait dit: "T’as vu le beau plan !". Donc, je l’ai pas fait. Et après ça, je me suis dit: "Jean-François, tu es mature !". Ca me rappelle cette histoire de John Ford qui disait à peu près : "A quoi ça sert de bouger la caméra quand c’est très bien quand elle bouge pas ?… ". C’est en pensant à cette phrase que j’ai hésité à pas le faire. Si Ford n’a pas fait ce que j’aurais pu faire, je ne vois pas pourquoi je l’aurais fait.

Dans tes deux films, il y a l’intervention d’un groupe de rap. Quelle est sa fonction ?
Chuck D., leader de Public Enemy, disait que le rap était le CNN du pauvre… Mais ce n’est plus vrai ! Les interruptions musicales étaient pour moi une manière ludique d’extraire le spectateur du film tout en le gardant conscient face aux questions posées. D'habitude, un message, c’est prise de tête, ici je tente d’être distrayant en reprenant la forme du vidéo-clip. Dans les salles, les jeunes chantaient en cœur ! Les réponses venaient d’elles-mêmes.

Sans jeu de mots, on peut dire que, socialement, ton premier film est un constat, le second un avertissement, on aurait donc pu s’attendre au pire pour le troisième. Qu’est-ce qui fait que l’on ne soit pas arrivé au pire ?
Au mieux ! ? Les moyens… J’avais envie de faire la Révolution soviétique ou la Commune de Paris, mais ça coûte très cher. J’ai envie de développer ma carrière – si on peut parler de carrière – de la calculer, sinon on calcule à ta place. J’ai envie d’avoir une très très grande liberté pour faire des films politiques, à petits budgets entre 300.000 francs et 12 millions disons. Et envie de faire des films de distraction car je m’éclate en regardant les films de John McTiernan, tous ces films là. Quand j’aurai rapporté beaucoup d’argent avec ces films-là, j’aimerais pouvoir faire Octobre, ou la Commune de Paris ou Actes sur les premières églises chrétiennes qui étaient très révolutionnaires, d’après la Bible. Ce sont des films qui coûtent donc, il faut que j’en rapporte d’abord.

C’est un peu la méthode Coppola qui réalise, de temps à autre, des films commerciaux pour réaliser des films plus personnels. Tu n’as pas peur de te fourvoyer dans certains projets comme lui ?
Sur 20 ou 30 films il est possible que je me fourvoie pour différentes raisons, mais je me suis beaucoup plus fourvoyé en bossant à l’usine, quand je travaillais pour un patron. Un mec comme Coppola qui faillit crever sur le tournage d’Apocalypse Now, je comprends qu’il puisse faire des films moins bons. C’est une question d’équilibre personnel. Pour Ma 6–T va crack–er, je n’avais rien fait d’autre et émotionnellement, c’est trop dur. Tu perds tes cheveux, le sommeil, tes amis et finalement ça ne vaut pas le coup car un film ne changera jamais la société. Si ça changeait le monde, tu pourrais au moins passer pour un martyr ! Se fourvoyer, ce serait faire des films à l’inverse de ses convictions, le reste c’est de la facilité. Les gens ne vont-ils pas vers le confort ? Je ferai des films pour le plus grand public car je crois que le cinéma est un art distractif…

Et comme Coppola, comptes-tu produire de jeunes talents ?
J’ai galéré 15 ans pour faire mon film. J’ai produit le film d’un jeune de ma cité mais surtout des albums d’artistes de rap qui ont été maintenant signés par des majors… Je veux bien pousser les gens mais pas les tirer… sinon, on leur arrache la main ! Cependant, je suis à la recherche d’un équilibre personnel et familial, aussi je n’aiderai pas autant les autres par le futur. Faire du cinéma, cela représente pas moins de 15 ans d’études personnelles : analyser des films pour développer nos potentiels, connaître l’histoire du cinéma et les films eux-mêmes… Pour cela, je dis souvent aux jeunes que je rencontre, d’acheter des classiques du cinéma et de les étudier, des Satyajit Ray, des Ozu ou des Charlie Chaplin. Il faut comprendre que le cinéma, c’est aussi cela : une caméra immobile avec un objectif de 50mm (un objectif "neutre" qui reproduit le regard humain, ndlr.). Cette sobriété me parait indispensable pour un premier film. C’est une démarche intelligente que des réalisateurs tels que Jim Jarmusch ont eu avec Permanent Vacation, qui est une suite de plans séquences mis bout à bout. Le mec est doué ! D’un autre côté, qu’est-ce qui revient le plus cher dans un film ? Le son… C’est pourquoi Besson fait Le Dernier combat qui est non sonore, pas muet et financier… Il a trouvé le moyen narratif de se dégager d’un problème technique et économique. C’est archi intelligent ! Quand on veut faire un film c’est toujours possible… Demain, je peux faire un film pour 30.000 francs puisque avec Virginie Ledoyen, on avait, un moment, le projet de faire notre prochain film en Super-8 !

Pourquoi as-tu abandonné cette idée ?
Le Super-8 impose une forme dure et je n’en voulais surtout pas… Le sujet est déjà assez dur pour que la forme le soit aussi. L’autre problème sur mon prochain film, c’est que je ne sais pas encore si je le réaliserai en format 1:85 ou 2:35, aussi le découpage ne peut être le même. En Scope, l’information est horizontale contrairement à des formats plus carrés… Il serait impossible de réaliser La Grève de Eisenstein en Scope ! Le format impose donc la mise en scène.

Es-tu donc adepte, comme les réalisateurs américains, du story-board ?
Non ! Je fais tout comme Eisenstein… Je dessine surtout des plans en vue d’avion indiquant les mouvements de la caméra que je relie à des dessins indiquant mes envies de cadres. Je pense que le cinéma est mouvement et pas une bande dessinée. Le problème quand tu donnes un story-board à un technicien, il verra avant tout un cadre même si tu penses avant tout au mouvement ! Avec ma technique, il voit avant tout le mouvement et ensuite le cadre.

Des projets américains, comme certains des réalisateurs de ta génération ?
Quand les américains ont vu Ma 6–T va crack–er, ils m’ont demandé combien avait coûté le film et quand je réponds 6 ou 7 millions de francs, pour eux, c’est le budget sandwiches ! Alors, ils se disent: s’il fait ça avec 6 millions de francs, qu’est-ce qu’il fera avec 5 millions de dollars ? Ils voient ça de façon concrète. Ils aiment leur métier mais ils n’idéalisent pas. Donc, en effet, j’envisage de faire quelque chose prochainement là-bas.

Tu n’as pas peur du syndrome des cinq dernières minutes, où, en général, la fin d’un blockbuster US est destinée à la grand-mère qui accompagne son petit-fils au ciné ?
On fera ça ! C’est toujours pareil… Je ne vais pas mettre de la politique s’il n’y a pas lieu. J’y ferai des films de distraction car je pense que mon ego artistique, je l’aurai développé ailleurs. Et si, à un moment c’est le prix à payer pour tourner un Bruce Willis ou Sean Penn : OUI ! Je veux bien donner les 5 dernières minutes du film au producteur. Il peut même couper mon film, c’est pas grave –du moment qu’il n’y a pas de message en jeu. Jusqu’à présent, j’ai toujours eu carte blanche avec mes producteurs (TF1, Arte, Canal +…), mais je ne sais pas comment je réagirai le jour où ça se produira. Quand on réalise un film fort, même en lui coupant des plans, il reste fort. Beineix disait au Cercle de Minuit, que toucher à son film, c’était comme si on le violait ou qu’on lui coupait un doigt… Moi, tu peux me couper des plans, mais tu me coupe pas un doigt ! Quand on pense qu’Octobre a été remonté par l’équipe de Staline… et c’est quand même le plus grand film du monde ! Y’a pas un film au monde aussi fort qu’Octobre, à tous les niveaux, et pourtant le film a échappé à Eisenstein. Alors, c’est à toi de faire ton travail le mieux possible. Et il faut savoir pourquoi on lutte. Demain, je lutterai jusqu’à la mort si je tourne Le Capital. On y coupera pas un plan. Mais si c’est "Bozzo fait du ski", et que je le fais pour distraire, peut-être que le producteur est le mieux placé pour savoir ce qui plaît… Mais il faut que j’y réfléchisse. Peut-être que le producteur me dira que ce film à 30 millions de dollars, c’est lui qui le coupe et que le prochain à 10 millions, je ferai ce que je veux, même un sujet politique. C’est Lénine qui disait qu’il fallait savoir faire des concessions, pas politiques mais stratégiques.
Je crois que j’ai fait des films assez durs et j’en ferai encore car je m’exprime assez facilement dedans, mais je n’aurai pas de problème d’ego pour lutter pour un plan. Peut-être que je ne pourrai pas le vivre, mais je n’espère pas être comme ça. Et puis le nombre de films que j’ai vu, qui ont certainement été remontés et qui sont super biens…On ne remonte pas La Splendeur des Amberson (de Orson Welles,ndlr), mais qui peut actuellement en faire autant ? J’aime bien True Romance, mais tu peux le remonter. Qu’est-ce qu’on demande d’un tel film ? Rythme, efficacité, plaire au maximum de monde… Alors que dans La Splendeur des Amberson, il y a une thématique sur la vieillesse, le progrès, c’est donc plus difficile de couper.

Est-ce que tu te sens seul dans le cinéma français ?
Mais on est tous seuls ! C’est un métier où il faut protéger son univers. Maintenant, il y a des gens avec qui je m’entends bien : Arnaud Desplechin (un réalisateur qui se pose des questions, un intello doué), Xavier Beauvois (plus spontané, un fainéant mais trop doué : quand il arrive il sait où poser la caméra !), Karim Dridi, Matthieu Kassovitz… Mais quant à nous mettre dans une famille… Il n’y a même pas de courant – jeune –, on fait tous des films tellement différents avec Yan Kounen, Nicolas Boukhrieff, Christophe Gans… Ce qui nous relie, c’est qu’on aime vraiment le cinéma et qu’on va tous aimer aussi bien un Ozu qu’un McTiernan… ou un Richard Donner, mais peut-être qu’ils vont pas être d’accord là !

Propos recueillis par Nachiketas Wignesan.



Nota : Cet entretien a été réalisé pour le supplément détachable Provoc’ et cinéma (pp.15-17) de la revue Repérages qui en a publié une version bien plus courte dans son numéro 8 d’octobre-novembre 1999.
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