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Est-ce que ton prochain film sera produit dans la même
économie qu’État des lieux ou Ma 6-T
va crack-er, à la marge du milieu ?
Mon prochain sera beaucoup plus lourd que d’habitude car je tourne
avec de vrais acteurs et cela t’impose donc une façon de
travailler. Là, on pourra répéter 200 fois la même
scène, je pourrai multiplier les axes comme je le veux, on tournera
à 1 caméra. C’est mieux ! Sur Ma 6–T va
crack–er, on tournait à 2 caméras car je pouvais
difficilement refaire faire la même scène à mes
acteurs, pour avoir au moins 2 axes, pas sur toutes les scènes
mais un certain nombre. Là, évidemment 2 caméras
= 2 axes bâtards, pas assez précis. C’est pas des
vrais champ-contrechamps extrêmes parce qu’il y a des questions
de lumière, tu vois c’est différent.
Pourquoi si peu de presse ? Envie de t’effacer ou boycottage des
médias ?
C’est vrai que je refuse tout, ça fait des mois que je
n’ai pas accepté un truc… La revue de presse d’État
des lieux est énorme : le nombre de conneries que j’ai
pu dire ! Et cela va de la couv’ du Monde au Figaro
ou l’Humanité. Je pense que j’ai trop parlé
à la presse. Mais pour Ma 6–T va crack–er,
j’ai dis des conneries un peu partout ! Pour un film qui coûtait
6 millions, je suis partout… même trop. Maintenant, je sélectionne
vachement, je ne parle que de mon métier et plus du reste. Ou
alors, lorsque c’est très politique, je vais dans des journaux
dans lesquels je me reconnais. Par contre, je n’accepte les interviews
qu’au moment de la sortie du film car cela me fait de la promotion.
Un film cela doit être vu, il faut savoir qu’il existe,
mais en dehors de ça, je n’accepte rien d’autre.
Peut-être que pour mon prochain film, je ferai une radio, un journal,
une télé et puis c’est fini car cela ne m’intéresse
pas du tout ce côté-là. Surtout que mon prochain
film, je le fais avec Virginie Ledoyen. Elle est plus médiatisée
que moi et tant mieux, ça fait aussi partie de son travail de
faire connaître le film, et de le défendre s’il était
attaqué, ce que je pense, sera le cas. Ce sera plutôt à
elle qu’à moi de le faire…
Un recul notable de ta part, donc…
Ouais, mon but ce n’est pas d’être médiatisé,
c’est que mon fils/mon film (il remarque à peine son lapsus,
pour le coup réellement révélateur, ndlr) se fasse
connaître. Et qu’il y ait ma gueule, je m’en fous.
On ne te verra pas jouer dans le prochain, alors ?
Exact ! Au début, j'avais écrit pour elle et moi. Et puis
en fin de compte, j’ai décidé de pas le faire pour
avoir un peu plus de recul et il m’est difficile de jouer avec
elle. J’ai pris un autre mec et je fais des essais avec lui. Pour
l’instant, ils sont concluants mais ce n’est pas encore
un acteur : c’est Yazid de NTM. Et là, j’ai produit
le film d’un gars de mon quartier - dedans, il avait le premier
rôle, un tueur à gages - et il joue super bien. Donc, c’est
lui qui va faire le rôle avec Virginie.
En deux mots, comment résumerais-tu ton prochain film
?
On dit qu’une bonne histoire se résume en une phrase, je
ne sais pas si c’est vrai. Mais ce qui compte plus que l’histoire,
c’est l’intention. Et le point de vue, on ne peut pas le
résumer en une phrase.
Quelle était ton idée de départ, alors
?
L’idée de départ, c’était de tourner
avec Virginie. C’est elle qui m’a motivé à
écrire.
C’est donc le fameux film d’amour qui devait succéder
à État des Lieux ?…
C’est un film d’amour qui finit mal. On l’avait mis
de côté car je ne voulais pas faire un film difficile après
Ma 6–T va crack–er. Et comme tous les réalisateurs,
j’ai 3 ou 4 projets sur le feu et c’était celui-là
le plus abouti, donc on a décidé de faire celui-là.
C’est un film que je n’ai heureusement pas fait il y a un
ou deux ans car il était beaucoup plus dur qu’actuellement.
Il y a des bons et des méchants, et les méchants ce sera
toujours les mêmes, pour moi. Donc, c’est l’Etat les
méchants et je crois que c’était assez manichéen.
Là, la police, c’est plus la corporation que l’individu.
En gros, l’histoire, c’est une fille dans un commissariat
qui se fait violer par un flic. C’est d’après des
faits vrais, ça existe, c’est alarmant.
Cela pourrait ressembler à une version féminine
de la dernière partie de Ma 6–T va crack–er
…
Non, ça n’a rien à voir. Mes deux premiers films
étaient avec plein de véracité, et là, c’est
fictionnalisé. On va le faire en 35 mm et on hésite encore
entre le format 1:85 et 2:35. Il y a une vraie photo qui sera très
chaude. Cela se rapprochera de ce film avec Jodie Foster, Les Accusés.
Comment il traite le viol et le tribunal. Ca ressemble plus à
ça qu’à Ma 6–T va crack–er.
J’ai envie de sortir de ce ghetto, et si je fais ce métier-là
c’est pour m’ouvrir. Ma lutte n’a jamais été
que pour les cités mais plus pour le prolétariat. La fille
ne vient pas d’une cité mais d’une zone pavillonnaire.
Je pense que tous les films sont politiques et que là, il y a
un point de vue radical par rapport à ce qui se fait. Maintenant,
c’est une fiction comme peut l’être n’importe
film américain à caractère social.
La fille sort d’une zone pavillonnaire, c’est un
univers a priori différent de celui des cités. Est-ce
que tu sais de quoi tu parles, tu t’es renseigné spécialement
?
Les mecs, c’est des mecs des cités, des quartiers. Maintenant,
c’est pas des voyous, c’est pas des mecs qui traînent
dehors. Le rôle principal, c’est Yazid qui est maghrébin
et qui travaille à l’usine. Il est archi-intégré,
c’est pas un mec violent. Il jouerait le rôle du mec de
Virginie. Quant à elle, je crois que les filles qui viennent
des zones pavillonnaires, je les connais bien… (rires). Ce sont
des gars et des filles que je côtoie… et au-delà
de ça, ce qui unifie l’idée, c’est le point
de vue de l’injustice. A un moment, voilà, le viol est
inadmissible. Quand, en plus, il est commis par des gens qui sont assermentés
et qui sont là, soi-disant, pour représenter la loi -
même si c’est la loi bourgeoise -ça me semble très
intéressant.
Pour le scénario, tu t’y ai mis seul, contrairement
aux deux premiers films. Tu t’y sentais prêt, était-ce
un sujet personnel ?
Je m’y sentais prêt, sinon je le ferais pas. Sujet intime,
oui, même si ça n’est pas arrivé dans mon
entourage, je crois que ça interpelle tout le monde. Et moi,
en tant qu’artiste, je trouve que c’est important de parler
de ça. Mais c’est pas ça qui va changer le monde…
je le sais très bien. Et c’est pour ça que je veux
fictionnaliser le film. Pour montrer que c’est du cinéma
et que c’est pas ça qui va changer le monde. C’est
pas parce que tu vas faire une image floue en 16mm que ton film sera
plus vrai ! Déjà, le cinéma c’est pas vrai.
Que ce soit de Ken Loach à Eisenstein, c’est pas faux.
C’est une transcription de la réalité avec un point
de vue qui est important ou pas, que ce soit le point de vue des opprimés
ou des oppresseurs. A la base, le cinéma existe pour distraire,
il ne faut pas l’oublier… Il est possible de divertir d’une
façon dramatique, comme ici, ou ludique comme avec Les Visiteurs.
Pourquoi rejettes-tu le terme de 'provocation' par rapport à
ton cinéma ? Tu lui préfères peut-être celui
de 'subversion' ?
Parce que je n’ai pas que ça à faire… Tu vois
c’est toujours pareil… y’a Matthieu Kassovitz qui
disait à l’époque de la sortie d’Assassins,
qui est un film que je trouve vraiment bien. C’est certainement
un des meilleurs film de ces 10 dernières années en France;
un film avec un vrai point de vue de réalisateur, c’est
un mec qui est vraiment très fort. En tout cas, il disait qu’il
voulait "choquer la bourgeoisie". J’ai envie de lui
répondre : Mais t’as que ça à faire ? Moi,
je suis en porte-à-faux avec ma classe sociale. Choquer la bourgeoisie,
non. La combattre, oui. C’est un luxe de vouloir choquer les gens.
Je préfère éduquer les gens dont je me sens proche,
que choquer ceux qui à la base me seront hostiles.
Comprends-tu que l’on puisse penser de toi que tu es provocateur
?
Je n’ai jamais lu ça de moi… Peut-être qu’on
le dit de moi, mais après, c’est une question de définition
: on a peut-être pas tous la même. C’est pas grave
et ça m’empêchera pas de vivre. J’ai pas que
ça à faire… c’est tellement dur de faire un
film. Je vais pas dire que c’est une abnégation, car j’ai
travaillé 5 ans en usine et je peux te dire que c’est plus
difficile de faire un film que de bosser en usine. Mais c’est
beaucoup plus gratifiant, humainement. Tu rencontres des gens, tu gagnes
plus de thunes, ton avenir est devant toi plutôt que derrière,
t’es moins aliéné même si tu l’es d’une
certaine façon. C’est beaucoup plus dur, ça pompe
une énergie vraiment énorme ! C’est simple, on ne
confie pas un budget de 15 millions de francs à un merdeux de
30 ans. Pas avant que tu fournisses des preuves et du travail. Moi,
je demande un crédit de 50.000 francs à ma banque, on
me dit non. Je demande à faire un film à 15 millions de
francs, on me dit oui. C’est qu’il y a du travail à
fournir. C’est un métier que tout le monde veut faire et
peu y arrivent. Ca veut dire quoi ? C’est que c’est dur,
au delà des connections à avoir. Je pense qu’il
y en a plein qui seraient capables de le faire mais qui n’en ont
pas la possibilité. C’est pas l’élite qui
va y arriver. Y’a tellement de paramètres pour y arriver,
que si ton but, c’est de provoquer, c’est que je comprends
pas comment t’es passé au travers du filet. Quand Mathieu
Kassovitz dit ça, c’est une phrase irréfléchie
et pourtant c’est pas un con. Peut-être que de dire cette
phrase-là, c’est une façon de provoquer ?
Plus qu’une manière de provoquer, ton cinéma
c’est une envie de politique ? Est-ce que les films ne devraient
pas tous être politiques ?
Je sais pas, j’aimerais… mais je ne sais pas si c’est
possible longtemps. Je ne pense pas qu’un film change le monde.
Faire un cinéma politique, c’est aussi un problème
d’ego : raconter une histoire et vouloir que des milliers de personnes
la voit. Alors, en même temps, vouloir mener un combat politique
c’est de l’ego…
De toute manière, tes films ne risquent-ils pas de n’atteindre
que ceux qui ne seront pas offusqués par ton discours …?
A la base, on ne prêche que pour sa chapelle. Tu auras beau faire
le film le plus anti-raciste, si c’est un fils de pute de nazi
qui le voit, il ne va pas l’aimer. Le cinéma révèle
des choses que tu as déjà en toi. Je me souviens à
l’époque d’ État des Lieux, il y
avait une projection dans les quartiers populaires. Un ouvrier qui devait
avoir 50-60 ans, que la vie avait mangé – ça se
voyait sur son visage – est venu me voir les larmes aux yeux,
pour me dire que "y’a que moi qui peut le comprendre ton
film !". Je ne pense pas qu’il y ait que lui, mais il y a
une petite vérité, là-dedans. Parce que le mec
était ouvrier, il a dû être humilié par son
patron, il devait être un peu politisé dans les années
60/70, il avait dû voir le mouvement politique et la conscience
de classes s’estomper et il a dû prendre ce film pour une
lettre personnelle. Et je pense que ça révèle des
choses. Dans Ma 6–T va crack–er, si dans les quartiers,
les jeunes défavorisés comprennent que la seule façon
de s’exprimer, c’est la violence - que cela soit bien ou
pas bien - mais qu’ils comprennent ça, et bien je pense
qu’ils vont voir ce film d’une façon positive. S’ils
ne le comprennent pas, ils vont être pour les flics et la répression.
Les deux films que j’ai fait, te mettent dans un contre et un
pour. C’est déjà ça. Et même quand
il y a un mec qui sait déjà qu’il est contre, tu
peux commencer à parler avec lui, il peut se positionner à
un point de vue. Au-delà de ça, ton film se trouve à
côté de la caisse de supermarché en vidéocassette,
et tu vas l’acheter avec un film des Charlots… C’est
pas plus que ça. Un film ne change pas la société.
Je pense que le plus grand film du monde, c’est Octobre
(de Eisenstein, ndlr). Si tout le monde l’avait vu et pouvait
le voir et que cela pouvait changer la société, il y aurait
la révolution demain. C’est pas comme ça que cela
se passe, et d’ailleurs heureusement, car c’est eux qui
possèdent tous les moyens d’information et on serait encore
plus écrasés qu’on ne l’est.
De toute manière, s’il passe à la télévision,
ce sera tard, sur Arte !
Mais c’est très bien ! Mais ça ne mérite
pas de passer ailleurs parce que c’est pas un film particulièrement
distractif. La distraction, à la grande échelle, c’est
le plus petit dénominateur commun qu’il faut prendre. Donc
État des lieux comme Ma 6–T va crack–er
n’ont pas leur place à 20h30 sur TF1.
Justement,
n'y a-t-il pas de l’argent de TF1 dans Ma 6–T va crack–er
?
C’est l’argent de TF1 International, c’est-à-dire
que ce sont les droits vidéo uniquement. Mais quand je dis TF1,
ça pourrait aussi bien être France 2. Je ne dénigre,
ni l’un ni l’autre. L’argent de TF1 ou de Canal +
a la même odeur. Le but, c’est de faire du profit de façons
différentes. Sur Canal, ce serait plutôt réunir
tous les marginaux ensemble: les fans de foot –enfin le foot,
c’est pas marginal – les fans de films de cul, les fans
de films en v.o… et tout ça fait une grosse masse populaire
de développer des projets plus personnels comme les miens ou
ceux de Karim Dridi. Et puis TF1, ils prennent le plus petit dénominateur
commun de la masse et cela leur permet de développer des films
de masse, comme Les Randonneurs ou Les Visiteurs 2.
C’est du business !
D’ailleurs c’était voulu de vendre Ma
6–T va crack–er autour de 80 francs, pour rendre la
cassette accessible au plus grand nombre ?
En effet, c’est pour cela que j’ai choisi TF1. C’étaient
les seuls à me proposer un film à moins de 100 francs.
Faut savoir si tu préfères en vendre moyennement, mais
en faisant pas mal de fric ou en vendre énormément et
faire moins de fric. En gros, 50.000 cassettes ont été
vendues avec des marges de moins de 15 francs à partager avec
toutes les parties, malgré sa courte carrière en salles,
pour cause de boycottage de la part des exploitants.
Est-ce que tu crois que la provocation existe au cinéma
?
Mais provoquer qui surtout ? Est-ce que Scorsese cherche à provoquer
avec La Dernière Tentation du Christ ? Non. Et pourtant
des intégristes l’ont pris comme une provocation. Et c’est
pas son but, c’est un catholique, il voulait même être
curé. Le roman est écrit par Katzansky, un orthodoxe,
et le scénario vient de Paul Schrader, un protestant. Et ça
donne un film merveilleux sur le christianisme. Mais des gens l’ont
pris comme une provocation !
Provoquer, il faut vraiment avoir que ça à foutre. Dans
l’humour, peut-être. Coluche provoquait sur scène,
mais dans Tchao Pantin ou Banzaï, est-ce qu’il
provoque ? Non…
Je ne crois pas que le cinéma soit un art ou un média
de la provocation, maintenant, il peut être pris comme tel. Est-ce
que Crash (de David Cronenberg, ndlr) a provoqué ? Je
ne crois pas. Sa thématique de métal pénétrant
de la chair humaine, c’est ce qu’il y a de mieux dans le
film – mais c’est pas son meilleur film. Mais sa thématique
a été jusqu’au bout. On voyait des prémices
dans Faux Semblants avec ses instruments gynécologiques.
C’est pas une démarche provocatrice, je crois qu’il
a une névrose. Il ne doit pas se dire, je vais faire un film
pour provoquer, il va juste au bout de son idée. Même avec
eXistenZ et ces gens qui se branchent, c’est la même
chose. C’est un vrai auteur. Je ne crois pas qu’il fasse
de la provocation, là…
Pour un réalisateur, un auteur à fortiori, provoquer c’est
juste dévoiler un monde intérieur et extrême ?
Est-ce que La Vie est Belle est un film qui provoque, vue la
polémique engendrée ? Je ne crois pas, même si,
idéologiquement, je ne cautionne pas ce film-là. Je crois
qu’il l’a fait avec beaucoup de sincérité.
Est-ce que la sincérité doit passer avant le point de
vue ? C’est ça le problème, je ne trouve pas ça
bien. Lui, ce n’est pas un négationniste à la base.
Pourtant c'est l'histoire d’un gamin qui va traverser la Shoah
sans s’en rendre compte. Si on demande à cet enfant qui
a été dans les camps de concentration, s’ils existent,
il va dire non. Là où c’est pernicieux, c’est
que l’on cautionne son rêve avec le char… le mec a
vécu dans un rêve. Nous sommes bien loin de la vie à
ce moment-là. Est-ce que le destin individuel va l’emporter
sur le destin collectif ? La seule représentation des morts juifs,
l’enfant ne la voit pas. C’est comme une toile – on
dirait du Kurosawa – c’est le seul truc qui devrait être
réel et c’est irréel. Le problème a interpellé
Roberto Benigni, et c’est bien, mais on ne peut pas tout cautionner
sous prétexte que les gens sont sincères. C’est
la même chose pour Matthieu avec La Haine. Les bavures
policières, ça l’interpelle, mais quand tu vois
le film, je ne peux pas cautionner ça… C’est un mec
sincère, c’est un mec bien et s’il y avait autant
de réalisateurs qui s’intéresseraient aux problèmes
de société, ça irait peut-être un peu mieux.
Est-ce que tu fais peur aux gens de cinéma, aux producteurs
notamment –financièrement ou politiquement parlant ? Cela
t’a-t-il coûté des projets ?
Je crois que je suis un des rares réalisateurs à faire
ce que je veux en France, à moins que je demande un film à
80 millions de francs. Je pense qu’il faut faire ses preuves.
Mais y’a plein d’acteurs qui veulent travailler avec moi,
y’a plein de producteurs qui veulent me produire. Je n’ai
pas de problèmes avec ça. A un moment, les producteurs
se disent que mon premier film a coûté 300.000 francs avec
50.000 entrées sur 2 salles. Ma 6–T va crack–er
a coûté 6 ou 7 millions et j’ai fait 100.000 entrées
en 10 jours; la vidéo et la B.O. sont aussi un carton.
Mais les producteurs n’ont pas peur - comme pour Ma
6–T va crack–er - que ton prochain film soit boycotté
par des salles ou des chaînes de distribution ?
Ca dépend du sujet, tu vois. J’ai dit ce que j’avais
à dire sur mon quartier. Mon prochain film, c’est pas un
film de quartier. Il y a une identification au rôle masculin,
au rôle féminin. C’est un film plutôt moins
radical que mes autres films qui ne racontaient rien, je ne vois pas
le problème. Dedans, il y a un flic gentil, un flic méchant,
j’ai repris la structure hollywoodienne et puis voilà.
Je crois que les gens veulent s’identifier aux personnages. Le
cinéma ça sert à ça. On pouvait dans l’URSS
des années 30 faire un film sans identification parce qu’on
faisait des films sur la masse, une classe sociale en générale,
sans identification. Eisenstein et Vertov le faisaient très bien,
mais actuellement les gens ne veulent pas ça. Ca ne sert donc
à rien de prêcher en chinois ou en javanais quand les gens
parlent le grec.
Le magazine Première te demandait à l’époque
d’État des lieux ce que tu ferais si tu avais
un budget de 10 ou 15 millions de francs et tu répondis : «
un western ! ». Ma 6–T va crack–er fut-il
ce western ?
Peut-être, mais je ne l’avais pas conçu comme un
western ! Sinon, je l’aurais tourné en Scope comme tous
les westerns classiques. Mais alors, qui sont les indiens ? Ce serait
nous, les gens de banlieue ? Un western comme Les Cheyennes
de John Ford qui adopte le point de vue des indiens.
Le titre du prochain film ?
Je ne sais pas encore… Il y en avait un, mais je vais le changer,
c’était L’Avenir est derrière nous,
mais c’est pas assez commercial (le film sortira un an plus tard
sous le titre De l’amour, ndlr). Il arrive un moment
où les gens ne veulent pas voir un film négatif avec un
titre négatif. Je pense que c’est ce qui résumerait
mieux le film. Un titre, c’est comme une affiche, ça doit
appeler les gens, et c’est pas une oeuvre en soi. Je pense que
c’est pas assez percutant, il y a trop de poésie. Il faut
un titre qui accroche pour que les gens aillent voir le film. Ca m’est
déjà arrivé de pas voir un film, à cause
du titre. J’ai récemment vu Rapa Nui en vidéo
de Kevin Reynolds et contrairement aux apparences, c’est un film
prolétarien archi fort sur les Incas ! Pourtant le film avait
une bande annonce qui pue, une affiche ridicule et le film fut un flop…
Il faut savoir appâter les spectateurs. Tout ça, c’est
du business. Même si on résiste, en face de nous, il y
aura Les Charlots. Et les gens iront voir déjà Les Charlots
à la base… Donc, je n’ai pas encore de titre, mais
ça viendra. Le film devrait sortir en mai ou juin 2000.
Musicalement, j’aimerais travailler, sous réserves, avec
tous les gens du Cercle Rouge : Yazid, 2bal 2Neg’, Mystic. J ’aimerais
poursuivre une collaboration avec IAM, Passi, Stomy Bugsy. Des gens
avec qui je m’entends humainement dans la vie. La F.F. nous ont
demandé d’être dessus. Ce sera oui car je les aime
bien. Ils ont plein d’énergie, sachant qu’ils vont
la perdre d’ici 15 ans… J’espère pour eux qu’ils
la garderont très longtemps. On va faire ça comme B.O.,
si on maîtrise tout artistiquement, sinon on lâche. On va
pas dire qu’on s’en fout de la thune mais ce ne sera pas
au prix de notre liberté, artistiquement.
Dans quelle mesure, les gens qui te donnent de l’argent,
qui te produisent, adhèrent-ils à tes propos politiques
?
A la base, je suis pas un mec violent. Du moment que les gens arrivent
à comprendre – même sans l’accepter –
que ceux qui n’ont rien, obtiennent en prenant et non pas en quémandant…J’impose
pas mes idées. J’ai un trajet, en fonction des gens que
j’ai rencontré, du lieu où j’habitais. J’ai
été accessible à un certain discours plus qu’à
un autre et l’idée d’égalité ne rebute
pas les gens avec qui je travaille. Je pense que tous les gens - à
part les gros enculés de fils de pute de nazis, de racistes,
je parle même pas des xénophobes, je parle des racistes
- on veut tous un monde d’égalité idéale,
même si on pense que c’est une utopie. Maintenant, il y
a des moyens différents d’y arriver. Certains vont penser
que c’est d’une façon violente - un acte révolutionnaire
est un acte violent - et d’autres vont penser que c’est
avec des réformes…Quand on s’entend sur le fond,
même si les moyens sont différents, ça va. Quand
tu analyses l’Histoire, tu constates que les défavorisés
ont toujours tout obtenu par la violence. Non pas que cela nous fasse
plaisir, mais parce qu’on avait pas le choix, hélas. Sinon,
je ne parle pas politique avec tout le monde. Quand je bosse avec les
gens de TF1, ils aiment plutôt bien le film et il l’ont
bien défendu donc ils ont bien dû s’y reconnaître.
Quand je fais un film avec TF1, c’est qu’ils le vendent
le mieux possible et si, en plus, je m’entends comme je me suis
entendu avec eux, tant mieux, je peux re-bosser avec eux, il n’y
a aucun problème… Quand je bosse avec Canal +, c’est
pareil. A la base, l’idée est généreuse,
les gens bossent avec toi. Je ne pense pas qu’on aiderait un facho
de la même façon. Pour beaucoup, ce dont je parle, c’est
une utopie, donc ça ne peut pas faire peur, on peut travailler
ensemble.
Pour Ma 6–T va crack–er, as-tu dû
t’autocensurer ?
Non, j’ai mis tout ce que j’avais sur le cœur mais
évidemment on ne peut pas tout mettre… La vraie censure
est budgétaire et financière. Ah, si !... Mais c’est
plus une question de point de vue. A un moment, pendant la scène
des émeutes, j’étais sur une grue, je prends le
viseur de champ et je vois que j’étais en courte focale.
C’était beau, il y avait de la fumée qui montait
sur l’objectif, les voitures brûlaient, il y avait 500 mecs
et 400 flics. Tu te dis "Putain, ça tue comme plan ! ".
En plan large, c’est Hollywood ! J’ai demandé 5 minutes
de réflexion pour savoir si je le mettais ou pas dans le film,
et j’ai finalement dis non ! Car toutes les émeutes que
j’ai fait, c’était à hauteur d’homme.
On ne pouvait pas faire de spectacle avec ça. Ce n’était
pas le bon film, mais j’en ferai pour un autre film. Pour celui-là,
vu le format en 16mm, la véracité qui en sortait et c’était
pas des acteurs… je me suis dit qu’il ne fallait pas faire
ça, il ne faut pas faire du 'beau plan'. Et si j’avais
fait ce plan, tout le monde aurait dit: "T’as vu le beau
plan !". Donc, je l’ai pas fait. Et après ça,
je me suis dit: "Jean-François, tu es mature !". Ca
me rappelle cette histoire de John Ford qui disait à peu près
: "A quoi ça sert de bouger la caméra quand c’est
très bien quand elle bouge pas ?… ". C’est en
pensant à cette phrase que j’ai hésité à
pas le faire. Si Ford n’a pas fait ce que j’aurais pu faire,
je ne vois pas pourquoi je l’aurais fait.
Dans tes deux films, il y a l’intervention d’un
groupe de rap. Quelle est sa fonction ?
Chuck D., leader de Public Enemy, disait que le rap était le
CNN du pauvre… Mais ce n’est plus vrai ! Les interruptions
musicales étaient pour moi une manière ludique d’extraire
le spectateur du film tout en le gardant conscient face aux questions
posées. D'habitude, un message, c’est prise de tête,
ici je tente d’être distrayant en reprenant la forme du
vidéo-clip. Dans les salles, les jeunes chantaient en cœur
! Les réponses venaient d’elles-mêmes.
Sans jeu de mots, on peut dire que, socialement, ton premier
film est un constat, le second un avertissement, on aurait donc pu s’attendre
au pire pour le troisième. Qu’est-ce qui fait que l’on
ne soit pas arrivé au pire ?
Au mieux ! ? Les moyens… J’avais envie de faire la Révolution
soviétique ou la Commune de Paris, mais ça coûte
très cher. J’ai envie de développer ma carrière
– si on peut parler de carrière – de la calculer,
sinon on calcule à ta place. J’ai envie d’avoir une
très très grande liberté pour faire des films politiques,
à petits budgets entre 300.000 francs et 12 millions disons.
Et envie de faire des films de distraction car je m’éclate
en regardant les films de John McTiernan, tous ces films là.
Quand j’aurai rapporté beaucoup d’argent avec ces
films-là, j’aimerais pouvoir faire Octobre, ou
la Commune de Paris ou Actes sur les premières églises
chrétiennes qui étaient très révolutionnaires,
d’après la Bible. Ce sont des films qui coûtent donc,
il faut que j’en rapporte d’abord.
C’est un peu la méthode Coppola qui réalise,
de temps à autre, des films commerciaux pour réaliser
des films plus personnels. Tu n’as pas peur de te fourvoyer dans
certains projets comme lui ?
Sur 20 ou 30 films il est possible que je me fourvoie pour différentes
raisons, mais je me suis beaucoup plus fourvoyé en bossant à
l’usine, quand je travaillais pour un patron. Un mec comme Coppola
qui faillit crever sur le tournage d’Apocalypse Now,
je comprends qu’il puisse faire des films moins bons. C’est
une question d’équilibre personnel. Pour Ma 6–T
va crack–er, je n’avais rien fait d’autre et
émotionnellement, c’est trop dur. Tu perds tes cheveux,
le sommeil, tes amis et finalement ça ne vaut pas le coup car
un film ne changera jamais la société. Si ça changeait
le monde, tu pourrais au moins passer pour un martyr ! Se fourvoyer,
ce serait faire des films à l’inverse de ses convictions,
le reste c’est de la facilité. Les gens ne vont-ils pas
vers le confort ? Je ferai des films pour le plus grand public car je
crois que le cinéma est un art distractif…
Et comme Coppola, comptes-tu produire de jeunes talents ?
J’ai galéré 15 ans pour faire mon film. J’ai
produit le film d’un jeune de ma cité mais surtout des
albums d’artistes de rap qui ont été maintenant
signés par des majors… Je veux bien pousser les gens mais
pas les tirer… sinon, on leur arrache la main ! Cependant, je
suis à la recherche d’un équilibre personnel et
familial, aussi je n’aiderai pas autant les autres par le futur.
Faire du cinéma, cela représente pas moins de 15 ans d’études
personnelles : analyser des films pour développer nos potentiels,
connaître l’histoire du cinéma et les films eux-mêmes…
Pour cela, je dis souvent aux jeunes que je rencontre, d’acheter
des classiques du cinéma et de les étudier, des Satyajit
Ray, des Ozu ou des Charlie Chaplin. Il faut comprendre que le cinéma,
c’est aussi cela : une caméra immobile avec un objectif
de 50mm (un objectif "neutre" qui reproduit le regard humain,
ndlr.). Cette sobriété me parait indispensable pour un
premier film. C’est une démarche intelligente que des réalisateurs
tels que Jim Jarmusch ont eu avec Permanent Vacation, qui est
une suite de plans séquences mis bout à bout. Le mec est
doué ! D’un autre côté, qu’est-ce qui
revient le plus cher dans un film ? Le son… C’est pourquoi
Besson fait Le Dernier combat qui est non sonore, pas muet
et financier… Il a trouvé le moyen narratif de se dégager
d’un problème technique et économique. C’est
archi intelligent ! Quand on veut faire un film c’est toujours
possible… Demain, je peux faire un film pour 30.000 francs puisque
avec Virginie Ledoyen, on avait, un moment, le projet de faire notre
prochain film en Super-8 !
Pourquoi as-tu abandonné cette idée ?
Le Super-8 impose une forme dure et je n’en voulais surtout pas…
Le sujet est déjà assez dur pour que la forme le soit
aussi. L’autre problème sur mon prochain film, c’est
que je ne sais pas encore si je le réaliserai en format 1:85
ou 2:35, aussi le découpage ne peut être le même.
En Scope, l’information est horizontale contrairement à
des formats plus carrés… Il serait impossible de réaliser
La Grève de Eisenstein en Scope ! Le format impose donc
la mise en scène.
Es-tu donc adepte, comme les réalisateurs américains,
du story-board ?
Non ! Je fais tout comme Eisenstein… Je dessine surtout des plans
en vue d’avion indiquant les mouvements de la caméra que
je relie à des dessins indiquant mes envies de cadres. Je pense
que le cinéma est mouvement et pas une bande dessinée.
Le problème quand tu donnes un story-board à un technicien,
il verra avant tout un cadre même si tu penses avant tout au mouvement
! Avec ma technique, il voit avant tout le mouvement et ensuite le cadre.
Des projets américains, comme certains des réalisateurs
de ta génération ?
Quand les américains ont vu Ma 6–T va crack–er,
ils m’ont demandé combien avait coûté le film
et quand je réponds 6 ou 7 millions de francs, pour eux, c’est
le budget sandwiches ! Alors, ils se disent: s’il fait ça
avec 6 millions de francs, qu’est-ce qu’il fera avec 5 millions
de dollars ? Ils voient ça de façon concrète. Ils
aiment leur métier mais ils n’idéalisent pas. Donc,
en effet, j’envisage de faire quelque chose prochainement là-bas.
Tu n’as pas peur du syndrome des cinq dernières
minutes, où, en général, la fin d’un blockbuster
US est destinée à la grand-mère qui accompagne
son petit-fils au ciné ?
On fera ça ! C’est toujours pareil… Je ne vais pas
mettre de la politique s’il n’y a pas lieu. J’y ferai
des films de distraction car je pense que mon ego artistique, je l’aurai
développé ailleurs. Et si, à un moment c’est
le prix à payer pour tourner un Bruce Willis ou Sean Penn : OUI
! Je veux bien donner les 5 dernières minutes du film au producteur.
Il peut même couper mon film, c’est pas grave –du
moment qu’il n’y a pas de message en jeu. Jusqu’à
présent, j’ai toujours eu carte blanche avec mes producteurs
(TF1, Arte, Canal +…), mais je ne sais pas comment je réagirai
le jour où ça se produira. Quand on réalise un
film fort, même en lui coupant des plans, il reste fort. Beineix
disait au Cercle de Minuit, que toucher à son film,
c’était comme si on le violait ou qu’on lui coupait
un doigt… Moi, tu peux me couper des plans, mais tu me coupe pas
un doigt ! Quand on pense qu’Octobre a été
remonté par l’équipe de Staline… et c’est
quand même le plus grand film du monde ! Y’a pas un film
au monde aussi fort qu’Octobre, à tous les niveaux,
et pourtant le film a échappé à Eisenstein. Alors,
c’est à toi de faire ton travail le mieux possible. Et
il faut savoir pourquoi on lutte. Demain, je lutterai jusqu’à
la mort si je tourne Le Capital. On y coupera pas un plan.
Mais si c’est "Bozzo fait du ski", et que je
le fais pour distraire, peut-être que le producteur est le mieux
placé pour savoir ce qui plaît… Mais il faut que
j’y réfléchisse. Peut-être que le producteur
me dira que ce film à 30 millions de dollars, c’est lui
qui le coupe et que le prochain à 10 millions, je ferai ce que
je veux, même un sujet politique. C’est Lénine qui
disait qu’il fallait savoir faire des concessions, pas politiques
mais stratégiques.
Je crois que j’ai fait des films assez durs et j’en ferai
encore car je m’exprime assez facilement dedans, mais je n’aurai
pas de problème d’ego pour lutter pour un plan. Peut-être
que je ne pourrai pas le vivre, mais je n’espère pas être
comme ça. Et puis le nombre de films que j’ai vu, qui ont
certainement été remontés et qui sont super biens…On
ne remonte pas La Splendeur des Amberson (de Orson Welles,ndlr),
mais qui peut actuellement en faire autant ? J’aime bien True
Romance, mais tu peux le remonter. Qu’est-ce qu’on
demande d’un tel film ? Rythme, efficacité, plaire au maximum
de monde… Alors que dans La Splendeur des Amberson, il
y a une thématique sur la vieillesse, le progrès, c’est
donc plus difficile de couper.
Est-ce que tu te sens seul dans le cinéma français
?
Mais on est tous seuls ! C’est un métier où il faut
protéger son univers. Maintenant, il y a des gens avec qui je
m’entends bien : Arnaud Desplechin (un réalisateur qui
se pose des questions, un intello doué), Xavier Beauvois (plus
spontané, un fainéant mais trop doué : quand il
arrive il sait où poser la caméra !), Karim Dridi, Matthieu
Kassovitz… Mais quant à nous mettre dans une famille…
Il n’y a même pas de courant – jeune –, on fait
tous des films tellement différents avec Yan Kounen, Nicolas
Boukhrieff, Christophe Gans… Ce qui nous relie, c’est qu’on
aime vraiment le cinéma et qu’on va tous aimer aussi bien
un Ozu qu’un McTiernan… ou un Richard Donner, mais peut-être
qu’ils vont pas être d’accord là !
Propos recueillis
par Nachiketas Wignesan.
Nota : Cet entretien a été réalisé pour
le supplément détachable Provoc’ et cinéma
(pp.15-17) de la revue Repérages qui en a publié
une version bien plus courte dans son numéro 8 d’octobre-novembre
1999.
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