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Le
furet est adapté d'un roman de Lou Cameron, pouvez-nous
en dire plus sur la rencontre avec ce livre et le choix d'en faire un
film ?
Lou Cameron s'intéresse beaucoup au film (rire), puisqu'il
me téléphone deux fois par semaine pour savoir où
ça en est. C'est un monsieur très âgé qui
était contemporain aussi des Chuck Jones, des types qui faisaient
les dessins animés de Tex Avery. Ce sont des vieux journalistes
qui passaient leurs nuits dans les salles de rédaction à
attendre les faits divers. Ils buvaient du whisky, puis ils écrivaient.
Il y a eu aussi Frederic Brown. Plein de gens qui sont devenus les maîtres
de la série noire et de la "pulp fiction" que Tarantino
adore. "Quinto" (Petit nom donné à Quentin Tarantino,
ndlr) et moi sommes des amateurs de la série noire, avec Polanski
aussi. Ces vieux de la vieille sont encore les pionniers de la série
noire. Lou Cameron est un pionnier. Moins connu que les autres…
Vous le connaissez depuis assez longtemps ?
Ah non ! Je l'ai découvert par hasard. Je ne savais pas quoi
faire. J'en avais marre de toujours faire des trucs sur la corruption,
les mises en examen, les curés, les militaires, les objecteurs
de conscience, enfin toute la smala. Je me suis dis, je vais changer
et faire autre chose. Et j'ai repris la veine de l'Ibis Rouge
que j'avais tourné avec Michel Simon et Michel Serrault en 1975.
C’était aussi tiré d'un roman de ce genre de type,
Frédéric Brown, contemporain de Lou Cameron. Mais il n'a
malheureusement pas tenu jusqu'à 90 ans, car il buvait tellement
! Il est mort à 60 ans. Donc, c'est un peu un retour à
Paris, avec ses souterrains, ses métros, ses égouts, le
côté "Mystères de Paris", qu'on a essayé
de retracer dans l'affiche du film. C’est pas Les tontons
flingueurs, c'est pas Tueurs de dames auxquels je le compare
parfois, mais derrière, il y a quelque chose de très grave.
Parce que le furet est peut-être l'assassin de certaines personnalités
très en vue, dont on a jamais trouvé l'assassin. Ca a
été une théorie de la police que des meurtres de
personnalités étaient faits par des citoyens tout à
fait normaux qui n'avaient rien à voir avec la mafia, ni avec
la DST, ni avec les renseignements et tous les trucs comme ça.
Ceux qui veulent éliminer des gens importants se méfient
de ces organisations mafieuses ou policières. Ils se disent qu'un
jour il y en a un qui va craquer et balancer le truc. Il va faire un
hold-up, on va l'attraper, et pour avoir des années de rémission,
il va raconter l'histoire. Le procès Allègre, l'affaire
Bérégovoy, Boulain, Piat…on ne sait pas très
bien comment ça s'est passé, mais on imagine très
bien que c'est un furet qui les a descendus, un mec de la foule, n'importe
qui. D'où l'idée sous-jacente du film. C'est un film de
divertissement bien sûr, une comédie, avec des excès
de comédie, mais au fond, quand à la fin du film il butte
un ministre et qu'au téléphone on lui dit qu'il y a encore
quelqu'un à butter, il fait : "Ah ! Toujours plus haut !".
On se demande si ce n'est pas quelqu'un de beaucoup plus important qu'il
va butter après le film (rire). C’est un petit
peu ce qui m'a amusé dans le film et ce qui a amusé Villeret.
Vous étiez un peu fatigué de faire des films pamphlétaires,
plus satiriques ?
Si vous voulez…le pamphlet, Capra l'a fait en Amérique
avec des films comme Monsieur Smith au Sénat, Meet
John Doe (L'homme de la rue, ndlr). Le pamphlet peut lasser
! Je vais en faire un de pamphlet. Mais faire un pamphlet tous les ans,
le public peut se dire : "Ah, je l'ai vu le dernier pamphlet, maintenant
j'en ai marre !". Dans toutes les carrières de cinéastes
pamphlétaires, il y a toujours eu des plages. Mais tout en gardant
un fond pamphlétaire. Le furet est un sous-marin du peuple, il
en a marre, il veut arriver et, en même temps, il est une espèce
de justicier…alors, on change un peu de registre. Le pamphlet
est moins apparent que dans des films comme Vidange, Une
nuit à l'assemblée nationale, ou Le miraculé.
Là, le but c'est de faire plaisir aux acteurs. Je suis un défenseur
de "l'acteur numéro", de "l'acteur clown",
contre l'acteur de tous les jours, ce type qu'on n'identifie plus puisqu'il
ressemble tellement au public que finalement, il est absorbé
par le film. On ne le voit pas, comme si c'était un ectoplasme.
Il passe, et on se dit : "Tiens, c’est l'employé du
Bazar de l'Hôtel de Ville qui est là, il aime la coiffeuse…etc".
C’est joli pour certains, ils aiment bien ça, ils s'identifient,
ils se disent : « Je suis l'employé et elle, c'est la coiffeuse,
c'est mon histoire ». Donc, ils y vont. France Boutique
(de Tonie Marshall, 2003, ndlr), des machins comme ça. Encore
que ces films marchent moins bien que Le furet, car ils ont
beaucoup plus de salles. Nous, hier, on a fait à peu près
le plein, et eux ont baissé de 50% (rire).
Justement, pour la diffusion du Furet, vous avez près
de 150 copies dans toute la France, alors que vos précédents
films n'en avaient que quelques-unes. Comment s'explique cette soudaine
multiplication ?
C'est la présence de Villeret et de Serrault. Seulement, là
on rentre à nouveau dans un conflit. Je ne peux pas faire quelque
chose sans qu'il ne se passe un conflit…même quand je ne
fais rien, il y a un conflit. Ce qui s'est passé, suivant un
exemple célèbre, vous qui êtes cinéphiles,
Charlie Chaplin, Mary Pickford et Douglas Fairbanks Junior avaient crées
au moment de la dépression, une société qui s'appelait
les Artistes Associés. C'étaient des grands artistes qui
s'étaient mis ensemble pour fabriquer des produits qui leur plaisaient,
contrairement aux produits qu'on leur proposait de faire, et qui ne
leur plaisaient pas tellement. C’était moins valable pour
Chaplin, mais pour les deux autres, c'était tout à fait
valable. En 1930, cette société a été prise
à partie par les autres sociétés, car elle était
indépendante. C'était la première société
indépendante, dirigée par des artistes qui ne se faisaient
pas payer et qui, par là même, pouvaient produire leurs
films avec facilité. Alors que les autres, les majors, étaient
obligés de les payer très chers. Donc, les films coûtaient
plus chers dans les majors que chez eux. Il y avait déjà
eu une espèce de censure, de blocage des films produits par les
Artistes Associés dans les premières années. Depuis
toujours, je travaille avec des acteurs en participation: Bourvil, Catherine
Deneuve, Fernandel, etc… mais c'était au sein d'une grande
société. J'arrivais à faire des films parce que
j'emmenais un acteur moins cher que d'habitude. Mais les producteurs,
c'est à dire les usufruitiers du film étaient propriétaires
du négatif, avec un "passeport" pour moi. Le "passeport"
était d'amener Bourvil en participation au lieu de le payer très
cher. C’est comme ça que j'arrivais à faire ces
films-là. Le temps ayant passé, la structure économique
du cinéma ayant changé, il n'y a plus de distributeurs
qui donnent d'à-valoir. Il y a quelques producteurs, mais beaucoup
moins qu'avant, et ils sont beaucoup moins compétents. Résultat
: on en est arrivé, dans les années 1990/1995, à
ne plus avoir de vrais producteurs. J’ai donc dû m'instaurer,
moi, producteur, et mes acteurs aussi. C'est à dire que j'ai
retrouvé le contexte de Charlie Chaplin de 1926 (rire).
Je me suis retrouvé avec les "Mocky associés".
Dans votre autobiographie M le Mocky, vous racontez
qu'à l'époque, vous aviez envisagé de créer
ce genre d'association avec Orson Welles et Jean-Pierre Melville…
On s'est retrouvés un jour dans un café avec Orson Welles,
Jean-Pierre Melville, Luis Bunuel et Jacques Tati. On était à
La coupole, et brusquement, on a voté ! On voulait créer
ça parce qu'il se créait énormément de sociétés
d'auteurs ou de producteurs indépendants. Au cours de ce déjeuner
fameux - il y a une photo de ce dîner, il faudra que je la retrouve
un jour, c'était un peu le dîner des Goncourt - Orson a
dit : "Bon, on vote ! Qui veut être président ?".
Et personne ne voulait être président ! ".Qui veut
être secrétaire ?". Et personne ne voulait être
secrétaire ! "Qui est le trésorier ?". Et personne
ne voulait être trésorier ! Finalement, ils m'ont désigné,
mais moi-même je ne voulais pas faire ça…donc on
s'est séparés à la fin, et il n'y avait pas de
syndicat du tout ! Ils étaient trop indépendants pour
se syndiquer. Donc, il n'y a pas eu de nouveau syndicat d'auteurs à
risque, comme on l’était. On se définissait comme
auteurs à risque, par rapport à d'autres auteurs classiques,
comme Claude Chabrol, Edouard Molinaro etc, qui sont des metteurs en
scène bourgeois. Ils étaient entourés de tout une
série de bourgeois, donc ils n'avaient pas besoin de syndicat.
Mais pour en revenir à cette histoire : aujourd'hui, je suis
obligé de me produire, mais en prenant toutes les responsabilités
d'un producteur, c'est-à-dire de compléter avec l'argent
de mes anciens films qui servent à faire des nouveaux. Grâce
au ciel, j'ai beaucoup de films qui passent à la télé,
et avec le fruit de ces diffusions, j'alimente une caisse qui est relayée
par le fait que les acteurs ne sont pas payés. Ce n'est plus
un acteur qui vient travailler à des prix compétitifs
mais c'est carrément tous les artistes qui viennent à
l'œil. Le résultat ne s'est pas fait attendre par l'adjonction
de Jacques Villeret. Il a été une sorte de détonateur
pour le conflit qu'il y a. Parce que Villeret est un acteur très
cher. Quand il travaille dans Le dîner de cons, il gagne
une fortune. Quand il se présente chez Gaumont, il dit : "Bon
voilà, moi je coûte tant !". Et on le paye. Alors,
comme ils ont appris que Villeret n'était pas payé et
produisait ce film avec moi, ils se sont dit: "Ah, bien ! Monsieur
Villeret trouve que Mocky est mieux que nous et il ne lui demande pas
d'argent, très bien !…". Ils nous ont attendu à
la sortie. Ils se sont demandés ce qu'on allait faire du film
qu'on venait de réaliser. Lundi dernier, au moment où
on devait sortir le film, monsieur Paulo Branco, qui est un indépendant
- un peu braque, mais un brave gars, enfin, je le trouve complètement
fou - a mis des affiches sur les colonnes Morris, des affiches éclairées
dans le métro, un quart de page dans le Journal du dimanche.
Et brusquement, le lundi matin, on nous dit qu'on n’a pas de salles
aux Champs-Élysées mais au Pathé Ivry où
personne ne va, là-bas au diable, où il n'y a même
pas de métro. Le Gaumont Aquaboulevard, c'est à peu près
la même chose. On a les Trois Luxembourg au lieu de l'Odéon,
Les Parnassiens au lieu du Gaumont Parnasse. Finalement, on s'est retrouvés,
lundi dernier, deux jours avant la sortie, avec rien du tout, avec des
salles de merde pour la publicité qui avait été
faite, et surtout pour l'interprétation qui est égale
à Effroyables jardins (de Jean Becker, 2003, ndlr).
On nous a coupé les couilles, tout simplement ! Tout ça,
c'est une vengeance qui n'est pas officielle. Les types disent que le
film n'est pas bon, donc ils ne donnent pas de salles. Voilà
leur raisonnement. Le pauvre Villeret et moi et Serrault, on l'a dans
le cul, gros comme une maison ! Le film n'est pas perdant. Parce que
les frais du film "hors-nous", hors ces fameux Artistes Associés,
sont remboursés par la télévision. Mais elle a
payée très peu, on a aussi vendu le film en vidéo,
et avec ça, on a pu amortir les frais du film proprement dit.
Mais Paulo va certainement perdre de l'argent, car la publicité
a été importante et les salles n'ont pas été
remplies. Là, on a une médiation qui a été
demandée, parce qu'on était par hasard dans une salle
qui s'appelle MK2 Bibliothèque. Une petite salle. Toute petite.
Parce qu'il ne faut pas oublier que dans les 7 salles qu'on a, on n'a
que des salles de 96 places. Ce qui fait que samedi et dimanche, on
a refusé du monde…qui ne reviendra jamais ! Et comme personne
ne veut jamais se mettre au premier rang, il n'y a pas vraiment 96 places.
En réalité il y en a 80. Les gens ne viennent pas au premier
rang, c'est rare. Donc, on avait 80 places samedi soir, pour 150 personnes.
On a perdu 70 personnes qui ne reviendront jamais. C'est un peu triste.
Hier, on m'a annoncé qu'on nous retirait le Gaumont Aquaboulevard,
(rire) et le truc là-bas où il n'y a personne
(Le Pathé Ivry, ndlr) car il n'y avait vraiment personne ! Mais
c'était pas à cause de nous. Par contre, les autres salles
marchaient pas mal. C'était complet, parce que c'était
des petites salles. Un médiateur a été nommé
car MK2 Bibliothèque a 16 salles, et nous on arrivait dans la
liste des recettes, à la sixième place. Donc, on aurait
pas dû être viré mais on a été viré
quand même…(il explose de rire). On était
sixième sur seize. Au lieu de ne virer que les dix derniers,
ils nous ont viré avec (rire).
Ca m'amuse, vous me voyez rigoler, je ne suis pas en train de pleurer.
Je m'en fous. Je m'en fous parce que l'autre jour, je regardais Ciné…Ciné…Cinéma…Cinéclassics…et
Jean-Pierre… Jean-Paul ?…Jean-Bernard ?… Jean-Jacques
Bernard disait que Le Cheik blanc de Fellini - j'ai été
l'assistant de Fellini pour La Strada - avait tenu trois jours.
Après, je me suis tapé une liste que m'a filé Jean-Claude
Romer, qui est un spécialiste. Alors : Jeux interdits retiré
de l'affiche au bout d'une semaine, La règle du jeu,
Drôle de drame, évidemment…La grande
illusion, Casque d'or : échec total. On peut continuer.
Là, je ne parle pas de Diva (de Jean-Jacques Beinex,
ndlr) ou des choses comme ça. À la limite, ça m'amuse.
Je serai très peu payé. Je toucherai le prix que va toucher
mon assistant. C’est très bien car je ne suis pas un type
d'argent, je m'en fous, mais je ne m'achèterai pas une Ferrari
avec. Sûrement pas. D'ailleurs, même si j'avais gagné
de l'argent, je ne me serais pas acheté une Ferrari, je l'aurais
investi dans un autre film. Mais tout cela fait que je suis obligé
de partir aux États-Unis puisque je ne peux plus travailler en
France. Avec cet échec...enfin ça ne sera pas un échec
véritable puisque par rapport aux salles que nous avons, c'est
un succès. Mais par rapport à un autre Villeret/Serrault,
c'est un échec. On va terminer à maximum 150.000 entrées
dans toute la France, alors que n'importe quel Serrault fait 600.000
ou 700.000 entrées ! Peut-être que Villeret ne voudra plus
refaire le truc, je ne sais pas ? Mais il est courageux, il va peut-être
accepter, parce qu'on avait un truc en chantier, ça s'appelait
Le bénévole, sur le bénévolat.
Ca devait normalement être une énorme affaire à
la suite de ce succès que nous escomptions faire. Bon, ce n'est
pas la première fois de ma carrière que j'ai un film à
qui on coupe les ailes, sinon les couilles. Il y a eu Une nuit à
l'assemblée nationale à cause de la photo des 450
députés qui étaient en train d'avouer leur faute
tout nus dans l'hémicycle. Ca m'a valu quatre ans de censure
totale. Le miraculé, malgré son succès,
m'a valu la haine du Front National, de plein de gens qui arrachaient
les affiches, qui rayaient ma voiture. Donc, je connais bien ça.
Mais là, c'est autre chose. Cette espèce de jalousie des
monopoles. On aurait préféré que Gaumont produise
le film. Ils auraient donné les salles et il n'y aurait pas eu
de conflit. Je l'avais fait pour Agent trouble et Les saisons
du plaisir. Ca a été produit par d'autres gens, il
n'y a pas eu de problèmes, on avait des salles. Maintenant, si
on veut faire Le bénévole, avec la même
équipe…c'était notre projet de prendre Villeret,
Serrault, d'y ajouter Dieudonné, Bacri…d'autres artistes.
Mais on ne va pas pouvoir le faire. Donc, je vais aux États-Unis.
En attendant, je viens de faire un film de transition que j'ai terminé
il y a deux jours et qui s'appelle Touristes, Oh ! Yes. Il
n'y a pas de vedettes, mais Walt Disney a acheté. Mystères
et boule de gomme !? Il ne l'a pas acheté cher, mais il l'a acheté.
L'autre événement Mocky de l'année, c'est que Pathé
a pris toutes mes cassettes en DVD. Ce sont deux éléments
positifs de mon année. Maintenant, je m'en vais. Je vais faire
un film avec John Malkovitch qui est un copain. Ce n’est pas la
même chose que Villeret, mais c'est un peu le même système.
Je ne vais pas tourner exactement aux États-Unis mais à
Londres. Quand je dis que je pars aux États-Unis, je pars comme
Roman Polanski, en passant par Londres. Roman avait fait Répulsion
et Cul de sac en Angleterre. Je suis le même chemin.
Dans Touristes, Oh ! Yes, il n'y a pas une seule phrase. C'est
un film muet, avec des onomatopées, sans dialogues. C'est l'originalité,
c'est pour ça qu'il a été acheté par Walt
Disney. Il peut être projeté dans n'importe quel pays dans
la version d'origine. Il n'y a que 2,3 petits sous-titres de rien du
tout. C'est international. J'espère faire un succès à
la Tati. Parce que c'est un peu le même succès que Jacques.
Un film muet, ça n'a pas été fait depuis 20 ans.
Ca va peut-être marcher ? C'est très drôle. Les acteurs
sont remarquables, ce sont des gens complètement inconnus.
C'est un film très visuel ?
Oui, c'est pour ça qu'on pense qu'il fera le tour du monde. On
l'a déjà montré à des Japonais qui riaient
comme des bossus : ils ont tout compris.
Sur quoi est basé votre burlesque ?
Vous vous rappelez Les vacances de Monsieur Hulot ? Bon, ce
n’est pas Les vacances de Monsieur Hulot, parce que ça
ne se passe pas sur une plage. Ça se passe à Paris, c'est
l'histoire d'une famille hollandaise qui ne parle pas un mot de rien.
Ils ne peuvent pas se faire comprendre, c'est pour ça qu'il n'y
a pas de dialogues. Et en plus, l'interprète est sourd, et la
femme du type est muette…enfin elle a une extinction de voix.
Avec ces éléments là, on a fait un film qui est
le cousin germain de Monsieur Hulot puisqu'il s'agit des vacances d'une
famille qui, à la fin, se disloque. Ils sont 7 au départ.
4 vont rester à Paris et quitter leur famille. C'est un peu le
côté nostalgique de ces gens qui, quand ils partent à
l'étranger, attendent des aventures alors qu'il ne se passe jamais
rien. Là, le côté pute du film, c'est de se dire
qu'ils sont partis à 7, et qu'ils reviennent à 3. Il y
a le grand-père qui était homosexuel, qui en avait marre
de sa grosse dondon et qui va se taper un danseur. Après, il
y a la grand-mère qui en avait marre de son mari homosexuel et
qui est parti avec un vieux pizzaïolo. La fille qui correspondait
avec un trompettiste à Paris, va rester avec lui. Et finalement,
ils vont ramener une noire qu'ils ont trouvé et qui n'avait pas
de domicile. Une clandestine. Et ils vont faire un ménage à
trois à la fin. Le personnage principal est une sorte de Buster
Keaton, il s'appelle Antoine Cholet. Il est très bien. Il est
un peu ce qu'était Benoît Poelvoorde au début. Tout
le monde est très bien. La noire est très belle, très
naturelle.
Pour en revenir au Furet, on peut aussi voir le film
comme une sorte d'autoportrait, c’est-à-dire qu’on
pourrait imaginer que le personnage du furet liquide tous les mafieux
du cinéma, des réalisateurs, des producteurs …
…Oui, si vous voulez…il y avait un scénario comme
ça de Knobelspiess que Gérard Blain et moi avions fait
sortir de prison. Il avait écrit un scénario : un type
passe 5 ou 6 ans en prison à étudier toute l'actualité
en lisant les journaux. Et à la fin, il avait une petite aiguille…c'est
pour ça qu'à la fin du Furet, Villeret tue un
ministre avec une sarbacane. Il avait inventé un personnage qui
allait, par exemple, à la fête du 14 juillet à l'Elysée
et qui piquait tranquillement au curare (rire) tous les mecs
importants. Knobelspiess avait accumulé une telle haine, qu'il
était prêt, en sortant, à faire une sorte de Jack
l'éventreur de la politique. Au lieu d'éliminer des putes,
il élimine des politiques qu'il estime être des salauds.
Le furet est un personnage qui n'arrête pas de dire qu'il
aimerait bien qu'on reconnaisse son talent. Cette soif de reconnaissance
vous ressemble beaucoup aussi ...
Mon talent - si j'en ai - il faudrait qu'il soit reconnu par tout le
monde. Pour le moment, il est reconnu par une catégorie de gens.
C'est sectaire. Quand on dit que je suis libertaire, ce n'est pas faux,
puisque je n'intéresse qu'une partie de la population. La preuve
c'est que les gens ne se battent pas aux guichets. Le crémier
ne vient pas voir mon film. C'est plutôt une catégorie
de gens qui se placent dans tous les milieux d'ailleurs. C'est ce qui
me distingue de gars comme André Téchiné, Éric
Rohmer ou Claude Chabrol. Ils ont des clients attitrés, qui sont
presque des sosies d'eux. D'ailleurs, quand on va dans une salle, on
pourrait presque dire, sans regarder le film, juste en regardant les
spectateurs : "Ah ! ça, c'est des Rohmeriens, ça
c'est des Chabroliens…". Le réalisateur crée
la salle. Si vous venez à une de mes salles, vous allez voir
la tête des gens qui sont dedans, ils sont tous différents.
Pour revenir au casting du Furet, outre Villeret et
Serrault, pourquoi avoir choisi Michaël Lonsdale, Robin Renucci,
et surtout Dick Rivers et Karl Zéro, deux personnalités
qu'on n'a pas l'habitude de voir au cinéma ?
Lonsdale, j'ai fait 9 films avec lui. On a tourné notre premier
film ensemble en 1961, Snobs. Un film assez violent à
l'époque, et toujours un petit peu aujourd'hui. Lonsdale, c'est
moi qui l'ai trouvé. Jean-Pierre Marielle, mon collègue
de conservatoire, devait jouer le rôle et il avait été
empêché. Lonsdale est un acteur prodigieux. Il n'a pas
la place qu'il mérite. Bien qu'il ait tourné James Bond,
il n'a pas réussi à avoir la carrière cinématographique
qu'il aurait dû avoir. Il fait partie de cette race d'acteurs,
avec des gens comme Roland Dubillard, Laurent Terzieff, qui se sont
plutôt consacrés au théâtre. Il s'est consacré
aussi à la liturgie, c'est un mystique. Il chante dans des églises,
il participe à des congrès monastiques. C'est un personnage
assez étonnant. C'est un grand ami, un frère. Si on peut
appeler ça un frère, parce que le fait qu'il soit très
ouvert sur Dieu, nos relations sont presque de moine à moine.
C'est très curieux comme relation. Je ne suis pas du tout religieux
donc ça me gêne quelque fois. C'est un type qui est incapable
d'une colère, il a un côté très ouvert…
Karl Zéro, c'est un type que j'ai admiré une fois. Un
jour, j'assistais à la centième de son Nouveau journal
(Le vrai journal sur Canal+, ndlr). Il y avait une réception.
Il y avait sa mère. Il est formidable parce qu'il a les mêmes
origines que les Marx Brothers. C'est un juif-alsacien. Et leurs mères
respectives se ressemblent ! Ca a été la première
chose. À la centième de son émission, il y avait
Madelin, Jospin, Pasqua, Rocard, Charras, je ne vais pas tous les citer.
C'est tout juste s’il n’y avait pas…De Villiers et
puis machin…Chirac ! Je me suis dis que ce petit gars de Karl
Zéro fait tellement peur, que tous ces gars viennent, même
de partis différents, ils ont peur de refuser l'invitation. C'est
hallucinant ! Moi, je ne pourrais pas réunir tout ça ici.
Je ne suis pas assez puissant sur ce plan là. Lui, grâce
à cet espèce de journal, il a pu faire ça ! C'était
mon premier motif d'admiration. Deuxièmement, c'était
réciproque. Il m'a dit un jour :"Écoute Mocky, j'aime
tes films !". Il a fait un film qui n'était pas très
bon (Le tronc, ndlr), il a voulu faire de la mise en scène.
Il s'est arrêté et je lui ai dis : « Karl, un jour,
si tu veux faire un film avec moi…". Et il est venu en participation
totale…Bon, les autres, il y a Dick Rivers, qui est un chanteur.
J’ai déjà utilisé beaucoup de chanteurs.
C'est moi qui ait révélé Aznavour au cinéma
dans La tête contre les murs (de Georges Franju, ndlr)
et Les dragueurs. Après ça été
Nino Ferrer, Dutronc et Eddy Mitchell. J’ai beaucoup travaillé
avec des chanteurs. Dick est de Nice et a une tête de gangster,
donc j'ai pensé à lui. Robin Renucci, c'est le roi des
acteurs de télévision avec Arditi. C'est un acteur rare.
Il a fait beaucoup de rôles mais jamais un rôle de flic.
Je lui ai demandé s'il voulait faire un flic un peu camé,
avec une boucle moderne. C'est un peu le style de flic moderne. Autant
le personnage de Serrault, c'est Pépé le Moko, à
cause de la façon dont il joue. Autant Renucci, c'est moderne.
Patricia Marzi qui est ma femme fait un médecin légiste.
Tous deux en ont marre de ces professions pourries et ils vont finir
par élever des cochons.
Dans vos films, les acteurs ont un jeu très particulier
: exagéré, très guignol. Qu'est ce que vous recherchez
exactement quand vous dirigez un acteur ?
Des acteurs sobres, il y en a. Mais les gens qui jouent sobre paraissent
faux. À la limite, il est moins faux d'exagérer les choses
que d'essayer d'être naturel. Parce que jamais personne n'est
naturel au cinéma. On ne peut pas être naturel. Par contre,
on peut jouer le naturel. Au théâtre, vous pouvez être
naturel parce que vous êtes embarqué dans la pièce
sans interruption. Au cinéma, l'acteur fait ça par morceaux,
il faut qu'il s'y replonge à chaque fois. Ça donne (il
s'emporte) : "Tiens, passe-moi une cigarette !" ou des
phrases banales comme ça. Et on se dira qu'il est super, mais
si on observe bien ces acteurs, ils sont faux, il en font trop dans
le naturel. Ils jouent le naturel. J'ai même vu des acteurs se
gratter, pour faire vrai, parce qu'ils ont vus quelqu'un faire ça.
On en arrive aux exagérations de James Dean ou de Marlon Brando
se passant une bouteille de soda sur le front pour se désaltérer.
Des trucs que personne ne fait mais qui donnent l'impression d'être
naturel. Et puis, vous avez l'autre équipe : Louis Jouvet, Fernandel,
pour citer des vieux…Coluche…Saturnin Fabre…
Vous parler de Saturnin Fabre. On a l'impression justement que
vous lorgnez vers ces acteurs excentriques des années 30 et 40.
Oui, c'est ça qui me fait marrer. Si c'est pour reproduire un
type qui dit : "Donne-moi des gauloises !", ça me fait
chier. Surtout quand le type a un physique tout à fait banal
et qu'il n'a aucun charisme. Ça fait un blanc dans le film. D'ailleurs,
on voit très bien dans L'affaire Dominici (de Pierre
Boutron, ndlr) la différence qu'il y a entre Serrault et les
autres acteurs. Ils ont l'air de sortir d'un patronage. Et encore, dans
les patronages, on joue mieux que ça. Moi, je suis pour l'école
du cirque. Le cinéma, c'est du cirque. Dans Le passager de
la pluie (de René Clément, 1969, ndlr), Bronson a
une noix qu'il broie tout le temps dans la main comme ça (il
fait le geste). C'est sa couille, en fait. Dans Scarface (de
Howard Hawks, 1932, ndlr), George Raft joue avec une pièce. Quand
je prends un acteur, je lui met des fausses dents parce qu'il faut qu'il
change ! L'autre jour, j'étais avec Alain Delon. Il m'a demandé
quand est-ce qu'on allait tourner ensemble. Je lui ai répondu
qu'on ne tournera ensemble que quand il se sera rasé la tête,
quand il n'aura plus de cheveux. Il fait l'inspecteur Fabien machin
(Fabien Montale, série TV, ndlr), après l'autre inspecteur,
encore un autre inspecteur…et il a toujours la même tronche.
Alors qu'un De Niro, lui, il grossit pour un film. Les Américains
font ça depuis toujours. Ils ont des tics aussi. Tous les grands
acteurs ont eu des tics : WC Fields, les Marx Brothers, Laurel et Hardy
etc…C'est ça les acteurs ! Mes amis Pierre Arditi et André
Dussolier sont formidables, mais pour le théâtre.
À entrer dans un jeu guignolesque et excessif, est-ce
qu'il n'y a pas un risque à ce que les acteurs perdent leur part
d'humanité et deviennent caricaturaux ?
Non, parce que dans Le furet, je ne vois pas un personnage
plus humain que le furet. On le voit rire, on le voit en famille. C'est
une personnalité excessive, mais c'est comme les clowns : ils
en font plein, et par moments, il y a de l'émotion qui passe.
Mais c'est quelque chose de très bref…
Mais ce risque, est-ce une chose à laquelle vous pensez quand
vous dirigez vos comédiens ?
Oui, on y pense, mais prenons la scène de cirque du furet. À
un moment, il regarde sa femme et dit : "Même quand je ne
serai pas là, je serai toujours là". Cette phrase
est suffisante pour comprendre qu'il va aller baiser des blondes mais
qu'il restera toujours avec sa famille. On ne va pas faire des scènes
à la Pagnol où il lui dit (emphatique): "Je
resterai avec toi ma chérie, ne t'en fais pas !". Un texte
grandiloquent ou misérabiliste n'est pas nécessaire. L'humanité
de ce personnage est bien là : on le voit tendre avec ses enfants,
il leur donne de l'argent, etc…Il y a un autre moment où
le furet regarde un mannequin automate dans une vitrine de magasin.
Ces deux moments suffisent à humaniser le personnage. Quant au
personnage de Serrault, également très excessif, il meurt
d'une crise cardiaque en disant qu'il était un spahi (cavalier
de l'armée française appartenant à un corps algérien,
ndlr). Il faut aimer ça ! Le public est habitué à
voir Navarro demander à sa fille si elle est a ses règles…
c'est de la fausse humanité. Tous ces films comme Le coût
de la vie (de Philippe Le Guay, ndlr), retracent une fausse humanité.
L'humanité, c'est Zola. Faut voir ce que c'est que Zola !
Outre la direction d'acteur, ce qui caractérise particulièrement
votre cinéma, ce sont ces seconds rôles étranges
qui peuplent vos films : Dominique Zardi, Jean Abeillé…
On a l'impression qu'il n'y a plus que chez vous qu'on voit des seconds
rôles excentriques.
Aux États-Unis, ils utilisent encore de bons seconds rôles.
Souvent des acteurs inconnus, italiens ou mexicains. Federico Fellini,
dont j'ai été l'assistant, avait besoin d'une mangeuse
de spaghettis qui soit grosse. On a cherché, on l'a trouvée
dans un restaurant. La dame était vraiment en train de manger
des spaghettis. On l'a attrapée et mise tel quel dans le film.
En France, on a des bons et des mauvais seconds rôles. Moi, j'ai
une équipe. Je l'enrichis de temps en temps quand, malheureusement
certains disparaissent. C'est comme dans un jeu d'échec, vous
remplacez le cavalier, vous remplacez la tour. Là, par exemple,
j'ai un nouveau gros. Quand le filiforme meurt, quand le nain meurt,
je le remplace. Mais on a de plus en plus de mal à les remplacer.
On prend le cordonnier du coin ou l'éboueur, le secrétaire
du maire. On prend des gens qui ont des tronches parce que le cinéma,
c'est des tronches. D'ailleurs, à l'époque, ce n'était
que ça. Et peu à peu, les seconds rôles sont devenus
des premiers rôles. Par exemple, du temps de Michel Simon, Raimu,
Harry Baur… Serrault et Villeret auraient été seconds
rôles. Ils auraient servi la soupe. Mais ils sont montés
en première ligne et ont abandonnés leur statut de second
rôle. Il faut se souvenir du film Les diaboliques (de
Henri Georges Clouzot, 1954, ndlr) où Serrault avait juste deux
scènes. Maintenant, Serrault a toutes les scènes, et les
gens qui viennent derrière n'ont plus la même personnalité
qu’un Serrault, qui lui-même, en avait moins que Jules Berry.
Vous comprenez, c'est par échelon. Aux États-Unis, c'était
pareil. Lee Marvin était un second rôle, devenu premier
rôle parce qu'il n'y avait plus de Gary Cooper, de Spencer Tracy
et D'Humphrey Bogart. Il n’y a qu'au Japon qu'on ne s'en rend
pas compte, ils ont tous la même tête. Eux doivent voir
la progression, mais nous on ne la voit pas…
J'ai appris que vous vous baladiez souvent avec un appareil
photo et que vous essayiez de contacter ensuite les « gueules
» que vous aviez rencontré…
Ils ne veulent pas. Un jour, pour Le miraculé, j'avais
besoin d'un type avec un grand nez. Un nez terrible. Et c'était
difficile à trouver. J'étais dans une voiture et brusquement,
à un feu rouge, on voit s'arrêter un type avec un nez qui
touchait presque la vitre. Alors, je lui demande s'il veut faire du
cinéma. Là, le type me montre son nez et puis il est parti
car il a compris que je voulais l'utiliser. Quand un personnage est
par trop extravagant, par trop extraordinaire, qu'il a une tête
comme si on l'avait torturé, parallélépipédique
ou trapézoïdale, le type refuse. Il ne veut pas. Il croit
qu'on va se foutre de sa gueule. C'est terrible ! C'est difficile à
recruter. Mais bon, il y en a qui acceptent.
Est-ce que vous vous servez aussi de ces photos pour trouver des idées
de personnages ?
Je travaille beaucoup avec les journalistes. Sur 46 films, il y en a
une bonne quinzaine qui sont issus de faits divers. Par exemple, Le
miraculé, La grande lessive, L'étalon,
Solo, j'ai pris ça dans l'actualité. Des articles
de presse ou des trucs que j'ai entendu à la radio. Dans La
grande lessive, Bourvil foutait en l'air toutes les antennes de
télé parce que les enfants la regardaient trop. Il y avait
aussi Jean Poiret, en directeur d'une télévision fictive
qui s'appelait l'ORBF. Il utilisait un système de clé
pour que les enfants ne regardent pas la télé. Dans ce
film de 1968, j'avais trouvé cette astuce qui s'applique aujourd'hui.
Aux États-Unis, ils font ça avec une puce. Toute cette
histoire avait été prise dans un fait divers. La nuit,
dans un petit village, un instituteur passait avec un copain et enlevait
toutes les antennes…L'étalon, c'est parti d'une
conversation que Bourvil et moi avions entendu dans un café.
Solo, c'était cette bande de jeunes qui étaient
des précurseurs de la Brigade Rouge. C'étaient des jeunes,
réunis dans un café, chez Dupont, boulevard Saint-Michel.
Au lendemain du 10 mai 68, quand la révolution s'était
arrêté, ils s'étaient dit qu'il fallait continuer.
Et je les ai entendus, moi, et c'est de là qu'est né le
film. L'Albatros, c'est un des mes assistants qui, allant chercher
des cigarettes, a disparu. Il avait été pris dans une
manifestation, torturé par les flics. Il s'était battu
et avait pratiquement tué un flic en se défendant. On
parle toujours des types qui reçoivent des coups de matraque,
mais il y en a qui se défendent. Donc, il était en état
de légitime défense, mais comme c'était un flic,
il a eu les pires emmerdements : il a passé trois ans en prison.
Il s'est évadé parce qu'il avait 5 enfants et une femme.
C'est devenu l'histoire de l'Albatros.
Est-ce que les personnages sont très écrits dans
vos scénarios ou est-ce que vous les cherchez avec l'acteur ?
Quand on a eu les acteurs que j'ai eu, de Bourvil à Fernandel
en passant par Michel Simon, Philippe Noiret, Alberto Sordi, des gens
comme ça, on ne peut pas leur apprendre leur métier. On
ne peut pas faire le Bresson, on ne peut pas leur donner des indications
comme si c'étaient des cons, des novices. La seule chose qu'on
peut faire, c'est de choisir au début du film un costume pour
l'acteur. C'est ce que j'ai fait avec Serrault pour Le furet.
On s'est mis d'accord sur une chéchia pour casser son image de
grand-père à moustache qu’il balade depuis 3 ou
4 films, Une hirondelle ne fait pas le printemps, Le papillon,
etc…On lui a mis sa chéchia, on lui a teint les cheveux,
un petit peu seulement, parce qu'il tournait l'Affaire Dominici
après. Quand il enlève sa chéchia à l'église,
on voit qu'il n'est pas complètement teint. Et puis, il a cette
façon "violoneuse" de parler. Ce n'est pas le Saturnin
Fabre et son "Tiens ta bougie droite" (dans Marie-Martine,
d'Albert Valentin, 1942, ndlr), ce n'est pas Louis Jouvet solitaire
dans un parc (il imite Jouvet) : "Deux ombres sont tout
à l'heure passées…". Mais c'est un peu ça
quand même dans la mesure où il y a des nuances terribles
dans la voix. Dans Le furet, Serrault compose un espèce
de vieux spahi cauteleux. Il reprend des personnages du répertoire.
Il y a des personnages de ce genre dans les classiques. Ce n'est pas
Tartuffe, mais il prend dans la galerie des grands personnages de théâtre.
La seule chose qu'il faut faire, c'est de l'empêcher d'en faire
trop. C'est ce que j'ai déjà essayé de faire avec
Fernandel, parce qu’il faisait toujours ça (il fait
une grimace, imitant Fernandel). Je n'ai jamais travaillé
avec De Funès, mais si j'avais travaillé avec Fufu, j'aurais
essayé de lui donner un rôle dramatique…bon, ça
ne s'est pas fait. Pour Le furet, j'avais dit à Villeret
: "Tu es Peter Lorre dans M le Maudit et pour le côté
hargneux, tu es James Cagney dans L'enfer est à lui"
(de Raoul Walsh, ndlr). Donc, il a pris ces deux cassettes. Quand à
la fin de L'enfer est à lui, James Cagney, debout sur
des réservoirs, crie : "Maman ! toujours plus haut !",
c'est tiré plus ou moins de ça. Pour M le maudit,
Peter Lorre ne riait pas vraiment, mais il avait un petit sourire avec
les petites filles…il allait dans la nuit comme ça…
Et puis le dos courbé aussi…
Oui, voilà, il s'est inspiré de ça. Mais contrairement
à M le maudit, il nargue la police sans arrêt.
Pour les autres…Lonsdale, je lui ai fait prendre une voix à
la Marlon Brando dans Le parrain. Une fois qu'on a dit ça,
il faut surveiller le gars. C'est comme quand on surveille un pot-au-feu
qui cuit, si vous voulez. Il faut arrêter le pot-au-feu s'il est
en train de brûler (rire).
Et vous-même en tant qu'acteur, vous jouez encore régulièrement
dans vos films, mais une de vos dernières apparitions, c'était
dans Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma
de Jean-Luc Godard. Ça vous intéresserait encore de jouer
chez un autre cinéaste ?
Ça, c'est encore la différence entre le marché
français et le marché anglo-saxon. Quand un réalisateur
comme moi, qui a une certaine facture, une certaine personnalité
par rapport aux autres, joue dans le film d'un autre, l'autre a peur
qu'on dise que c'est le gars qui a fait le film ! C'est arrivé
plusieurs fois…Quand Chabrol a tourné son film à
Paris avec Orson Welles, je ne me rappelle plus du titre…(La
décade prodigieuse, ndlr). Ça n'a pas raté.
Quand le film est sorti, un critique d'un très grand journal,
je crois que c'était L'observateur, a écrit que
la scène du dîner, c'est la scène de La Splendeur
des Amberson, donc que Orson Welles aurait participé à
la mise en scène…
Peut-être que Chabrol s'amusait là à faire
un clin d'œil au cinéma de Welles…
Peut-être…Néanmoins, Chabrol a de l'esprit, tandis
que d'autres réalisateurs n'en ont pas. Donc, le fait de prendre
Mocky, Godard s'en foutait, parce que Godard et moi, on est tellement
amis. Il n'y a pas d'inimitié possible. Il a pris le risque.
On est frères d'armes tous les deux. On se connaît tellement
bien. Mais supposez que j'aille chez Klapisch, chez Ozon…ces gens-là
ont leur truc, et engager un type comme moi, même s'ils en avaient
l'idée, ils vont se dire que ma présence sera comme un
canard noir parmi les canards blancs. Les gens vont se dire : "Mais
qu'est-ce qu'il vient foutre là ?". J'ai eu dernièrement
deux propositions : je devais faire Saint-Jean pour Martin Scorsese
dans La dernière tentation du Christ. Je n'ai pas pu,
pour des raisons totalement indépendantes de ma volonté.
Je tournais moi-même un film et je ne pouvais pas l'arrêter.
Oliver Stone, aussi. Ça, ce sont des amis. Mais après,
j'ai eu une demande en Australie d'un réalisateur qui voulait
que je joue le père de Nicole Kidman. En France, j'ai des tas
de propositions, mais pour des courts métrages. Des jeunes viennent
me voir. Ils ne craignent pas, semble-t-il, qu'on dise que c'est moi
qui ait fait le film ! Voilà pourquoi c'est difficile en France
d'être amis avec des réalisateurs. C'est peut-être
plus facile aux États-Unis. Encore qu’Oliver Stone n'est
pas ami avec tout le monde. En France, il y a des chapelles. L'autre
jour, j'ai appris avec stupéfaction, que l'un de mes plus grands
admirateurs était Jean-Marie Poiré ! Par contre, hier,
Jacques Rozier m'a appelé, il adore Le furet, il m'a
téléphoné pendant une heure. C’est un peu
bizarre qu'un type comme Rozier aime ce que je fais. Godard aussi, puis
Éric. Il aime bien mes films, Éric Rohmer. J'ai des supporters
parmi certains réalisateurs, mais ce n'est pas pour ça
qu'ils m'engagent.
Vous avez joué chez Godard, mais lui avez-vous aussi
proposé de jouer dans l'un de vos films ?
Absolument ! Mais l'affaire a mal tournée malheureusement. Très
mal tournée. Avec Jean-Luc, on avait eu l'idée de lui
faire jouer le rôle de Michel Simon dans La chienne (de
Jean Renoir, ndlr). On aurait pris Juliette Binoche pour faire la chienne.
Et puis le troisième, c'était…pas Brad Pitt, mais…Benoît
Magimel pour faire le rôle du maquereau. L'affaire a mal tournée.
Il y a eu des histoires avec Binoche. Les financiers du film ne croyaient
pas à Godard acteur. Et Juliette Binoche avait envie de faire
passer une audition à Godard pour le rôle. Elle avait envie
de tourner, mais elle se demandait ce qu'il allait donner. Godard a
évidemment refusé. Il a dit : "Mais qu'est-ce que
c'est cette conne, comment elle peut me demander à moi, metteur
en scène, de faire des essais ?". Enfin, bref ! En plus,
Binoche ne m'aime pas beaucoup. J'ai des acteurs comme ça…On
dit souvent que tous les acteurs m'aiment. Ce n'est pas tout à
fait vrai. Il y a des acteurs qui me détestent. Il y a des allergiques.
Le principal est Gérard Lanvin. Pourquoi il ne m'aime pas ? On
ne sait pas…Il ne veut pas le dire…
Il ne veut peut-être pas se couper les cheveux !
Non, mais là, c'était pour Vidange. Il devait
jouer avec Huppert. Isabelle est aussi une cliente que je n'ai pas eue
dans mes films. J'ai eu Azéma, Birkin, Deneuve, machin, truc,
mais elle je ne l'ai pas eu. Sophie Marceau aussi ne veut pas. Lanvin
et Marceau, je ne peux pas les réunir. Remarquez, je ne regrette
pas ! Ce n'est pas ma tasse de thé non plus. Peut-être
qu'ils sentent qu'ils n'ont pas assez de personnalité pour les
films que je fais !?
On a aussi l'impression que le point de départ de vos
films est l'envie de tourner dans un certain décor. Le décor
est aussi un élément clef de votre cinéma…
Oui, parce que j'aime Paris. Certaines villes de province aussi. Surtout
l'Alsace et la Lorraine. Je suis d'origine de l'Est. J'aime tous les
paysages lourds, où il y a du brouillard, de la pluie, des immeubles
en béton ou en gothique. D'ailleurs, je passe plus de temps à
chercher les décors que les acteurs. Je n'aime pas le blanc,
par exemple. Quand j'ai fait une clinique pour Litan, c'était
une clinique ancienne. C'était angoissant. Parce que les trucs
blancs !... Ce que je reproche aux comédies d’aujourd'hui,
c'est d’être tournées dans des décors de publicité
pour les frigidaires. Les acteurs sont dans des appartements contemporains
blancs…deux meubles Habitat…ça n'a pas de classe
! C'est un soucis que je partage avec Max Ophüls que j'ai très
bien connu. Lui ne pouvait pas travailler si le décor était
trop plat. Donc, il créait des grilles, il faisait des rideaux…ce
qu'on appelle des avant-plans qui étaient augmentés par
une lumière. J’ai eu aussi de très grands opérateurs.
J'ai eu l'opérateur de M le Maudit et Métropolis.
Ils m’ont enseignés la profondeur de champ. Il n'y a plus
ça aujourd'hui. C'était l'expressionnisme allemand. On
éclaire le premier et le troisième plan, pas le second.
Aujourd'hui, c'est le règne du truc parapluie, genre publicité.
On met une lumière sur le plafond avec un parapluie, et hop,
c'est fini ! C'est hideux, enfin pas vraiment, mais il n’y a pas
d'ombre, ni rien. Dans Le furet, quand les gens voient cette
lumière, ils sont décontenancés, car ils n'ont
pas l'habitude de cela. Les spectateurs sont étonnés par
le délire des acteurs, qui n'est pas celui des autres films,
et par les décors qui sont photographiés d'une certaine
manière. Quand on monte dans une voiture dans le cinéma
de Sautet, on a l'impression de voir la sécurité routière.
En voyant Le furet, j'ai essayé de m'imaginer
le film en bande dessinée…J'ai l'impression qu'il y a des
passerelles entre votre cinéma et la BD. Est-ce un genre qui
vous a influencé ?
Oui, d'ailleurs j'ai connu beaucoup de gens de la BD. J'étais
très amis avec Reiser, Cabu, Topor. Roland Topor avec qui j'ai
travaillé d'ailleurs (il se retourne et montre du doigt l'affiche
placardée sur le mur de son salon de L'Ibis rouge dessinée
par Topor). On était de l'Est tous les deux. À un
moment, on dînait tous les soirs ensemble avec Polanski dans un
resto où il y avait tous les réfugiés du rideau
de fer. Les gens de la BD adorent mes films. Même les gars des
effets spéciaux, Jean-Pierre Jeunet ... Ils sont très
proches de moi. Jeunet avait dit un jour que je l'avais influencé.
Maintenant, il ne le dit plus. Il le disait à l'époque.
Dans M le Mocky, votre autobiographie, vous dîtes que
sur les quelques 40 films que vous avez réalisés, je cite
: « Aucun n'a été à la hauteur de ce que
j’avais conçu, aucun n'a été réalisé
comme je l'avais imaginé dans le coït initial. J’aime
le coït, pas l'enfant ». Pourquoi reniez-vous vos films ?
Prenons deux cas fameux. Titanic de James Cameron et Lola
Montès de Max Ophüls. Ce sont des films considérés
par leurs réalisateurs comme parfaits. Je n'ai pas eu la chance
de ces gens-là, Ophüls, Wilder adorait Certains l'aiment
chaud. J'ai bien connu Wilder l'autrichien. Ils ont eu de la chance,
car d'une manière ou d'une autre, ils sont allés aux États-Unis.
Ils n'ont ruiné personne, pas comme Von Stroheim. Bref, ils considèrent
que leurs films sont bons. Moi, je n'ai jamais eu la possibilité
de faire ce que je voulais. L'ensemble des 47 films que j'ai réalisés
ne coûte qu'un peu plus cher que le seul film Laissez-passer
de mon ami Tavernier.
Pour vous, c'est l'argent qui fait la qualité d'un film
?
Oui, parce que ça vous pose un tas de problèmes. La figuration
déjà. Quand vous avez un café vide alors qu'il
doit être plein, c'est un défaut. La voiture n'est pas
celle qu'on voulait. Il n’y a pas trois voitures de flics, il
n’y en a qu'une…ce n'est pas du caviar dans les assiettes,
mais de la merde, etc…On voulait tourner chez Maxim's, on a fini
par tourner dans la brasserie du coin, car Maxim's demande 100.000 balles
! Tout ça, ça s'additionne. D'où le fait qu'on
me dise que je bâcle mes films. C'est bâclé par moments,
par manque de moyens. Je ne peux pas me balader en disant que ce que
j'ai fait est génial. Le peintre peut modifier certaines choses.
Un ciel trop gris, il retouche.
Mais ne croyez-vous pas que c'est à cause de ça
qu'on aime votre cinéma ?
Ça devient une qualité, mais pour les autres, pas pour
moi. Moi, je vois ce que j'aurais pu faire. Là, j'ai 3 ou 4 films
importants qui nécessitent des budgets colossaux, mais je ne
pourrai jamais les faire. Le film avec Orson Welles, Anthony Quinn,
Henry Fonda, et Marlon Brando ne s'est jamais fait. J'avais aussi Fleur
de rubis avec Belmondo, Adjani, Noiret, Serrault…Sami F…euh…Sean
Penn, qui ne s'est jamais fait. J'ai deux bouquins de Von Stroheim,
Paprika et Poto-Poto, qui ne se sont jamais faits.
Je garde la nostalgie de faire des œuvres plus ambitieuses que
celles que j'ai faites. Il faudrait que je rencontre un milliardaire,
que je gagne à la loterie. Que je rencontre un de ces vieux milliardaires
usé, fatigué…J'ai failli avoir ça avec Bouygues
! Dans les dernières années de sa vie, il était
amoureux de mes films. Un jour, il m'a convoqué dans son bureau.
Pour ce fameux film dont je viens de parler avec Belmondo et Adjani.
Il a payé une double page dans le Film Français et m'a
dit : "Mocky, tu auras ton grand film ! Je mets 20 milliards !".
Un jour à la radio, j'entends que Bouygues est mort à
Saint-Malo. Ça s'est terminé comme ça. Evidemment,
les enfants n'en avaient rien à foutre. Ça aurait été
ma chance. Bouygues était un type bien, il s'était fait
tout seul. Les gens qui sentent approcher la mort, se rapprochent de
gens qu'ils ont pu aimer…ça s'est passé pour beaucoup
d'artistes, mais pour moi, malheureusement, ce truc-là n'arrive
pas. Bunuel a été remorqué par Silbermann. Autrement,
il n’y aurait pas de Bunuel. Il s'était arrêté
de travailler. C'est monsieur Serge S ilbermann qui vient de mourir
qui l'a requinqué, qui l'a ressuscité. Malheureusement
Welles n'a jamais été ressuscité, il était
tellement particulier !
Si vous deviez sauver un film parmi ceux que vous avez réalisés,
quel serait votre Lola Montès ?
Mon Lola Montés c'est…Litan…
Pas Solo ?
Pas Solo. Solo est un bon film. Litan est
un film fantastique, qui a eu le Grand Prix à Avoriaz. Le fantastique
est un genre que j'aurais aimé faire. C'est un film fantastique
dans la tradition de l'Est, de la Lituanie. C'est comme ça qu'on
voit les films fantastiques là-bas. Mais ils n'en font pas. Les
russes considèrent presque le fantastique comme un pêché.
Les gouvernements totalitaires ne voulaient pas qu'on parle des morts.
Les russes n'ont jamais eu de films fantastiques. Ils ont eu des films
de guerre…
Il y a eu Tarkovski !
Solaris, oui, mais c'était de la science-fiction, un
peu pesante…Litan, c'est le film que j'ai aimé
parce que il y avait des décors, il y avait l'idée de
la mort, des feu follets dans les cimetières. C'était
quelque chose qui me faisait rêver quand j'étais petit,
et c'est le seul film qui reflète bien mon enfance. Dans l'Est,
on faisait peur aux enfants avec des masques. C'était pas loin
d'Halloween. Les paysans se déchaînaient. Il n’y
avait pas de citrouilles mais des sorciers avec des masques horribles.
Les enfants avaient peur de ça. Quand ils n'étaient pas
gentils, on leur disait qu'ils allaient revenir. Et puis, c'est un film
flamboyant, un peu gothique. Dans le fantastique, on peut se livrer
à un tas de facéties. Je me rappelle que j'ai failli me
battre avec John Boorman parce qu'il n'aimait pas le film. Boorman avait
hué pendant la distribution des prix quand Jeanne Moreau avait
annoncé que j'avais gagné. Lautner, qui est un brave gars,
était dans le jury aussi, il a attrapé Boorman et lui
a dit : "Espèce de salaud, c'est un confrère !"
. Boorman était assis à côté de Brian De
Palma, et ils se sont foutus de mon film au moment où j'ai eu
le prix. Et c'est là où je me suis rendu compte que le
film était intéressant dans la mesure où il n'était
pas dans le style de leurs films. Parce que eux travaillaient dans quelque
chose de classique et Litan n'était pas classique parce
qu'il venait de l'Est. C'était le choc entre l'Est et l'Ouest
sur le fantastique. Ils ont regardé mon film avec une haine comme
s'ils regrettaient de ne pas faire ça. Ils ne pouvaient pas sacrifier
à des lois du genre que je n'ai pas respectées. Ils se
sont dit que j'avais réussi à visualiser quelque chose
de mon enfance que eux, ne pourraient pas faire parce que ça
risquerait de ne pas marcher financièrement. Ils ont peut-être
beaucoup plus de possibilités mais ils les canalisent pour pouvoir
être dans le show-business. ils se contrôlent terriblement.
Donc, ils ne peuvent pas avoir la même inspiration que moi, parce
que moi, je m'en fous, je peux faire ce que je veux !
Propos recueillis par Julien Pichené et Laurent Devanne.
Entretien réalisé pour l'émission de cinéma
Désaxés et diffusée sur Radio
Libertaire le 9 Novembre 2003.
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